CHAPITRE XXIX
Le lendemain matin, à onze heures, sept personnes se trouvaient assemblées dans le salon de Littlegreen. Hercule Poirot se tenait debout près de la cheminée. Charles et Thérésa avaient pris place sur le sofa, Charles, assis sur l’accoudoir, posait la main sur l’épaule de sa sœur. Le docteur Tanios, installé dans un fauteuil à haut dossier, avait les yeux rougis. Dans un fauteuil à dossier rigide, à côté d’un guéridon, se tenait miss Lawson. Elle aussi avait les yeux rouges et ses cheveux étaient encore plus en désordre que d’habitude. Le docteur Donaldson, le visage dénué d’expression, était assis devant Poirot. L’aspect de ces différents visages excitait ma curiosité. Au cours de mon association avec Poirot, j’avais assisté à bien des scènes semblables. Un petit cercle de gens, extérieurement calmes et portant sur leur visage le masque de la bonne éducation. Et soudain, j’avais vu Poirot arracher le masque d’un de ces visages pour le montrer dans toute sa nudité… le visage d’un assassin ! Pas de doute. Une de ces personnes avait commis un meurtre. Mais laquelle ? Même maintenant, je ne le savais pas au juste. Poirot s’éclaircit la gorge. D’un air solennel, selon son habitude, il commença :
— Nous sommes ici assemblés, mesdames et messieurs, pour enquêter sur la mort d’Emily Arundell, survenue le 1er mai dernier. Quatre éventualités s’offrent à nous : mort naturelle, mort accidentelle, suicide, assassinat commis par une personne connue ou inconnue. Au moment de la mort, aucune enquête n’a été effectuée, le décès passant pour naturel et le permis d’inhumer ayant été délivré par le docteur Grainger. D’ordinaire, lorsque des soupçons s’élèvent après que la personne a été enterrée, on exhume le cadavre. Pour certaines raisons, j’ai hésité à prendre une telle décision. La principale est que ma cliente n’aurait sans doute pas aimé…
Le docteur Donaldson l’interrompit :
— Votre cliente ?
Poirot se tourna vers lui.
— Ma cliente est miss Emily Arundell. J’agis d’après ses instructions : elle voulait à tout prix éviter le scandale.
Je ne m’attarderai pas sur ce qui fut dit pendant les dix minutes suivantes, par crainte de me répéter inutilement. Poirot parla de la lettre de miss Arundell, dont il donna lecture. Il expliqua ensuite ses différentes visites à Market Basing et sa découverte des moyens utilisés pour déterminer l’accident. Il fit une pause, s’éclaircit de nouveau la gorge et reprit :
— Nous allons refaire ensemble le chemin que j’ai déjà parcouru pour arriver à la vérité. Je vais reconstituer pour vous les faits tels que, à mon sens, ils ont dû se succéder dans la réalité. Tout d’abord, permettez-moi de vous expliquer ce qui se passa dans l’esprit de miss Emily Arundell. Cette vieille demoiselle tombe dans l’escalier et chacun accuse la balle du chien. Mais elle n’est pas dupe. Elle réfléchit et son esprit actif retrace les circonstances de sa chute. Bientôt, la conclusion se présente, irréfutable : quelqu’un a voulu la blesser, peut-être la tuer. Ensuite, elle veut savoir qui est le coupable. Dans sa maison se trouvent sept personnes : quatre invités, sa demoiselle de compagnie et deux servantes. Une seule d’entre elles lui semble hors de cause, car elle ne gagne rien par sa mort. Elle ne suspecte pas sérieusement les deux servantes, à son service depuis de longues années et qui lui sont entièrement dévouées. Restent quatre suspects, trois membres de sa famille, et un parent par alliance. Tous quatre ont intérêt à la voir disparaître, trois héritent directement et l’autre par son mariage. Jugez de la situation tragique de miss Arundell. Elle possède, au suprême degré, le sens familial et se refuse à laver son linge sale en public, selon l’expression commune. D’autre part, sa nature combative se rebelle à l’idée de se soumettre sans lutte à une tentative de meurtre. Alors, elle se décide à m’écrire. Elle entreprend encore une autre démarche, poussée, je crois pouvoir l’affirmer, par deux mobiles : d’abord son mépris pour les membres de sa famille. Elle commence par les suspecter tous impartialement et veut leur jouer un mauvais tour. Le second mobile, plus raisonnable, est le désir de protéger sa vie. Ayant bien réfléchi à la façon de s’y prendre, elle écrit à son notaire, Mr Purvis, et lui demande de rédiger un nouveau testament en faveur de la seule personne qui, selon elle, ne peut être soupçonnée de lui avoir tendu un piège.
