XVII Poirot annonce son départ
Hercule Poirot referma la porte derrière Miss Livingstone, qui venait de l'introduire dans le salon de Mrs. Oliver. Après quoi, il vint s'asseoir en face de son amie la romancière.
— Je pars, annonça-t-il en baissant légèrement la voix. Je prends l'avion pour Genève.
— Comptez-vous y découvrir un éléphant ?
— Peut-être même deux.
— Moi, je n'ai rien trouvé d'autre. En fait, je ne sais plus à qui je pourrais bien m'adresser pour en apprendre davantage.
— Votre filleule a un frère plus jeune qu'elle, n'est-ce pas ? Où est-il en ce moment ?
— Je crois qu'il termine ses études universitaires au Canada. Voudriez-vous donc aller l'interroger, lui aussi ?
— Non. Je voulais simplement savoir où il se trouvait. Mais je crois qu'il n'était pas dans la villa quand le suicide a eu lieu.
— Vous ne pensez tout de même pas que… que c'est lui le coupable ? Lui qui a tué son père et sa mère ! Je sais bien que ce sont des choses qui arrivent, mais… songez à l'âge qu'il avait au moment du drame !
— De toute façon, il n'était pas dans la maison ; je le sais par les rapports de police.
— Avez-vous découvert autre chose d'intéressant ? Vous semblez tout ému.
— Je le suis, en un certain sens. J'ai effectivement découvert des détails qui peuvent jeter une clarté nouvelle sur ce que nous savons déjà.
— Expliquez-vous.
— J'ai l'impression que je sais maintenant pourquoi Mrs. Burton-Cox vous a abordée comme elle l'a fait et pour quelle raison elle voulait que vous lui obteniez des renseignements sur le suicide des Ravenscroft.
— Vous pensez donc que ce n'était pas par pure curiosité.
— Je suis sûr qu'il y avait un motif. Et c'est ici qu'intervient l'argent.
— L'argent ? Qu'est-ce que l'argent vient faire là-dedans ? Mrs. Burton-Cox est bien assez riche, non ?
— Elle a de quoi vivre, c'est certain. Mais il semble que son fils, lorsqu'il a atteint sa majorité ait rédigé un testament en faveur de sa mère adoptive. Et probablement poussé par elle. Il ne devait avoir, à ce moment-là, personne d'autre à qui laisser son argent.
— Je ne vois pas comment cela a pu inciter Mrs. Burton-Cox à rechercher des détails sur la mort des Ravenscroft.
— Elle voulait simplement empêcher le mariage. Si le jeune homme avait une fiancée, s'il se proposait de se marier dans un proche avenir, sa mère adoptive n'hériterait pas de l'argent qu'il laisserait s'il venait à disparaître, car le mariage annulerait tout testament antérieur. Et il était à présumer que Desmond rédigerait un nouveau testament au profit de sa femme.
— Et c'est à votre avis, ce que ne voulais pas Mrs. Burton-Cox.
— Elle souhaitait découvrir quelque chose qui découragerait Desmond d'épouser cette jeune fille. Je pense qu'elle espérait – et croyait – que la mère de Celia avait tué son mari avant de se donner la mort. C'est le genre de chose qui serait susceptible de faire réfléchir un jeune homme. Et même si c'était Sir Alistair qui avait tué sa femme cela pouvait aussi bien inciter le garçon à abandonner son projet de mariage.
— Vous voulez dire que, dans un cas semblable, la jeune fille pourrait avoir elle-même une propension au meurtre ? Mais voyons, tout cela ne tient pas debout, Desmond n'est pas riche. Étant enfant adopté, quel argent pouvait-il avoir à léguer par testament ?
— Sa vraie mère, dont on ne lui a jamais révélé l'identité, était une chanteuse qui avait amassé une fortune considérable et qui lui a légué tout ce qu'elle possédait. À une certaine époque, elle aurait désiré reprendre son fils, mais Mrs. Burton-Cox n'a rien voulu savoir. Elle devait évidemment supposer, dès ce moment-là, que Kathleen Fenn – c'était le nom de la mère de Desmond – laisserait toute sa fortune à son fils. Cependant, ce dernier n'entrera en possession de son héritage que le jour de ses vingt-cinq ans. Vous comprenez maintenant pourquoi Mrs. Burton-Cox ne tient pas à ce qu'il se marie.
— Et c'est sans doute aussi pourquoi elle ne voulait pas vous voir entreprendre une enquête approfondie sur le suicide des Ravenscroft.
— Probablement.
— Est-ce tout ce que vous avez découvert ?
— Non. Il y a autre chose. J'ai appris, par le commissaire Garroway, que la femme de charge des Ravenscroft avait une très mauvaise vue.
— Cela a-t-il de l'importance ?
— Ça pourrait en avoir, répondit Poirot en jetant un coup d'œil à sa montre. Eh bien, je crois qu'il est temps que je m'en aille.
— Pour vous rendre à l'aéroport ?
— Non. Mon avion ne part que demain matin. Mais il y a un endroit que je veux visiter aujourd'hui. Un endroit que je désire voir de mes propres yeux. J'ai une voiture qui m'attend devant la porte pour m'y conduire.
— Que désirez-vous donc voir ?
— Voir n'est peut-être pas exactement le terme qui convient. Je désirerais plutôt… percevoir une atmosphère. Oui, c'est bien cela… Une atmosphère.