CHAPITRE XVI
Même à l’heure actuelle, il m’est pénible de relater ces journées de mars.
Poirot, l’unique, l’incomparable Hercule Poirot était mort ! Quel diabolique complot avait provoqué l’explosion ? Le reproche que je m’étais permis d’adresser à mon ami en plaisantant fut pour moi une cause d’atroces remords. Comme l’avait dit le docteur Ridgeway, je ne m’en étais tiré que par hasard avec une forte commotion ; j’aurais pu être tué également.
Le lendemain soir, je pus me lever d’un pas chancelant, je gagnai la pièce voisine, pour me recueillir devant le modeste cercueil qui contenait les restes d’un des hommes les plus extraordinaires de notre temps.
Ma seule idée fut de venger Poirot et de m’élancer à la poursuite des Quatre pour leur faire payer chèrement ce meurtre.
Je m’étais imaginé que Ridgeway me soutiendrait, mais à mon grand étonnement le docteur était singulièrement tiède.
— Retournez en Argentine, me répétait-il. Pourquoi tenter l’impossible ?
Je devinai sa pensée : du moment que Poirot, l’unique Poirot avait échoué, avais-je vraiment des chances de réussir ?
Mais j’étais tenace et je ne me demandais même pas si j’avais les qualités requises pour mener à bien la tâche. J’avais travaillé avec mon ami dès le début de cette affaire, et j’étais le seul à connaître ses méthodes ; en un mot, je me sentais apte à continuer la besogne !
Mon plus cher ami avait été odieusement assassiné, et je ne pouvais retourner chez moi comme un lâche sans même essayer de mettre la main sur ses meurtriers.
C’est ce que je dis à Ridgeway, qui me supplia de renoncer à mes projets.
— Vous n’y pouvez rien, déclara-t-il, et je suis absolument convaincu que Poirot lui-même s’il était là vous engagerait à repartir. Je vous en supplie en son nom, Hastings, abandonnez ces projets insensés et regagnez votre rancho ! Songez à votre pauvre femme qui vous attend !
Devant mon entêtement, le pauvre Ridgeway haussa tristement les épaules.
Il ne me fallut pas moins d’un mois pour me rétablir, et vers la fin d’avril je sollicitai et j’obtins une entrevue du ministre de l’Intérieur.
L’attitude de Mr Crowther fut exactement celle de Ridgeway, c’est-à-dire qu’il me conseilla vivement de repartir pour l’Amérique du Sud ; avec beaucoup d’amabilité et en y mettant les formes. Il déclina le concours que je lui offrais. Il m’assura que toutes les précautions étaient prises conformément aux instructions que lui avait laissées Poirot. Nous nous quittâmes sur cette froide consolation qui était loin de me satisfaire.
Je m’excuse de n’avoir pas décrit en leur temps les obsèques de Poirot. Elles furent solennelles et émouvantes. Il y avait un nombre incroyable de gerbes et de couronnes, venant des gens les plus simples et des personnalités les plus en vue ; Londres tout entier rendait hommage à la situation que mon ami s’était créée dans son pays d’adoption. Une émotion indicible m’étreignit lorsque, au bord de la tombe, je me souvins de nos aventures, de nos causeries, et des beaux jours vécus ensemble.
Au début de mai, mon plan de campagne était arrêté. Je décidai de me conformer aux plans de Poirot et d’insérer des annonces dans les journaux pour obtenir des renseignements sur le compte de Claud Darrell. Un matin, installé dans un petit restaurant de Soho, je relisais mes propres annonces. Mais lorsque je tournai la feuille pour jeter un coup d’œil sur les nouvelles du jour, je poussai une exclamation.
En peu de mots, le journal relatait la disparition mystérieuse de Mr Ingles, à bord du Shanghai, peu après son départ de Marseille ; on craignait que le pauvre homme ne fût tombé à la mer. La nouvelle se terminait par une courte allusion aux services rendus en Chine par le disparu.
Je ne crus pas un seul instant à un accident : les assassins de Poirot étaient ceux de John Ingles !
Encore sous le choc de cette sinistre nouvelle, je levai distraitement la tête lorsqu’un étranger m’apostropha.
C’était un homme mince, brun, de taille moyenne, au teint blême ; il avait une petite barbe taillée en pointe. Il s’était installé si discrètement à ma table, que je n’avais pas remarqué son arrivée.
Ses gestes étaient particulièrement étranges ; se penchant vers moi, il jeta quatre pincées de sel dans mon assiette et à quatre reprises frappa la table de la pointe de son couteau.