« À présent, je suis en mesure de vous dire, d’après les termes de sa lettre et aussi d’après ses actes, que les soupçons de miss Arundell, étendus d’abord indistinctement à tous les membres de sa famille se concentrèrent bientôt sur un seul d’entre eux. Dans sa lettre, elle insiste particulièrement sur le secret absolu dans cette affaire, car l’honneur de sa famille est en jeu. Or, cette demoiselle de l’époque victorienne veut sûrement dire par là qu’une personne portant son propre nom a failli, et plutôt un homme. Si elle suspectait Mme Tanios, elle songerait également à sa sécurité, mais appuierait moins sur la question d’honneur familial. Elle montrerait les mêmes craintes s’il s’agissait de Thérésa, mais elle insiste sur le point de l’honneur parce qu’elle a dans l’idée que c’est Charles le coupable. Charles est un Arundell. Il porte le nom de la famille ! Elle possède maintes raisons de le suspecter. La pauvre demoiselle ne se fait guère d’illusions sur son neveu. N’a-t-il pas déjà plusieurs fautes graves à son actif ? Elle le sait capable d’un acte criminel. Il a imité la signature de sa tante sur un chèque. Du faux au meurtre, il n’y a qu’un pas.
« Deux jours avant l’accident, elle a, avec Charles, un entretien plutôt édifiant. Il lui demande de l’argent. Comme elle refuse, il lui fait remarquer qu’elle prend le bon chemin pour se faire assassiner. À quoi elle objecte qu’elle est capable de se défendre. On nous dit que son neveu répliqua : « En tout cas, vous êtes prévenue ! » Et deux jours plus tard, se produit le sinistre accident. Rien d’étonnant si miss Arundell, clouée sur son lit de souffrance, en vient à soupçonner son neveu, Charles Arundell, d’avoir attenté à ses jours !
« Les faits démontrent les soupçons de miss Arundell, sa conversation avec Charles, l’accident, la lettre, le message au notaire. Le mardi suivant, le 21, Mr Purvis apporte le testament et la malade le signe. Charles et Thérésa viennent à Littlegreen à la fin de cette semaine et miss Arundell en profite, afin d’assurer sa sécurité, pour annoncer à Charles la modification de son testament. Elle le lui montre même. Voilà qui me paraît absolument concluant. Elle veut que le meurtrier éventuel sache qu’il n’a rien à attendre de sa mort. À son idée, Charles va le répéter à Thérésa. Mais il n’en fait rien. Pourquoi ? Pour la bonne raison qu’il se sent coupable. Il se figure que c’est à cause de lui que sa tante à déshérité sa famille. Mais qu’a-t-il à se reprocher ? Une tentative de meurtre ou simplement le vol d’une petite somme d’argent liquide ? L’un ou l’autre de ces deux délits peut expliquer son silence. Il ne dit rien, espérant que sa tante reviendra sur sa décision.
« Étant donné l’état d’esprit de miss Arundell, je crus avoir reconstitué les faits assez correctement. Restait à savoir si ses soupçons étaient justifiés. Tout comme elle, je limitai d’abord le cercle de mon enquête à sept personnes : Charles et Thérésa Arundell, le docteur Tanios et Mme Tanios, les deux servantes et miss Lawson. Une huitième personne vint bientôt s’ajouter à ma liste, le docteur Donaldson. Il avait dîné à Littlegreen le soir de l’accident, mais je n’appris ce détail que plus tard. De ces sept personnes, six bénéficiaient à des degrés divers de la mort de miss Arundell. Si l’une de ces six personnes avait commis le crime, le mobile était simplement l’appât du gain. Miss Lawson, elle, ne retirait aucun bénéfice de la mort de miss Arundell, mais elle en bénéficiait énormément par la suite, en conséquence de l’accident. Ce qui revient à dire que si miss Lawson a monté de toutes pièces cet accident…
— Je n’ai rien fait de pareil ! s’écria miss Lawson, interrompant Poirot. C’est abominable ! Comment osez-vous avancer une pareille infamie ?
