CHAPITRE XVII
La stupéfaction se peignit sur le visage du colonel Race lorsqu’il prit les perles sur la table.
— C’est extraordinaire ! Miss Bowers, voulez-vous avoir l’amabilité de vous expliquer ?
— Très volontiers. C’est d’ailleurs pourquoi je suis venue, répondit l’infirmière en s’asseyant dans un fauteuil. D’abord, je ne savais quelle décision prendre. La famille déteste le scandale et compte entièrement sur ma discrétion, mais, en la circonstance, je n’ai pas le choix. Ne trouvant rien dans les cabines, vous fouillerez ensuite les passagers. Si les perles étaient découvertes sur moi, ma situation serait des plus fâcheuses et la vérité percerait tout de même.
— Et quelle est cette vérité ? Auriez-vous pris ces perles dans la cabine de Mrs Doyle ?
— Oh ! non ! colonel Race. Miss Van Schuyler…
— Miss Van Schuyler ?
— C’est plus fort qu’elle. Elle ne peut résister à la tentation de voler… surtout des bijoux. Voilà pourquoi je l’accompagne partout. Si je suis attachée à sa personne, ce n’est pas tant pour surveiller sa santé que ses petites manies. Je me tiens toujours sur le qui-vive et par bonheur aucun ennui n’est survenu jusqu’ici. Il me faut ouvrir l’œil. Elle cache au même endroit tous les objets qu’elle prend sans cesse… enveloppés dans une paire de bas… ce qui simplifie ma tâche. Sur un bateau, ma surveillance devient plus difficile. Cependant, d’habitude, elle se tient tranquille la nuit. Elle a surtout envie de ramasser tout ce qui traîne à portée de sa main. Et les perles exercent sur elle une attraction irrésistible.
Miss Bowers se tut et Race lui demanda :
— Comment vous êtes-vous aperçue de ce vol ?
— Ce matin les perles étaient dans les bas. J’en ai deviné la provenance, car elles avaient souvent frappé mon regard. J’ai voulu les rapporter discrètement avec l’espoir que Mrs Doyle, n’étant pas encore levée, ne se serait point aperçue de leur disparition. Mais un steward se tenait à la porte de la cabine : il m’a fait part du crime et informée que personne ne devait entrer. Jugez de mon embarras. Néanmoins, je comptais revenir plus tard, m’introduire dans la cabine et remettre les perles avant qu’on ne s’aperçût de leur absence. J’ai passé toute la matinée à me demander quel parti prendre. Vous comprenez, la famille Van Schuyler est si fière de son nom ! Jamais elle ne supportera de voir étaler cette affaire dans les journaux ! Mais on n’ira pas jusque-là, n’est-ce pas ?
Miss Bowers paraissait mal à l’aise.
— Tout dépend des circonstances, répondit le colonel Race sans se compromettre. Nous nous efforcerons de vous éviter tout désagrément. Mais que va nous dire miss Van Schuyler ?
— Elle niera, selon son habitude, et accusera même quelque personne mal intentionnée d’avoir apporté les perles dans sa cabine. Jamais elle n’avoue ses larcins. Voilà pourquoi, si je l’arrête à temps, elle va se coucher comme un agneau en prétextant qu’elle voulait contempler la lune, ou elle invoque une autre excuse de ce goût-là.
— Mlle Robson est-elle au courant de cette… faiblesse de sa parente ?
— Non, c’est une enfant simple et la famille préfère la laisser dans l’ignorance. Du reste, je me sentais de taille à veiller seule sur miss Van Schuyler, ajouta la compétente miss Bowers.
— Nous vous savons gré, mademoiselle, d’être venue nous voir sans retard, dit Poirot.
— Je suis certaine d’avoir agi pour le mieux, fit l’infirmière en se levant.
— N’en doutez pas un instant.
