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T.S.F – LA RADIO


— Et surtout, évitez les ennuis et les émotions, recommanda le docteur Meynell de son air bon enfant.

Comme c’était le cas la plupart du temps dans de telles circonstances, la patiente, Mrs. Harter, se sentit aussitôt moins rassurée sur son sort. Le médecin ne parut pas s’en apercevoir et poursuivit imperturbable :

— Évidemment, votre cœur montre quelques signes de fatigue, mais ce n’est pas du tout inquiétant, je vous l’assure. Pourtant, ajouta-t-il après un instant de réflexion, il me semble que pour vous éviter tout surmenage, vous devriez vous faire installer un ascenseur. Qu’en pensez-vous ?

Ce qu’elle en pensait ? Il n’était pas besoin d’être très psychologue pour le deviner ! Si on lui conseillait cela, c’est qu’elle devait être bien plus malade qu’on ne voulait le lui dire !

Sans se douter de ce qui se passait dans l’esprit de sa patiente, le bon docteur, toujours amène et tout content d’avoir déployé autant d’adresse vis-à-vis de l’une de ses plus riches malades, développait sa pensée avec complaisance :

— Oui, un ascenseur, ainsi nous éviterions la moindre fatigue inutile. Non que je vous défende de prendre de l’exercice, au contraire, un peu de marche à pied au grand air ne peut que vous faire du bien, à condition que vous évitiez toutefois les montées trop abruptes. En un mot ne faites rien de pénible, mais distrayez-vous le plus possible. Il est primordial de garder bon moral, ce qui ne doit pas être très difficile puisque vous voilà rassurée sur votre santé !

Le docteur Meynell adorait ce genre de cliente favorisée par la fortune, à qui l’on pouvait prescrire un ascenseur sans s’attirer de protestations. Cela le changeait des pilules de toutes sortes sur lesquelles il devait se rabattre avec ses patients moins riches.

Néanmoins, il crut bon d’avertir Charles Ridgeway, le neveu de Mrs. Harter, de l’état véritable de sa tante :

— Elle a le cœur fragile. Bien entendu, elle peut vivre ainsi pendant des années et c’est tout le mal que je lui souhaite. Cependant elle peut mourir subitement à la suite d’une émotion brutale. C’est pourquoi il lui faut absolument une vie calme et tranquille. Pas d’émotions, pas de fatigue, pas d’énervements. Puisque vous vivez avec elle, vous trouverez certainement le moyen de la distraire car il ne faut pas non plus qu’elle s’ennuie.

— La distraire…, fit Charles, l’air songeur.

C’était un jeune homme sérieux qui paraissait très attaché à sa tante. Du moment que le médecin avait demandé de la distraire, il se mit à chercher le moyen d’y parvenir. C’est ainsi que sans plus attendre il lui proposa de lui faire installer un poste de radio.

Mrs. Harter manqua pour le moins d’enthousiasme :

— Une radio ? Que veux-tu que j’en fasse, Charles ? Le médecin veut déjà que je fasse installer ici un ascenseur ! Où vous arrêterez-vous tous les deux ? Je suis trop vieille pour me faire à tous ces engins modernes. Et puis, d’ailleurs, je suis certaine que toute cette électricité serait plus nuisible qu’utile.

Charles, qui n’abandonnait jamais facilement une idée, surtout lorsqu’il la jugeait bonne, entreprit d’expliquer à sa tante combien ses préventions à l’égard du progrès en général, et de l’électricité en particulier, étaient vaines et sans objet. Mrs. Harter, dont les connaissances en la matière étaient plutôt vagues, ne se laissa pas aisément convaincre :

— Tu as sans doute raison, mon petit, mais je t’assure que je suis plus sensible que tout autre à tout ce qui est électrique. Ainsi, chaque fois qu’il y a de l’orage, j’ai immanquablement une migraine atroce…

— Voyons, tante Mary, laissez-moi vous expliquer la différence qui existe entre l’électricité statique contenue dans l’air à l’approche de l’orage et le courant qui permet à un appareil de radio de fonctionner.

Charles faisait autorité en la matière et il donna à sa tante un véritable petit cours sur les ondes de basses et hautes fréquences, sur les courants continus et alternatifs, si bien que Mrs. Harter se sentit vite submergée par un flot de termes techniques, auxquels elle ne comprenait goutte. De guerre lasse, elle rendit les armes :

— Bien, bien, si tu penses vraiment que cela ne présente aucun danger.