— Un peu de patience, mademoiselle. Veuillez ne pas m’interrompre, s’il vous plaît.
Miss Lawson secouait la tête avec colère.
— Je proteste ! Je ne me laisserai pas accuser injustement !
Sans prêter attention à ses récriminations, Poirot poursuivit :
— Je disais donc que, si miss Lawson avait manigancé cet incident, elle l’eût fait de façon telle que miss Arundell accusât sa propre famille et s’en détachât. Je cherchai si, oui ou non, la chose se confirmait. Je découvris, par hasard, un détail significatif. Si miss Lawson avait désiré concentrer les soupçons de miss Arundell sur les membres de sa famille, elle eût monté en épingle le fait que Bob n’était pas rentré ce soir-là. Or, miss Lawson prend, au contraire, ses précautions pour que miss Arundell l’ignore. J’en déduis que miss Lawson est innocente !
— Je l’espère bien ! fit la vieille fille d’une voix tranchante.
— Je réfléchis ensuite à la mort de miss Arundell. Un attentat raté contre la vie d’une personne est généralement suivi d’un second. La mort de miss Arundell, survenue quinze jours après l’accident, me parut significative. Je commençai mon enquête à Market Basing. Le docteur Grainger ne voyait rien d’anormal dans le décès de sa patiente, ce qui confirmait mon hypothèse. Cependant, miss Isabelle Tripp, faisant le récit de la soirée au cours de laquelle miss Arundell ressentit les premiers symptômes de la maladie, parla d’un halo lumineux entourant la tête de miss Emily. Sa sœur confirma ce témoignage. Évidemment, elles auraient pu inventer ce détail, mais je ne pense pas qu’il leur serait venu tout seul à l’idée. Lorsque j’interrogeai miss Lawson, elle m’apprit qu’un ruban lumineux sortait de la bouche de miss Arundell et montait, formant une auréole autour de sa tête. Bien que décrit de façon différente par les observatrices, le fait demeurait le même. Dépouillé de toute idée spirite, il signifiait que, ce soir-là, l’haleine de miss Arundell était phosphorescente.
Le docteur Donaldson s’agita nerveusement dans son fauteuil. Poirot lui adressa un léger signe de tête.
— Oui. Vous commencez à voir clair. Il n’existe que peu de substances phosphorescentes. La plus commune était précisément celle que je cherchais. Je vais vous lire un extrait d’un article sur l’empoisonnement par le phosphore : « L’haleine de la personne peut être phosphorescente avant que la personne ne ressente aucun malaise. » Voilà ce que les demoiselles Tripp et miss Lawson virent dans l’obscurité. Je continue ma lecture : « La jaunisse s’étant déclarée, l’organisme, sous l’influence d’une intoxication par le phosphore, présente tous les troubles provenant de la rétention de la sécrétion biliaire dans le sang, et, à partir de ce moment, on ne constate aucune différence entre l’empoisonnement par le phosphore et certaines affections du foie. »
« Voyez-vous l’astuce ? ajouta Poirot, cessant sa lecture. Depuis des années, miss Arundell souffre du foie. Les symptômes de l’empoisonnement par le phosphore seront confondus avec une nouvelle attaque de cette maladie. Oh ! tout était bien combiné ! Très facile de se procurer du phosphore. On le trouve dans certaines allumettes et dans de nombreuses préparations pour détruire les parasites. Or, il est mortel à très faible dose. Et voilà ! Le tour est joué ! Le médecin s’y laisse prendre d’autant plus facilement que l’odorat du docteur Grainger est déficient, ainsi que j’ai pu le constater. L’odeur alliacée de l’haleine est un des symptômes de l’empoisonnement par le phosphore. Pourquoi ce médecin concevrait-il des doutes ? Il ignore le phénomène qui, seul, aurait pu l’intriguer, le halo lumineux, et, si on lui en parle, il le traitera de sottise inventée par les folles adeptes de spiritisme. Les témoignages des demoiselles Tripp et de miss Lawson confirmèrent le fait qu’il y avait eu meurtre. Il s’agissait à présent d’identifier le criminel. Je rayai de ma liste les servantes, leur mentalité ne pouvant s’accorder avec un tel crime. Et aussi miss Lawson, car si elle avait été coupable, elle n’aurait pas insisté sur l’auréole lumineuse, j’éliminai ensuite Charles Arundell : ayant vu le testament, il savait qu’il n’avait rien à gagner par la mort de sa tante.
