CHAPITRE XII
Race examina attentivement le plan du pont-promenade du Karnak.
— Fanthorp, le jeune Allerton, Mrs Allerton. Puis une cabine vide… celle de Simon Doyle. Qui occupe la cabine après celle de Mrs Doyle ? La vieille dame américaine. Si quelqu’un a pu percevoir le coup de feu, c’est bien elle. Nous allons l’interroger.
Miss Van Schuyler entra dans le fumoir.
Race se leva et s’inclina devant la vénérable dame.
— J’ai horreur d’être mêlée à ce genre d’histoire, déclara-t-elle d’un ton sec, et je voudrais bien qu’on me laissât en paix.
— Je comprends… je comprends. Je disais justement à M. Poirot que, plus tôt nous recevrions votre déposition, plus vite vous seriez débarrassée de cette corvée.
La vieille dame considéra Poirot d’un œil moins sévère.
— Précisément, madame, lui dit Poirot. Aussi avons-nous l’intention de vous libérer le plus vite possible. À quelle heure êtes-vous allée vous coucher hier soir ?
— D’ordinaire, je me retire vers dix heures. Hier soir, je me suis un peu attardée, à cause de cette écervelée de Cornélia qui m’a fait attendre.
— Très bien, madame. N’avez-vous rien entendu, lorsque vous avez été dans votre cabine ?
— J’ai été réveillée par la femme de chambre de Mrs Doyle, qui a dit à sa maîtresse : « Bonne nuit, madame », d’une voix exagérément forte.
— Et après ?
— Je me suis rendormie. De nouveau, je me suis éveillée, avec l’impression qu’on marchait dans ma cabine. Puis, j’ai compris que c’était à côté.
— Dans la cabine de Mrs Doyle ?
— Oui. Ensuite, j’ai perçu un bruit de pas sur le pont et celui d’un éclaboussement.
— À quelle heure environ ?
— Je puis affirmer qu’il était une heure dix.
— Vous en êtes bien certaine ?
— Tout à fait. J’ai regardé mon petit réveil sur ma table de chevet.
— N’avez-vous pas entendu de coup de feu ?
— Non.
— Mais peut-être est-ce un coup de feu qui vous a réveillée ?
Miss Van Schuyler réfléchit un instant, penchant de côté sa tête de crapaud.
— Possible, admit-elle à contrecœur.
— Savez-vous ce qui a produit cet éclaboussement dans l’eau ?
— Mais oui, je le sais.
Le colonel Race se redressa dans son fauteuil.
— Vous le savez ?
— Certainement. Tout ce tintamarre me donnait sur les nerfs, alors je me suis levée pour aller jusqu’à la porte de ma cabine. Miss Otterbourne s’appuyait sur la lisse. Elle venait de laisser tomber un objet dans le fleuve.
— Miss Otterbourne ? demanda Race, stupéfait.
— Oui.
— Vous êtes bien sûre que c’était miss Otterbourne ?
— J’ai vu nettement son visage.
— Et elle, vous a-t-elle vue ?
— Je ne crois pas.
Poirot se pencha en avant.
— Et quelle était son expression ?
— Elle semblait en proie à une profonde émotion.
Race et Poirot échangèrent un rapide coup d’œil.
— Et après ? demanda Race.
— Miss Otterbourne s’est dirigée vers l’arrière du bateau et je suis retournée me coucher.
On frappa à la porte et le commissaire du bord entra, portant à la main un paquet dégouttant d’eau.
— Nous le tenons, enfin, colonel.
Race prit le paquet, déroula la bande de velours mouillé qui l’entourait : bientôt, il en tomba un mouchoir ordinaire, légèrement teinté de rose et renfermant un minuscule revolver à la crosse incrustée de nacre.
Race lança vers Poirot un coup d’œil triomphant et pétillant de malice.
— Vous voyez ! dit-il. Mon idée était bonne. On l’a jeté par-dessus bord.