La joie de Charles faisait plaisir à voir :

— Ma chère petite tante, j’en suis certain et je suis heureux que vous acceptiez de changer un peu vos habitudes. Cette radio vous permettra de vous tenir au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Lorsque vous vous y serez accoutumée, vous ne pourrez plus vous en passer.

 

*

* *

 

L’ascenseur préconisé par le docteur Meynell fut bientôt installé et peu s’en fallut que l’invasion d’ouvriers qu’il amena obligatoirement dans la maison ne mit fin prématurément à la vie de la vieille dame qui, comme bien des personnes de son âge, supportait mal la présence des étrangers chez elle. Elle les soupçonnait tous des intentions les plus noires à son égard et surveillait son argenterie à tout moment.

Enfin, le jour vint où l’ascenseur entra en fonction et où la maison fut débarrassée des importuns. Ce fut au tour de la fameuse radio de troubler les habitudes de la maîtresse des lieux. En apercevant la boîte oblongue, agrémentée de boutons dorés, elle ne put réprimer un geste de dégoût, voire même de répulsion.

Il fallut l’enthousiasme de son neveu pour la faire revenir sur sa première impression. Elle s’installa, sur sa demande, dans son fauteuil près de la cheminée, cantonnée dans une réserve polie, bien convaincue à part elle que cette horrible machine ne pouvait être qu’une source d’ennuis dans l’avenir.

— Écoutez donc, tante Mary, n’est-ce pas merveilleux ? Un tout petit tour à droite et nous avons Berlin, un demi-tour à gauche et voilà Bruxelles.

— Je t’avoue que je n’entends que de vagues bourdonnements proprement incompréhensibles.

Rien ne pouvait affecter le bel optimisme du jeune homme :

— Le vendeur m’a affirmé qu’à certaines heures, on peut capter le Japon.

— Est-ce possible ? fit Mrs. Harter d’un air tout à fait indifférent.

Charles poursuivit son exploration sur le cadran lumineux. Tout à coup, sa tante, qui ne manquait pas d’esprit, lui fit remarquer que cette fois-ci, l’émission devait provenir en direct d’un chenil de sa connaissance. Le neveu s’esclaffa :

— Je vois que cela commence à vous intéresser, ma tante. J’en suis heureux car je sais que cela vous tiendra compagnie lorsque je serai obligé de m’absenter.

Mrs. Harter ne put s’empêcher de lui sourire. Elle aimait beaucoup son neveu. Durant quelques années, elle avait fait venir auprès d’elle l’une de ses nièces, Miriam Harter, avec l’intention d’en faire son héritière. Malheureusement l’expérience ne s’était guère révélée concluante. Miriam avait un caractère odieux et détestait visiblement la compagnie de sa tante. Petit à petit la vie entre elles était devenue très difficile et Mrs. Harter profita du fait que Miriam s’était fiancée soudain avec un jeune homme dont la réputation était quelque peu douteuse, pour la renvoyer chez sa mère avec un petit mot d’explication assez sec. Depuis, Miriam avait épousé le jeune homme en question et avait plusieurs enfants. Mrs. Harter se contentait désormais de lui envoyer un petit cadeau sans importance chaque année à Noël.

Déçue par sa nièce, elle s’était rabattue sur ses neveux. L’un d’entre eux, Charles, lui avait plu tout de suite. Elle n’eut qu’à se louer de sa présence à ses côtés. Toujours aimable et déférent, il paraissait prendre un intérêt toujours renouvelé à ses souvenirs de jeunesse, ce en quoi il offrait un contraste saisissant avec Miriam qui ne s’était pas gênée pour lui dire tout le mal qu’elle en pensait. Charles, en outre, avait un caractère toujours égal, gai et savait remercier sa tante de la chance merveilleuse qu’elle lui offrait.

Satisfaite de son neveu, Mrs. Harter fit un nouveau testament en sa faveur, qui annulait ainsi le précédent, et déshéritait Miriam.

