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Dans une pièce du commissariat de police, Nigel, très nerveux, venait d’achever un récit au cours duquel il lui était arrivé de bégayer à différentes reprises. Assis en face de lui, l’inspecteur Sharpe posait sur lui un regard sévère.
— Vous vous rendez compte, Mr Chapman, que ce que vous venez de nous dire est grave ? Très grave ?
— Naturellement, je m’en rends compte ! Sinon, je ne serais pas venu vous le dire !
— Ainsi, Miss Lane ne se souvient plus de l’endroit où elle a vu pour la dernière fois le flacon de bicarbonate, qui, en fait, contient de la morphine ?
— Elle ne se rappelle plus. Plus elle essaie de se souvenir, plus les choses se brouillent dans son esprit ! Elle m’a dit que je la gênais pour réfléchir. Alors, je l’ai laissée et je suis venu vous trouver.
— Le mieux que nous ayons à faire, c’est d’aller tout de suite à Hickory Road.
Sharpe finissait sa phrase quand la sonnerie du téléphone tinta. L’agent qui avait pris des notes durant le récit de Nigel décrocha le récepteur et le porta à son oreille.
— C’est Miss Lane, dit-il. Elle voudrait parler à Mr Chapman.
Nigel se pencha sur la table pour prendre l’écouteur.
— Allô ! Pat ? Nigel à l’appareil.
— Nigel ! Je crois que je me rappelle ! Il me semble que, maintenant, je sais qui a pris dans mon tiroir… ce que vous savez. Il n’y a qu’une personne, et une seule, qui peut avoir…
Pat, apparemment très surexcitée, avait parlé très vite, comme pour dire d’une haleine tout ce qu’elle avait à dire. Et, brusquement, la voix s’était tue.
— Allô ! Pat ! Vous êtes toujours là ? Cette personne, qui est-ce ?
— Je ne peux pas vous le dire en ce moment. Plus tard ! Vous revenez ?
Le récepteur était assez près de Sharpe pour que l’inspecteur pût entendre. Il répondit d’un mouvement de tête au regard interrogateur de Nigel et dit :
— Dites-lui que nous venons tout de suite !
— Nous arrivons ! Nous partons à l’instant.
— Bon ! Je serai dans ma chambre.
— Entendu, Pat. À tout de suite !
Quelques mots à peine furent prononcés durant le trajet du commissariat à Hickory Road. Sharpe se demandait si son heure était enfin venue. Patricia s’était-elle trompée ou allait-elle lui offrir la preuve décisive dont il avait besoin ? Évidemment, elle s’était souvenue de quelque chose qui lui semblait important. Elle avait dû téléphoner du vestibule et sans doute était-ce pour cela qu’elle avait parlé à mots couverts. À cette heure de la soirée, il y avait un certain mouvement dans la maison…
La voiture s’arrêta devant le 26, Hickory Road. Nigel ouvrit avec sa clé et entra le dernier. En passant devant la porte ouverte du living-room, Sharpe aperçut la tête ébouriffée de Léonard Bateson, penché sur ses bouquins.
Nigel monta l’escalier le premier, frappa à la porte de Patricia et entra.
— Alors, Pat ? Nous n’avons…
Le reste de la phrase ne passa pas ses lèvres. Il s’était immobilisé, comme cloué sur place. Par-dessus son épaule, Sharpe vit à son tour : Patricia gisait sur le parquet…
L’inspecteur écarta doucement Nigel, s’agenouilla près du corps de la jeune fille, lui souleva la tête, qu’il reposa avec précaution, lui tâta le pouls, puis se releva. L’expression de son visage, sombre et fermée, était lourde de sens. Nigel le regardait, atterré.
— Non, n’est-ce pas ? Ce n’est pas vrai ?
Il balbutiait.
— Si, Mr Chapman. Elle est morte !
— Non, non ! Ce n’est pas possible !… Comment…
— Tuée avec ça !
L’assassin s’était servi d’une arme improvisée : un presse-papiers en marbre, glissé dans une chaussette de laine.
— Elle a été frappée sur la nuque, par-derrière, et je crois pouvoir dire, Mr Chapman, qu’elle n’a même pas su ce qu’il lui arrivait…
Nigel s’était laissé tomber sur le lit.
— C’est une chaussette à moi !… Elle devait la raccommoder…
Brusquement, il se mit à pleurer. Comme un enfant. Indifférent à tout ce qui l’entourait.
Sharpe, cependant, poursuivait :
— C’était quelqu’un qu’elle connaissait bien. Il a pris une chaussette et il a mis le presse-papiers dedans. Ce presse-papiers, Mr Chapman, vous le reconnaissez ?
Nigel leva la tête et regarda, à travers ses larmes.
— Il était toujours sur le bureau de Pat. C’est un lion de Lucerne.
Il se cacha le visage dans ses mains.
— Pat ! Ma petite Pat ! Qu’est-ce que je vais devenir sans elle ?
Se remettant debout soudain et rejetant en arrière les mèches qui lui tombaient sur le front, il cria :
— Celui qui a fait ça, je le tuerai ! Je le tuerai et il se verra mourir !
— Calmez-vous, Mr Chapman ! Je comprends vos sentiments. Une telle sauvagerie…
— La pauvre Pat, qui n’avait jamais fait de mal à personne !
Tout en lui parlant avec douceur, l’inspecteur conduisit Nigel hors de la chambre. Après quoi, il revint près du corps et, très délicatement, il écarta les doigts de la main droite pour prendre quelque chose.