— D’autant plus qu’un assassinat a été commis…
Le colonel Race l’interrompit et lui dit d’une voix grave :
— Miss Bowers, je vais vous poser une question à laquelle je vous prie de répondre avec franchise. Miss Van Schuyler est une kleptomane. Est-ce que son déséquilibre mental ne la conduirait pas à la manie homicide ?
— Cela, non ! Je vous en donne ma parole ! Elle est incapable de faire du mal à une mouche.
Elle répondit avec une telle assurance qu’il semblait inutile de discuter davantage. Cependant, Poirot revint discrètement à la charge :
— Miss Van Schuyler souffrirait-elle de surdité ?
— Oui, monsieur Poirot. Lorsqu’on lui parle, on ne s’en douterait pas. Mais souvent elle ne m’entend pas entrer dans sa chambre.
— Croyez-vous qu’elle aurait entendu quelqu’un remuer dans la cabine de Mrs Doyle, voisine de la sienne ?
— Sûrement pas. Sa couchette est placée contre la cloison opposée. Elle n’aurait sûrement rien entendu.
— Merci, miss Bowers.
— Voulez-vous retourner dans la salle à manger et attendre avec les autres ? lui dit Race.
Il lui ouvrit la porte, la regarda descendre l’escalier.
— La réaction de l’infirmière a été bien rapide, dit-il ensuite. Et Miss Van Schuyler ? Pensez-vous que nous puissions l’éliminer de la liste des suspects ? Pour s’approprier ce joyau, elle a pu commettre le crime. Je ne me fie pas outre mesure aux affirmations de l’infirmière. Elle ne songe qu’à défendre l’honneur de la famille Van Schuyler.
Poirot acquiesça. Il ne cessait de passer les perles entre ses doigts et de les lever à la hauteur de ses yeux.
— Admettons donc, dit-il, qu’une partie de l’histoire racontée par la vieille dame soit vraie. Elle a bien regardé hors de sa cabine et vu Rosalie Otterbourne. Mais je ne crois pas qu’elle ait entendu du bruit dans la cabine de Linnet Doyle. Elle jetait un coup d’œil par sa porte entrouverte avant de sortir pour prendre les perles.
— Ainsi, la jeune Otterbourne se trouvait dehors ?
— Oui. Elle jetait dans le Nil les bouteilles de liqueur que sa mère tenait cachées dans leur cabine.
— Ainsi c’est cela son secret ! Bien dure épreuve pour une jeune fille ! commenta Race avec sympathie.
— Si Linnet Doyle a été assassinée vers une heure dix, c’est-à-dire après que tous les passagers s’étaient retirés chez eux, il me paraît bizarre que nul d’entre eux n’ait perçu la détonation. Évidemment, un revolver d’un si petit calibre ne fait pas beaucoup de bruit, mais un calme absolu régnait à bord et le moindre coup de feu ne pouvait passer inaperçu. Mais je commence à comprendre à présent : la cabine avant était vide puisque Mr Doyle se trouvait dans celle du docteur Bessner ; la cabine arrière occupée par la vieille Américaine, qui est sourde. Reste seulement…
Il fit une pause et interrogea du regard Poirot, qui hocha la tête.
— … la cabine contiguë de l’autre côté du bateau : celle de Pennington. Nous revenons toujours à Pennington.
— Tout à l’heure, nous y reviendrons pour de bon et cette fois… nous ne prendrons plus de gants avec lui.
— En attendant, commençons notre perquisition dans les cabines. Les perles nous fournissent un prétexte des plus plausibles… bien qu’elles nous aient été rapportées… car miss Bowers n’ira pas le clamer sur les toits.
— Ah ! ces perles !
Poirot les leva une fois de plus vers la lumière ; il les caressa du bout de sa langue et essaya même d’en mordre une. Puis, avec un soupir, il rejeta le collier sur la table.
— Mon pauvre ami, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Je ne suis pas un expert en pierres précieuses, mais j’ai eu plusieurs fois dans ma vie l’occasion d’étudier les perles de près. Eh bien, croyez-moi, ce beau collier qui vient de nous être rendu n’est composé que de perles fausses !