 

*

* *

 

Une fois de plus, Charles eut raison : cette radio qu’elle avait d’abord accueillie avec tant de répugnance finissait par l’amuser vraiment. Elle l’écoutait sans cesse. Malheureusement, lorsque Charles passait la soirée à la maison, c’était lui qui tournait les boutons à sa place et au lieu de se contenter d’écouter une émission du commencement jusqu’à la fin, il essayait toujours de capter des postes de plus en plus lointains. Lorsqu’il y parvenait, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes. Mrs. Harter profitait donc pleinement des soirées où elle restait seule. Elle choisissait alors un programme avec soin et s’y tenait jusqu’à la fin avec une délectation véritable.

Ce fut environ trois mois après l’installation de son poste que « cela » arriva pour la première fois. Charles était allé bridger avec quelques amis. Elle se trouvait donc seule et écoutait paisiblement la retransmission d’un opéra. Tout à coup, au milieu d’une mélodie, elle entendit un curieux bourdonnement, suivi d’un silence impressionnant, puis, comme si elle venait de très loin, à la fois distincte et étouffée, une voix d’homme s’éleva :

— Mary ! Mary ! M’entends-tu ? C’est Patrick qui te parle… Je vais bientôt venir te chercher… Tiens-toi prête, n’est-ce pas ?

Puis, sans transition, la musique reprit, plus forte, tout se déroulait normalement.

Les deux mains collées sur les accoudoirs de son fauteuil, Mrs. Harter restait clouée par la surprise. Non ! C’était impossible ! Comment Patrick pouvait-il lui parler, alors qu’il était mort depuis plus de vingt-cinq ans ? Il ne pouvait s’agir que d’une étrange hallucination… d’un rêve. Elle avait dû s’endormir sans s’en rendre compte. C’était tout de même curieux de rêver ainsi à Patrick, guère agréable, en tout cas pas dans ces conditions. Que disait-il déjà ? « Je vais bientôt venir te chercher. Tiens-toi prête… ».

S’agissait-il d’un avertissement de l’au-delà ? Le docteur lui avait bien dit qu’elle avait le cœur malade ! Et puis, après tout elle n’était plus toute jeune.

— C’est certainement un avertissement, conclut Mrs. Harter, et sa première réaction fut de regretter d’avoir dépensé tant d’argent pour faire installer un ascenseur qui ne lui servirait à rien.

Elle ne parla à personne de ce qui s’était passé ce soir-là, mais elle y repensa souvent. Puis, « cela » recommença.

Elle était encore seule, ce soir-là, comme par hasard. La radio transmettait un concert. Puis ce fut le même bourdonnement, suivi du même silence impressionnant, et la même voix lointaine à l’accent légèrement irlandais se fit entendre :

— C’est Patrick qui te parle, Mary. L’heure approche où je vais venir te chercher…

Comme si rien ne s’était passé, l’orchestre reprit de plus belle.

Mrs. Harter regarda l’horloge qui se trouvait sur la cheminée. Cette fois-ci elle était tout à fait certaine de n’avoir pas dormi. Bien éveillée et en possession de ses facultés, elle avait bel et bien entendu la voix de son défunt mari. Il ne s’agissait pas d’une hallucination. Confusément, elle tenta de se rassurer en se remémorant la leçon que lui avait faite son neveu sur les ondes magnétiques.

Serait-ce vraiment possible que Patrick se soit adressé à elle ? Sa voix n’était pas très reconnaissable, il est vrai, à part cet accent irlandais, mais peut-être avait-elle été déformée par la distance ! Patrick avait une voix assez rauque, très spéciale et très basse, ce qui n’était pas le cas de celle qu’elle venait d’entendre. Mais sans doute cette déformation des sons s’expliquait techniquement. Tout à coup elle regretta de n’avoir pas mieux écouté Charles lorsqu’il lui avait exposé quelques données sur les phénomènes électriques.

Quoi qu’il en soit, elle décida de prendre au sérieux l’annonce de sa fin prochaine et sonna sa femme de chambre. Élisabeth vint aussitôt. C’était une grande femme maigre d’une soixantaine d’années qui, sous des dehors un peu rudes, cachait un cœur tout dévoué à sa maîtresse.

— Élisabeth, vous souvenez-vous du jour où vous m’avez vu ranger mon bureau ?

— Oui, Madame.

— Je vous ai fait remarquer alors que je plaçais une grande enveloppe blanche et cachetée dans le petit tiroir de gauche, en haut.

— Je me le rappelle, Madame.

— Ce tiroir est fermé à clef. Cette dernière se trouve dans mon trousseau personnel. La voici.