— Excusez-moi, dit-il d’une voix monotone ; on prétend que servir du sel à un inconnu c’est entrer en querelle avec lui. Je n’en ai nulle envie, mais peut-être la chose est-elle inévitable… Tout dépend de vous !… J’espère que vous serez raisonnable.
Avec ostentation, il répéta le même geste sur sa propre assiette. Cette allusion au chiffre quatre était trop nette pour n’être pas comprise. Je regardai, interrogateur, le nouveau venu qui ne ressemblait ni au jeune Templeton, ni à James, ni à aucun des autres personnages qui s’étaient présentés sur notre chemin. Pourtant, j’étais probablement en présence du « Numéro Quatre » ! Seule sa voix, peut-être, rappelait celle de l’homme au col relevé qui était venu nous voir à Paris.
Je regardai autour de moi. Mon hésitation ne lui échappa pas, et il sourit en secouant lentement la tête :
— Je vous invite à rester calme, dit-il. Souvenez-vous de votre manœuvre trop hâtive, à Paris ! Je vous assure que j’ai soigneusement préparé ma retraite… Calmez-vous, capitaine Hastings !… Causons amicalement !
— Soyez maudit ! soufflai-je, suffoquant de rage.
— Ne vous fâchez pas ! Votre regretté ami vous dirait qu’un homme qui conserve son sang-froid a toujours l’avantage.
— Comment osez-vous parler de lui, vous qui l’avez odieusement assassiné ? Maintenant, vous venez ici…
— Je viens ici dans le but le plus pacifique ; je veux tout simplement vous conseiller de retourner immédiatement en Argentine. Si vous m’obéissez, les Quatre vous oublieront. Ni vous ni les vôtres ne serez inquiétés. Je vous en donne ma parole.
Je demandai dédaigneusement :
— Et si je refuse d’obéir à vos ordres, que se passera-t-il ?
— Capitaine Hastings, je vous donne un avertissement ! Vous seriez bien inspiré d’en tenir compte !
Il se leva brusquement et se glissa vers la porte. Je bondis aussitôt pour le rattraper, mais par malchance je me heurtai à un gros monsieur qui obstruait le passage. Avant que j’eusse eu le temps de me frayer un chemin, ma proie se glissait dehors. Au même instant, un garçon qui portait une énorme pile d’assiettes me barra le passage. Lorsque j’atteignis enfin la porte, je ne vis plus personne.
Le garçon ne tarissait pas en plates excuses, et le gros monsieur, tranquillement installé à une table, commandait son déjeuner.
Apparemment, je venais d’être le jeu d’un fâcheux hasard ! mais en mon for intérieur j’étais certain que tous ces hommes étaient des agents du Grand Quatuor.
Je me gardai bien de tenir compte de l’avertissement qui m’avait été donné, décidé à vaincre ou à mourir pour la bonne cause.
Je reçus en tout et pour tout deux réponses à mes annonces ; elles venaient d’acteurs qui avaient joué avec Claud Darrell à une époque plus ou moins éloignée. Aucun d’eux ne le connaissait intimement et ne l’avait suivi dans ses occupations et sa vie privée depuis qu’il avait quitté la scène.
Une dizaine de jours s’écoula dans une inaction pénible. Mais un matin que je traversais Hyde Park une voix à l’intonation caressante et à l’accent étranger m’interpella :
— N’êtes-vous pas le capitaine Hastings ?
Une belle voiture était venue se ranger près du trottoir. Une femme élégante, vêtue de noir, un admirable collier de perles au cou, se pencha à la portière. Je reconnus la comtesse Rossakoff que nous avions rencontrée à Paris sous le nom d’Inez Véroneau. Cette misérable était, elle aussi, un agent de la sinistre bande !
Poirot, pour une raison à lui, avait toujours eu un certain faible pour la comtesse. Son allure de grande dame lui en imposait. À un moment d’enthousiasme, il s’était laissé aller à dire qu’elle était « La Femme » entre mille ! Il ne semblait pas, malgré ses manigances, la traiter en ennemie.
— Arrêtez-vous ! me dit-elle. J’ai quelque chose de très important à vous dire. Et surtout n’essayez pas d’alerter la police, ce serait ridicule ! Vous l’avez toujours été un peu, et vous persistez à l’être en ne tenant pas compte de l’avertissement que nous vous avons adressé. Je vous en donne un second : quittez immédiatement l’Angleterre. Vous ne pouvez faire rien d’utile ici. Vous n’obtiendrez aucun résultat.