Il tenait l’arme dans la paume de sa main.
— Qu’en dites-vous, monsieur Poirot ? Est-ce le revolver que vous avez vu l’autre nuit à l’hôtel de la Cataracte ?
— Oui, c’est le même. Je reconnais le dessin et les initiales J.B. C’est un article de luxe, un joujou très féminin, mais une arme redoutable.
— Calibre 22, murmura le colonel Race, en retirant le chargeur. On a tiré deux balles, aucune erreur là-dessus.
Miss Van Schuyler toussota.
— Et que vient faire là mon écharpe ? demanda-t-elle.
— Votre écharpe, mademoiselle ?
— Oui. Ce morceau de velours que vous tenez à la main.
Race montra l’étoffe toute trempée.
— Elle vous appartient, miss Van Schuyler ?
— Mais oui ! Hier soir, je l’ai cherchée partout.
Poirot adressa un regard interrogateur à Race… qui lui répondit par un signe de tête affirmatif.
— Où l’aviez-vous posée ?
— Je l’avais avec moi dans le salon et lorsque je me suis levée pour aller me coucher, j’ai en vain fouillé partout.
— Vous devinez à quoi elle a servi ? demanda Race en déployant l’étoffe roussie et percée de petits trous. Le meurtrier en a enveloppé le revolver pour amortir le bruit de la détonation.
— Quelle audace ! s’exclama miss Van Schuyler, dont les joues fanées se colorèrent légèrement.
— Je vous serais reconnaissant, miss Van Schuyler, reprit le colonel Race, de me spécifier la nature de vos relations avec Mrs Doyle.
— Je ne connaissais nullement cette personne.
— Vous saviez tout de même qui elle était ?
— Évidemment.
— Mais vos familles ne se fréquentaient-elles pas ?
— Dans ma famille, nous nous sommes toujours montrés exclusifs sur le choix de nos relations. Ma chère maman n’aurait jamais eu l’idée de se commettre avec aucun membre de la famille Ridgeway. En dehors de leur fortune, ces gens étaient des rien du tout.
— C’est tout ce que vous avez à dire, miss Van Schuyler ?
— Je n’ai rien à ajouter. Linnet Ridgeway a été élevée en Angleterre et je ne l’ai jamais vue avant de monter à bord de ce bateau.
Elle se leva. Poirot ouvrit la porte pour la laisser passer. Les yeux des deux hommes se croisèrent.
— Voilà son histoire et elle n’en démordra plus, dit Race. Elle est peut-être vraie, qui sait ? Mais Rosalie Otterbourne… Je ne m’attendais guère à cette nouvelle.
Perplexe, Poirot hocha la tête, puis posa le poing sur la table avec bruit.
— Mais cela ne rime à rien, nom de nom ! Absolument à rien !
— De quoi parlez-vous, mon ami ? lui demanda Race.
— Jusqu’à un certain point, tout paraît limpide. Quelqu’un désirait tuer Linnet Doyle. Ce quelqu’un a été témoin hier soir de la scène dans le salon. Puis, il s’est glissé dans la pièce pour ramasser le revolver… le revolver de Jacqueline de Bellefort, ne l’oubliez pas. Ce même personnage a tué Linnet Doyle avec cette même arme et a tracé la lettre J sur le mur. Tout cela semble limpide, n’est-ce pas ? Toutes les apparences accableront Jacqueline de Bellefort. Alors, que fait l’assassin ? Va-t-il laisser… le revolver de Jacqueline de Bellefort quelque part où chacun pourra le retrouver ? Non pas. Lui… ou elle… jette par-dessus bord cette terrible pièce à conviction. Pourquoi, cher ami, pourquoi ?
— Bizarre, fit Race en hochant la tête.
— Plus que bizarre… impossible !
— Pas impossible, puisque cela s’est produit.
— Vous ne me saisissez pas. Je veux dire que l’ordre des faits est invraisemblable. Il y a du louche là-dessous.