Elle lui montra une petite clef :

— Vous voyez, elle porte une marque blanche sur l’anneau. Cette lettre est très importante. Ce sont mes dernières volontés.

— Madame…

— Tout y est indiqué pour mon enterrement.

Le visage d’Élisabeth se crispa de chagrin :

— À quoi bon parler de tout cela, Madame. Vous vous portez beaucoup mieux, maintenant.

— Il faut bien s’attendre à mourir un jour ou l’autre. J’ai soixante-dix ans, le cœur malade et l’habitude de regarder les choses en face au lieu de pleurnicher comme vous le faites. Si vous ne pouvez vous en empêcher, j’aime autant que vous vous en alliez.

Incapable de maîtriser son chagrin, Élisabeth quitta donc la pièce suivie des yeux par sa maîtresse attendrie :

— Un peu sotte, ma pauvre Élisabeth, mais si fidèle… oui, si fidèle. Voyons, combien lui ai-je laissé dans mon testament ? Cinquante livres ou cent ? Il faut que je m’en assure. J’espère qu’il s’agit de cent livres, elle les mérite bien après tout ce temps qu’elle a passé avec moi.

La question la préoccupa si bien que, dès le lendemain matin, elle écrivit à son avoué pour lui demander de lui envoyer son testament afin qu’elle y apporte quelques modifications.

La journée ne devait d’ailleurs pas se terminer sans une nouvelle source d’étonnement. Au cours du dîner, Charles lui posa une question étrange :

— Imaginez-vous, tante Mary, que ce matin je suis entré par mégarde dans le petit fumoir où nous ne nous tenons jamais. J’ai été frappé par le tableau qui se trouve au-dessus de la cheminée, vous voyez sans doute ce que je veux dire : c’est le portrait d’un drôle de bonhomme en favoris et casque colonial.

Mrs. Harter eut un haut-le-cœur devant tant de désinvolture :

— C’est de ton oncle Patrick que tu parles de cette manière, Charles !

Le jeune homme parut vraiment confus.

— Quel étourdi je fais. Je vous supplie de me pardonner ma légèreté, mais je vous assure que jamais je n’ai eu la moindre intention de vous peiner.

— Je te crois, Charles.

— Je me demande vraiment pourquoi…

Il se tut, indécis. Sa tante le pressa de poursuivre :

— Que veux-tu dire, Charles ?

— Rien… cela n’a vraiment pas le sens commun.

Sur le moment, elle n’insista pas, mais le lendemain lorsqu’ils furent seuls tous les deux, elle l’interrogea à nouveau :

— J’aimerais savoir ce qui semblait tellement t’intriguer au sujet du portrait de ton oncle.

Charles parut très embarrassé :

— Je vous l’ai déjà dit, ma tante, ce n’était qu’une idée en l’air et tellement absurde.

— Je veux que tu me dises ce que c’est.

Lorsque Mrs. Harter prenait ce ton autoritaire, il n’y avait guère qu’à lui obéir, ce que fit son neveu.

— Eh bien, tant pis pour moi… lorsque j’aurai parlé, je suis certain que vous vous moquerez de moi et vous aurez bien raison.

— Au fait, je t’en prie.

— Figurez-vous qu’avant-hier soir, en rentrant à la maison, j’ai cru apercevoir une silhouette penchée à la fenêtre du bout au premier étage. La nuit était très sombre et vous savez aussi bien que moi combien la lueur des phares peut être trompeuse. Ce n’était probablement qu’un simple reflet, pourtant j’ai bien cru le voir.

— Le voir ? Qui donc ?

— Cet homme aux favoris, oncle Patrick ! J’avoue que sur le moment je me suis vraiment demandé de qui il pouvait bien s’agir. Son visage m’était tout à fait inconnu, et puis il était vêtu de si curieuse manière ! J’ai même demandé à Élisabeth si vous aviez eu une visite ce soir-là.

— Elle a dû te répondre qu’il n’en était rien.

— En effet. J’en ai donc conclu que je m’étais trompé. Jugez donc de ma surprise lorsque le lendemain matin, en rentrant tout à fait par hasard dans le fumoir, alors que je ne crois pas y avoir mis les pieds depuis mon arrivée, j’aperçus ce portrait, c’était, trait pour trait, celui de l’homme que j’avais cru voir la nuit précédente !

— C’est très étrange, en effet.