« Restaient donc sa sœur Thérésa, le docteur Tanios, Mme Tanios et le docteur Donaldson qui, je le sus par la suite, avait dîné chez miss Arundell le soir de l’incident de la balle du chien. À ce point de mes recherches, je demeurai bien perplexe, ne possédant d’autres moyens d’investigation que l’étude de la psychologie du meurtre et de la personnalité du meurtrier ! Les deux crimes présentaient les mêmes caractéristiques : simplicité des moyens, ruse et efficacité. Ils exigeaient un certain degré de connaissances, mais peu nombreuses. Les propriétés du phosphore sont assez connues et on peut se procurer facilement ce poison, particulièrement à l’étranger.
« Je songeai d’abord aux deux hommes. Tous deux, médecins et habiles, auraient pu penser à utiliser le phosphore dans ce cas particulier, mais l’incident de la balle du chien ne me paraissait pas venir d’un cerveau masculin, c’était plutôt une idée de femme.
« Je songeai à Thérésa Arundell, criminelle possible. Cette jeune personne hardie, impitoyable et pas très scrupuleuse, aime la vie et sait en jouir. Jusqu’ici, rien ne lui a été refusé, mais l’argent va bientôt lui manquer et elle en a besoin pour elle-même et aussi pour l’homme qu’elle aime. D’autre part, son attitude dénote clairement qu’elle sait que sa tante a été tuée. J’ai assisté à une intéressante passe d’armes entre le frère et la sœur et j’ai compris que chacun suspectait l’autre d’avoir commis le crime. Charles voulait faire dire à sa sœur qu’elle connaissait l’existence du nouveau testament. Pourquoi ? De toute évidence, parce que si elle était au courant de ce changement, elle ne pouvait être suspectée d’avoir tué sa tante. Elle, de son côté, se refusait à admettre que miss Arundell eût montré ce document à Charles. Elle considérait cette affirmation de son frère comme une tactique maladroite pour écarter de lui les soupçons. Autre détail significatif : la répugnance visible de Charles à prononcer le mot arsenic. Par la suite j’interrogeai le vieux jardinier de Littlegreen sur le pouvoir nocif d’une certaine poudre destinée à tuer les mauvaises herbes, et je compris la réticence du jeune homme.
Charles Arundell s’agita dans son fauteuil.
— J’y ai pensé, avoua-t-il, mais je n’en ai pas eu le courage.
Poirot acquiesça d’un signe de tête.
— Précisément, ce n’est pas le genre de crimes qui répond à votre mentalité d’homme faible. Vous ne reculerez pas devant un larcin, un faux, mais le meurtre, non !
Poirot reprit son ton de conférencier :
— Thérésa Arundell possédait, à mon avis, l’énergie suffisante pour mener à bien une tentative de meurtre, mais certains faits devaient être pris en considération. Thérésa n’a jamais été frustrée de sa part de plaisir. Elle a pleinement joui de l’existence. Elle appartient à ce genre de femmes impulsives qui ne tueraient que dans un moment de colère. Pourtant, j’avais la certitude que Thérésa Arundell avait pris du poison dans la boîte du jardinier.
Soudain, Thérésa parla :
— Je vais vous dire la vérité. J’y ai pensé. J’ai même pris de la poudre à tuer les mauvaises herbes dans une boîte à Littlegreen. Mais je n’ai pu aller jusqu’au bout ! J’aime trop la vie ; il m’a été impossible de l’enlever à une autre. Je suis peut-être mauvaise et égoïste, mais je suis incapable de commettre certains actes.