— Pas autant qu’on pourrait le penser, ma tante. Mon subconscient m’a trahi tout simplement. J’ai déjà dû entrer dans ce fumoir bien que je l’aie oublié. Sans m’en rendre compte, j’ai remarqué ce tableau, puis, à la suite de je ne sais trop quelle association d’idées, j’ai replacé ce visage qui m’avait tant frappé, sans que je m’en doute, sur une simple zone d’ombre dessinée dans l’embrasure de cette fenêtre par le halo de mes phares.

— Tu veux parler de la dernière fenêtre à gauche sur la façade ?

— Oui, pourquoi ?

— Pour rien.

« Cette fenêtre, c’est justement celle de la chambre de Patrick », songea la vieille dame, qui se sentait de plus en plus cernée par le « surnaturel ».

Ce même soir, Charles dîna en ville. Mrs. Harter s’installa devant sa radio comme d’habitude. Si, pour la troisième fois, elle entendait la voix de Patrick, elle ne pourrait plus avoir de doute sur la valeur de l’avertissement de l’au-delà.

Elle attendit de pied ferme, mais le cœur battant. Ce ne fut pas long. L’émission s’interrompit comme les autres fois, il y eut un instant de silence, puis la voix lointaine retentit faiblement :

— Mary… Mary…, je pense que tu es prête maintenant. Je viendrai te chercher vendredi soir, à neuf heures et demie ; ne crains rien, tout se passera très vite, sans la moindre souffrance, sois prête.

Très pâle, Mrs. Harter nota rapidement ce qu’elle venait d’entendre :

 

« Ce soir, à neuf heures et quart, j’ai entendu très nettement la voix de mon mari, mort depuis vingt-cinq ans. Il m’annonçait ma fin pour vendredi soir à neuf heures et demie. Si cela se réalise, j’aimerais, cher docteur, que vous fassiez le nécessaire afin que tout le monde sache qu’il est possible, dans certains cas, de communiquer avec l’au-delà.

Mary Harter. »

 

Elle plia sa lettre, la mit sous enveloppe qu’elle cacheta et appela sa femme de chambre :

— Élisabeth, s’il m’arrive quelque chose dans la nuit de vendredi à samedi, vous donnerez cette lettre au docteur Meynell, s’il vous plaît.

Elle arrêta d’un geste les protestations éplorées qu’elle redoutait par-dessus tout :

— Je vous en prie, restez calme. Vous m’avez si souvent parlé d’avertissements terrestres, confirmés par la suite, que vous ne pouvez pas ne pas me comprendre aujourd’hui. Sachez donc que j’ai le pressentiment que je n’en ai plus pour très longtemps. À ce sujet, j’ai quelque chose à vous dire. Dans mon testament je vous ai laissé cinquante livres. Réflexion faite, je voudrais doubler cette somme. Si jamais je ne pouvais me rendre à la banque à temps, Mr. Charles fera le nécessaire pour vous en verser le complément.

En conséquence elle en parla à son neveu :

— Si jamais il m’arrivait quelque chose avant que je puisse aller retirer de l’argent à la banque, n’oublie surtout pas de verser cinquante livres à Élisabeth, Charles ! Je lui ai légué la même somme par testament, mais je ne trouve pas cela suffisant en regard des services rendus. Surtout penses-y bien !

— Vous n’êtes guère optimiste aujourd’hui, ma chère petite tante, fit Charles avec gentillesse. Que voulez-vous qu’il vous arrive ? Le docteur Meynell assure que vous aurez encore bon pied, bon œil pour vos cent ans, alors à quoi riment toutes ces dispositions de dernière minute ?

Mrs. Harter sourit en haussant les épaules, puis lui demanda à brûle-pourpoint ce qu’il comptait faire dans la soirée de vendredi. La question parut prendre le jeune homme au dépourvu :

— Vendredi ? En principe, je dois aller jouer au bridge chez les Ewig, mais, si vous avez envie que je vous tienne compagnie, j’y renoncerai avec le plus grand plaisir.

— Surtout pas, mon cher petit. Cette nuit-là, plus qu’une autre, je préfère être seule.

Charles lui adressa un coup d’œil interrogateur, mais, comme elle ne montrait pas la moindre intention de s’expliquer là-dessus, il n’insista pas. Mrs. Harter était une personne pleine de détermination et de volonté.