— Oui, c’est vrai, fit Poirot. Et vous n’êtes pas aussi mauvaise que vous vous dépeignez, mademoiselle. Vous êtes simplement une jeune étourdie.
Il poursuivit :
— Il me restait Mme Tanios. Du premier coup d’œil, je m’aperçus que cette femme avait peur. Voyant que je m’en suis rendu compte, elle se sert aussitôt de cette faiblesse momentanée et cherche à me donner l’impression d’une femme qui craint pour son mari. Un peu plus tard, elle change de tactique, mais je ne suis pas dupe de sa comédie. Une femme peut craindre pour son mari, ou craindre son mari, mais pas les deux à la fois. Mme Tanios adopta enfin le dernier rôle, et elle le joua adroitement, allant jusqu’à courir après moi dans le vestibule de l’hôtel sous le prétexte de vouloir me faire une confidence. Mais lorsque, comme elle s’y attendait, son mari s’approcha, elle prétendit ne pas pouvoir parler devant lui.
« Je vis tout de suite que cette femme ne craignait pas son mari, mais qu’elle le détestait. J’eus alors la conviction que j’avais devant moi le genre de femme que je cherchais. Non pas une femme qui s’adonne au plaisir, mais une refoulée. Jeune fille sans beauté, menant une existence monotone, incapable d’attirer les hommes qui lui plaisent, elle finit par épouser un homme qui lui est indifférent, plutôt que de rester vieille fille. L’existence à Smyrne, loin de tout ce qu’elle aime, ne lui apporte que déceptions et rancœurs, jusqu’à la naissance de ses enfants, à qui elle voue un attachement sans bornes. Son mari l’adore et, secrètement, elle le déteste de plus en plus. Il a perdu la dot de sa femme dans des spéculations malheureuses, autre cause de haine contre lui. Une seule chose illumine la triste existence de Mme Tanios : la perspective de la mort de sa tante, Emily Arundell. Cette mort doit lui procurer l’argent, l’indépendance et les moyens d’élever ses enfants, selon ses vœux. Souvenez-vous qu’elle est la fille d’un professeur et qu’à ses yeux l’éducation conserve une haute valeur.
« Elle a peut-être eu l’idée du crime et échafaudé son plan avant de venir en Angleterre. Elle possède certaines notions de chimie, car elle a aidé son père dans ses travaux de laboratoire. Elle connaît la nature de la maladie de miss Arundell et sait que le phosphore est la substance qui convient pour arriver à ses fins.
« À Littlegreen, un procédé bien plus simple se présente à elle : la balle du chien… un fil tendu en travers de l’escalier. Voilà l’idée simple et ingénieuse qui germe dans son cerveau de femme. Elle la mit en pratique, mais échoua. Je ne pense pas qu’elle ait jamais su que miss Arundell était au courant des faits. Les soupçons de la tante se portaient entièrement sur Charles et je doute qu’elle modifia sa façon d’être envers Bella. Alors, tranquillement, cette femme refoulée et ambitieuse revient à son plan original. Elle a découvert un excellent moyen pour administrer le poison : les capsules que miss Arundell prend après chaque repas. Ouvrir une de ces capsules, y placer le phosphore et la refermer est, pour elle, un jeu d’enfant. Elle replace la capsule dans la boîte avec les autres. Tôt ou tard, miss Arundell la prendra. On suspectera peut-être un empoisonnement. Si, par hasard, cela arrivait, elle-même serait déjà loin de Market Basing.
« Elle prend cependant une précaution. Imitant la signature de son mari au bas d’une ordonnance, elle se fait donner par le pharmacien une double dose d’hydrate de chloral. Je devine dans quelle intention : pour l’avoir à sa portée, si jamais on l’accusait.
« Comme je viens de vous le dire, dès le premier abord, Mme Tanios me fit l’impression d’être la coupable, mais je ne possédais aucune preuve. Je devais donc agir avec prudence, car si Mme Tanios se mettait dans l’idée que je la suspectais, elle pourrait commettre un autre crime. J’avais même la conviction que l’idée de ce crime lui était venue à l’esprit. Elle souhaitait ardemment se défaire de son mari.