Elle s’était toujours efforcée d’agir avec courage, elle n’allait pas faiblir maintenant. Elle attendrait donc seule l’heure de cet étrange rendez-vous.

 

*

* *

 

Le vendredi soir, Mrs. Harter s’installa comme de coutume dans son grand fauteuil, tout près de la cheminée où brûlait gaiement un feu de bois. À part le crépitement des flammes, tout était silencieux dans la grande maison vide.

Elle était prête : le matin, ayant passé à la banque et retiré cinquante livres, elle les avait données de la main à la main à Élisabeth malgré les protestations et les larmes de celle-ci. Puis elle avait mis toutes ses affaires en ordre, fait trois ou quatre petits paquets de bijoux destinés à des amies et à de vagues cousines. Elle avait enfin écrit une lettre à son neveu, par laquelle elle le priait de faire parvenir son service à thé en Worcester à sa cousine Emma et les deux grands vases de Sèvres au jeune William.

Maintenant elle se sentait infiniment lasse. Elle ferma un instant les yeux, puis, se reprenant, ouvrit la grande enveloppe bleue qu’elle venait de recevoir de l’étude de maître Hopkinson et qui contenait le manuscrit de son deuxième testament, celui par lequel elle instituait Charles comme légataire universel. Elle le relut rapidement. Tout y était très clair. À part les cinquante livres destinées à Élisabeth (elle avait donc bien fait de compléter la somme en question) et deux legs de cinq cents livres chacun pour sa sœur et sa cousine germaine, tout revenait à son neveu.

Charles serait très riche ce qui n’était que justice, après tout, car il avait véritablement ensoleillé ses derniers moments. Jamais elle ne l’avait vu autrement que gai, aimable et affectueux.

Un coup d’œil sur l’horloge lui apprit qu’il était bientôt la demie. Bien qu’un peu crispée, elle s’étonnait d’être aussi calme. La radio marchait en sourdine. Peut-être allait-elle entendre à nouveau la voix de Patrick ?

Rien de tel. Au lieu de cela, un bruit bien anodin et familier, qui cependant lui glaça le cœur : on frappait à la porte d’entrée.

On frappa encore, elle entendit ensuite la porte s’ouvrir et quelqu’un marcher dans le hall. Puis la porte du salon où elle se trouvait s’entrouvrit silencieusement.

Elle se sentit soudain prise de panique ; elle se leva, le document qu’elle tenait à la main glissa sur le sol et atterrit dans la cheminée où il se consuma aussitôt.

La porte s’ouvrit davantage et elle aperçut dans l’ombre du vestibule une silhouette qu’elle reconnut aussitôt : un homme dont le visage portait des favoris sombres et dont le costume datait de la reine Victoria.

« Patrick est réellement venu me chercher ! » songea-t-elle avec terreur. Elle porta la main à son cœur, voulut crier, mais son cri dégénéra en râle. Elle s’affaissa sur le sol, sans vie.

 

*

* *

 

Élisabeth la découvrit ainsi, une heure plus tard. Elle appela immédiatement le médecin qui ne put que constater le décès. Elle téléphona ensuite à Charles qui se trouvait chez ses amis comme il l’avait annoncé et qui accourut aussitôt.

Dans son affolement, la femme de chambre oublia les recommandations de sa maîtresse et ce ne fut que deux jours plus tard qu’elle remit la lettre de Mrs. Harter au docteur. Ce dernier la montra à Ridgeway :

— Quelle curieuse coïncidence ! Votre tante était pourtant une personne très réaliste et cela m’étonne qu’elle ait pu vraiment croire entendre son mari lui parler. Ses nerfs l’auront trahie. Mon pauvre ami, malgré toutes les précautions dont vous l’entouriez, vous n’avez rien pu faire contre cela ! L’autopsie sera très rapide et je vous en ferai connaître le résultat au plus tôt.

Dans de telles circonstances, l’autopsie était de rigueur et Charles savait pertinemment qu’il n’avait rien à craindre à ce sujet. D’ailleurs, il avait fait preuve de la plus grande prudence dès le début de son entreprise. La nuit même de la mort de sa tante, lorsque tout le monde s’était retiré et qu’il s’était assuré qu’Élisabeth ne le dérangerait pas, il avait enlevé le fil qui reliait le poste de radio de sa tante à l’émetteur qu’il possédait dans sa chambre. Puis, brûlé dans la cheminée la paire de favoris postiches qui accentuèrent sa ressemblance certaine avec son oncle et qu’il avait tout de suite remarquée. Quant au costume démodé endossé quelques heures auparavant, il l’avait remis au grenier dans la grande malle d’où il n’aurait jamais dû sortir.

Il se sentait très tranquille, très satisfait, sans l’ombre d’un remords. Après tout, qu’avait-il fait de mal ? Une simple farce, même un peu macabre, ne peut en aucun cas être assimilée à un acte criminel. C’est après avoir entendu le docteur Meynell lui dire que sa tante pouvait encore vivre des années à condition de lui éviter des émotions qu’il avait eu l’idée de ce scénario tragi-comique. Puisqu’une grande frayeur pouvait être fatale à la vieille dame, il décida de lui en fournir l’occasion. Ce qui réussit parfaitement.

Pourtant, il l’aimait bien cette tante à héritage, et s’il n’avait eu le couteau sur la gorge, jamais il n’aurait songé à l’envoyer « ad patres ». Mais il lui fallait de l’argent, beaucoup d’argent et dans un temps record. Personne, et sa tante moins que tout autre, ne se doutait des difficultés dans lesquelles il se débattait depuis quelque temps, des difficultés qui, sans l’appoint providentiel d’une somme importante, ne pouvaient que le mener en prison. Heureusement, tout était arrangé maintenant. Le scandale, la ruine évités grâce à son habile stratagème, Charles était très content de lui !

Perdu dans ses réflexions, il entendit à peine Élisabeth lui annoncer la visite de maître Hopkinson. Se composant un visage de circonstance malgré son contentement intérieur, il rejoignit l’homme de loi dans la bibliothèque.

— Bonjour, Mr. Ridgeway. J’avoue ne pas très bien comprendre les termes de votre lettre. Vous paraissez croire que le testament de votre tante se trouve en ma possession.

— Sans doute. Ma tante me l’a appris lors d’une conversation que nous avons eue ensemble.

— Il l’était en effet.

— Dois-je comprendre par là qu’il ne l’est plus ?

— Exactement. Mardi dernier, Mrs. Harter m’a écrit pour me demander de le lui envoyer car elle désirait y apporter quelques modifications.

Charles eut tout à coup le pressentiment d’un grand malheur :

— Je suppose qu’il doit se trouver dans ses papiers, reprit l’avoué. Les avez-vous examinés ?

Soucieux de ne pas se trahir, Charles préféra se taire. Pourtant son premier soin, après la mort de sa tante, fut de fouiller son bureau et il était tout à fait sûr qu’aucun testament ne s’y trouvait.

Mr. Hopkinson examina donc les papiers de la défunte et n’y trouvant rien naturellement, il interrogea Élisabeth :

— Vous avez dû ranger la chambre de votre maîtresse, n’est-ce pas ? N’y auriez-vous rien trouvé qui ressemblât à un testament ?

— Non, d’autant plus que je sais parfaitement de quoi il s’agit, puisqu’elle l’a écrit en ma présence. Même je peux vous dire qu’elle le lisait le matin même de sa mort.

— En êtes-vous sûre ?

Élisabeth inclina la tête d’un air accablé :

— Tout à fait. D’ailleurs elle m’en a parlé. Elle m’a même forcée à accepter cinquante livres en argent liquide, parce qu’elle trouvait que les cinquante autres qu’elle m’avait léguées n’étaient pas suffisantes. Le testament en question se trouvait dans une grande enveloppe bleue.

— C’est exact, fit Mr. Hopkinson.

— Maintenant que vous m’y faites penser, reprit Élisabeth, cette même enveloppe se trouvait sur cette table, le matin après sa mort. Je l’ai mise sur le bureau. Elle était vide.

— Je me souviens en effet de l’y avoir vue, remarqua Charles.

Il se leva pour prendre dans le petit secrétaire de sa tante l’enveloppe bleue vide que reconnut aussitôt l’avoué.

— Pas de doute, c’est bien celle dans laquelle j’ai adressé le testament à votre tante, mardi dernier.

Tout à coup, maître Hopkinson parut avoir une idée :

— Pouvez-vous me dire s’il y avait du feu dans la cheminée, le soir de la mort de Mrs. Harter.

— Bien sûr, Monsieur, comme d’habitude.