« La première tentative de meurtre l’a cruellement déçue. L’argent, le merveilleux argent, allait tout à miss Lawson ! Quel coup ! Mais Bella déploie une adresse remarquable et se remet à l’œuvre. Elle commence par faire pression sur la conscience de miss Lawson, qui, je le crains, n’est déjà pas très à l’aise.
Des sanglots éclatèrent soudain. Miss Lawson prit son mouchoir et se mit à pleurer en se couvrant la figure.
— C’est affreux ! Je me suis conduite comme une femme mauvaise ! Vous comprenez… la curiosité m’a poussée. Je désirais savoir pourquoi miss Arundell avait changé son testament. Un jour, pendant que miss Arundell se reposait, je réussis à ouvrir le tiroir de son bureau. Alors je découvris qu’elle me laissait tout ! Bien sûr, j’étais loin de me douter qu’il y avait une si grosse fortune ! Je pensais qu’il s’agissait de quelques milliers de livres. Pourquoi pas, après tout ? me disais-je. Sa famille s’en soucie peu ! Mais alors qu’elle fut plus malade, elle réclama le testament. Je compris… j’en étais sûre… qu’elle allait le détruire… C’est alors que j’ai mal agi. Je lui certifiai qu’elle l’avait renvoyé à Mr Purvis. La pauvre, elle oubliait tout. Elle ne savait plus où elle rangeait les choses. Elle me crut et m’ordonna de redemander de document. Je promis d’écrire à Mr Purvis.
« Mon Dieu ! mon Dieu !… Son état empira et je n’y pensai plus. Elle mourut. Lorsque le notaire lut le testament et que je connus le montant de la fortune qui me revenait, je compris la vilenie de mon acte. Trois cent soixante-quinze mille livres ! Si j’avais rêvé d’une pareille somme, jamais je ne l’aurais fait.
« J’eus l’impression d’avoir injustement détourné cet argent et je ne savais quel parti prendre. Quand Bella vint me trouver, je lui promis de lui en donner la moitié, certaine de retrouver ma sérénité d’esprit après ce don.
— Voyez-vous ? s’écria Poirot. Mme Tanios gagnait sur toute la ligne. Voilà pourquoi elle se refusait à toute contestation du testament. Elle avait tendu ses filets et, pour rien au monde, elle n’aurait intenté un procès à miss Lawson. Naturellement, elle fit semblant de vouloir consulter son mari, mais sa décision était déjà prise. Elle avait deux idées en tête : se séparer, elle et ses enfants, du docteur Tanios et conquérir sa part de l’héritage. Si son plan réussissait, elle mènerait en Angleterre, une vie insouciante et heureuse avec ses enfants.
« Bientôt, il ne lui fut plus possible de dissimuler sa haine à son mari. De fait, elle n’en prit même pas la peine. Lui, le pauvre homme, en était bouleversé ; il ne comprenait rien à l’attitude de sa femme. Elle jouait le rôle de l’épouse terrorisée. Pour le cas où j’aurais eu des soupçons contre elle, car elle commençait à s’en méfier, elle voulut me faire croire que son mari avait commis le crime. À tout instant, le second meurtre pouvait se produire. Je savais qu’elle avait en sa possession une dose mortelle de chloral, et je craignais qu’elle ne manigançât un prétendu suicide avec confession de la part de son mari. Et pourtant, je ne tenais aucune preuve contre elle ! Enfin, miss Lawson vint à mon secours. Elle prétendait avoir vu Thérésa Arundell agenouillée sur l’escalier, en cette nuit du lundi de Pâques. Je ne tardais pas à me rendre compte que miss Lawson n’avait pas vu Thérésa distinctement, du moins assez distinctement pour avoir reconnu ses traits. Pourtant, elle demeurait affirmative. Pressée de questions, miss Lawson parla d’une broche portant les initiales de Thérésa : T. A.
« Sur ma demande, miss Thérésa Arundell me montra la broche en question. Mais elle niait s’être trouvée dans l’escalier au moment indiqué par miss Lawson. Tout d’abord, j’imaginai qu’une autre personne avait emprunté la broche de Thérésa, mais lorsque je regardai la broche dans la glace, la vérité me sauta aux yeux. Miss Lawson, réveillée en sursaut, avait vu dans la glace de sa chambre une silhouette vague avec les initiales T. A. en métal brillant. Elle en avait conclu que c’était Thérésa.