— Merci beaucoup, Élisabeth, vous pouvez vous retirer.

Les deux hommes restèrent un moment silencieux ; Charles semblait mal à l’aise.

— Que pensez-vous de tout ceci, maître ? Quelles sont vos intentions ?

L’avoué hocha la tête d’un air perplexe :

— Tout espoir de retrouver ce testament n’est pas encore perdu, rassurez-vous. Bien entendu, si c’était le cas…

— Si c’était le cas ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne pourrais en conclure que votre tante m’a demandé de lui renvoyer ce document pour le détruire…

— Mais pourquoi. Pourquoi aurait-elle agi ainsi ?

Mr. Hopkinson se racla la gorge à plusieurs reprises, comme pour masquer sa gêne :

— Mr. Ridgeway ! Permettez-moi une question : Ne vous êtes-vous pas disputé avec votre tante récemment ?

— Mais non, je vous assure. Nous étions en très bons termes. Jusqu’à la fin.

— Ah ! fit l’avoué en évitant de rencontrer son regard.

Charles comprit que Hopkinson ne le croyait pas. Peut-être était-il au courant de ses ennuis d’argent. Quoi de plus naturel, dans ces conditions, qu’il pensât que de telles rumeurs étaient venues jusqu’aux oreilles de sa cliente et que, déçue par la conduite de son neveu, elle ait tout à coup désiré réduire son legs.

Ironie du sort : lorsque Charles mentait, on le croyait sans difficulté ; pour une fois qu’il disait la vérité, on mettait sa parole en doute.

Il savait pertinemment que sa tante n’avait jamais eu l’intention de brûler le testament… le brûler ! Tout à coup, il se souvint. En apercevant le « fantôme » de Patrick, sa tante s’était levée, les yeux horrifiés, la main sur le cœur. Voyons, il ne rêvait pas ! Il avait bel et bien vu glisser de sa main un papier qui était tombé dans l’âtre pour s’y consumer aussitôt. Le testament ! C’était sûrement cela !

Il pâlit affreusement et entendit vaguement une voix rauque, la sienne, demander :

— Qu’arrivera-t-il si ce testament n’est jamais retrouvé ?

— Nous avons gardé dans le dossier celui qu’elle avait déposé en 1920 et par lequel elle faisait de sa nièce, Miriam Harter, sa légataire universelle. C’est celui-là, qui, seul, aura de la valeur.

Que lui racontait donc ce vieux fou ? Miriam allait hériter à sa place ? Miriam dont le mari déplaisait souverainement à sa tante ? Miriam et ses quatre rejetons ! Dire qu’il s’était donné tout ce mal pour sa cousine ! Charles était désespéré.

Le téléphone se mit à sonner. Il décrocha d’un geste machinal :

— Allô ?

— Ici le docteur Meynell. C’est vous Ridgeway ? J’ai sous les yeux le résultat de l’autopsie et j’ai pensé que vous aimeriez être au courant : comme je vous l’ai dit, c’est le cœur qui a flanché. Mais, contrairement à ce que je croyais après l’avoir auscultée, elle était au bout du rouleau, autrement dit, elle n’avait guère plus de quelques semaines à vivre, malgré toutes les précautions possibles. J’ai pensé que cela vous apporterait quelque consolation.

— Quoi ? Que me dites-vous ? Pouvez-vous répéter ce qui vous venez de me dire, docteur ?

— Bien volontiers. Je vous disais que votre tante était condamnée et qu’en étant optimiste, elle ne pouvait guère vivre au-delà d’un mois ou deux.

Charles n’en put entendre davantage et raccrocha brutalement.

Son trouble était tel qu’il ne s’aperçut pas tout de suite qu’on lui parlait :

— Voyons, Mr. Ridgeway, disait Mr. Hopkinson réellement inquiet devant la pâleur de son interlocuteur. Qu’avez-vous donc ? Vous n’allez tout de même pas vous évanouir !

Qu’ils aillent donc tous au diable, ce damné Hopkinson, cet âne bâté de docteur, tout était fini pour lui !

Tout à coup, il eut une sorte d’hallucination : quelqu’un se moquait de lui, quelqu’un dont il ne pouvait apercevoir le visage, mais qui venait de beaucoup s’amuser à ses dépens et qui riait, qui riait, qui riait !

 

Traduit de l’anglais par PEGGY DAILLY

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