« Si elle avait vu T. A. reflété dans la glace, les initiales réelles devaient être A. T., puisque dans une glace l’image apparaît en sens inverse. J’y étais ! La mère de Mme Tanios s’appelait Arabella Arundell. Bella n’est que le diminutif d’Arabella. A. T. voulait dire Arabella Tanios. Rien d’étrange à ce que Mme Tanios possédât une broche semblable à celle de sa cousine. À l’époque de Noël, elles étaient encore assez rares, mais elles faisaient fureur ce printemps et j’avais remarqué que Mme Tanios copiait les toilettes et les chapeaux de Thérésa, autant qu’elle le pouvait, étant donné ses modestes moyens.
« Pour moi, la cause était entendue. À présent… que devais-je faire ? Obtenir un permis d’exhumation ? Peut-être prouverais-je ainsi l’empoisonnement. Mais le corps est enterré depuis deux mois, et il paraît que, dans certains cas le phosphore ne laisse aucune lésion. Et, même si l’examen « post mortem » donnait un résultat positif, comment prouver que Mme Tanios possédait ce poison ? Difficulté d’autant plus grande qu’elle eût pu se le procurer à l’étranger. Sur ces entrefaites, Mme Tanios prend une décision. Elle quitte son mari et va implorer la pitié de miss Lawson. En outre, elle accuse ouvertement son mari du meurtre.
« Convaincu qu’il ne tarderait pas à être la victime suivante, je fis en sorte de les séparer l’un de l’autre, sous le prétexte de la mettre en sûreté. Elle ne pouvait guère s’y opposer. En réalité, je songeais à la sécurité du mari. Et alors…
Hercule Poirot fit une longue pause. Son visage pâlit de façon étrange.
— Mais ce n’était là qu’une précaution précaire. Je devais empêcher la meurtrière de frapper une seconde fois, et sauvegarder la vie de l’innocent. J’écrivis donc ma propre reconstitution du crime et je la remis à Mme Tanios.
Un long silence suivit. Alors, le docteur Tanios s’écria :
— Oh ! mon Dieu ! Voilà donc pourquoi elle s’est tuée !
Doucement, Poirot lui dit :
— Que pouvait-elle faire de mieux ? Elle songeait aux enfants, comprenez-vous ?
Le docteur Tanios enfouit son visage dans ses mains. Poirot vint vers lui et lui posa la main sur l’épaule :
— Croyez-moi, c’était nécessaire. Nous aurions eu à déplorer d’autres morts. D’abord, la vôtre, ensuite, peut-être, celle de miss Lawson… et, suivant les circonstances…
Il se tut. D’une voix brisée, Tanios dit :
— Elle a voulu me faire prendre un somnifère, l’autre soir. J’ai vu quelque chose d’anormal sur son visage. J’ai jeté le médicament. C’est alors que j’ai commencé à croire qu’elle perdait la tête…
— Jugez-la ainsi… C’est, du reste, partiellement vrai, mais pas au regard de la loi. Elle savait ce qu’elle faisait.
Le docteur Tanios s’empressa d’ajouter :
— Elle a toujours été si bonne pour moi !
Il ne me reste plus grand-chose à dire.
Peu après, Thérésa épousa le docteur Donaldson. Je suis demeuré en relation avec le jeune couple et j’ai appris à apprécier Donaldson, sa vision nette de la vie, sa profonde bonté et sa force cachée. Ses gestes sont toujours aussi secs el précis. Thérésa s’amuse parfois à l’imiter. Cette heureuse femme s’occupe uniquement de la carrière de son mari, dont le nom, déjà célèbre, fait autorité en ce qui concerne les glandes endocrines.
Miss Lawson, en proie au remords voulut se dépouiller jusqu’au dernier sou. On dut la retenir et un acte, dressé par Mr Purvis, mit tout le monde d’accord. La fortune de miss Arundell se trouve ainsi partagée entre miss Lawson, les deux Arundell et les enfants Tanios.
Charles mangea sa part en un peu plus d’un an. Il parait qu’il se trouve maintenant en Colombie britannique.
FIN