— Dans ce cas, dis-je sèchement, il est bien surprenant que vous soyez tous si désireux de me voir partir !
La comtesse haussa les épaules… et j’avoue qu’elle les avait magnifiques !
— En ce qui me concerne, je vous tolérerais bien ici, car vous n’êtes guère dangereux, mais les leaders craignent qu’un mot de vous ne tombe dans l’oreille de quelque limier d’une habileté supérieure à la vôtre. Il faut que vous disparaissiez !
La comtesse avait évidemment une opinion peu flatteuse de mes capacités ! Je ne réagis pas, car j’étais intimement persuadé que c’était là une attitude voulue, destinée à me convaincre de mon peu d’importance.
— Il nous serait évidemment facile de nous débarrasser de vous, poursuivit-elle, mais par moments, il m’arrive d’être terriblement sentimentale, et j’ai plaidé votre cause ! N’avez-vous pas une délicieuse petite épouse ? Je sais aussi que le pauvre petit bonhomme qui est mort serait heureux de vous savoir épargné. Il m’a toujours été sympathique. Il était si intelligent ! Si nous n’avions pas été quatre contre un, je crois franchement qu’il aurait eu le dessus. J’ai envoyé une couronne à son enterrement en témoignage de mon admiration… Une énorme couronne de roses rouges !
J’écoutais sans rien dire, en proie à un dégoût grandissant.
— Pauvre capitaine Hastings, vous ressemblez à un mulet ! Ne vous obstinez pas ! Je vous ai donné le deuxième avertissement. Souvenez-vous que le troisième vous arrivera par la main du « Destructeur ».
Elle fit signe au chauffeur et la voiture disparut derrière le tournant. J’en notai le numéro, sans espoir de l’utiliser. Ils étaient trop malins pour cela !
De tout ce qu’avait dit la comtesse, une chose ressortait nettement : ma vie était en danger. Sans abandonner la partie, il convenait d’agir avec le maximum de précautions.
Le même jour on me demanda au téléphone :
— Allô ! Capitaine Hastings ? Ici, l’hôpital Saint-Gilles. On vient de nous amener un Chinois poignardé dans la rue. Il est à l’agonie. Nous vous téléphonons parce qu’il portait sur lui un feuillet de papier avec vos nom et adresse.
Après un moment de réflexion, je répondis que j’arrivais tout de suite.
L’hôpital Saint-Gilles est situé dans le quartier des Docks ; peut-être s’agissait-il d’un Chinois arrivé tout récemment ?
En cours de route, je me demandais si ce n’était pas un nouveau traquenard. Du moment qu’il y avait un Chinois, ne fallait-il pas voir la main de Li Chang-yen ? Ma précédente aventure dans ce quartier me revenait à la mémoire.
Le Chinois me donnerait probablement des indications ; si je les suivais, je tomberais entre les mains des Quatre.
Il fallait donc, comme l’aurait fait Poirot, simuler la crédulité et rester sur mes gardes.
Arrivé à l’hôpital, on me conduisit au chevet du moribond. Il était absolument immobile, les yeux fermés, et seul un léger mouvement de la poitrine indiquait qu’il vivait encore.
Un docteur était là qui lui tenait le pouls.
— Il est à toute extrémité, me chuchota-t-il. Le connaissez-vous ?
Je secouai négativement la tête.
— Alors, pourquoi avait-il votre nom et votre adresse sur lui ? Vous êtes bien le capitaine Hastings ?
— Oui, mais je ne m’explique pas plus que vous ce qu’il me voulait !
— C’est curieux ! D’après ses papiers, ce Chinois aurait été le domestique d’un certain Mr Ingles… un fonctionnaire retraité. Vous le connaissez ? ajouta-t-il aussitôt, en voyant ma surprise.
Le domestique de Mr Ingles ! Dans ce cas, je l’avais déjà vu ! Il est vrai que je n’ai jamais su distinguer un Chinois d’un autre. Il avait peut-être accompagné Mr Ingles en Chine. Après l’accident survenu à son patron, il avait dû revenir en Angleterre, porteur d’un message qui m’était destiné. L’affaire devenait importante !
— Pensez-vous qu’il puisse encore parler ? demandai-je au docteur. Mr Ingles était un vieil ami, et ce pauvre bougre a peut-être un message à me transmettre ! Vous savez que Mr Ingles lui-même a péri il y a environ dix jours !
— Il a sa connaissance, mais je doute qu’il ait la force de parler après une hémorragie aussi terrible. Je vais lui administrer encore un stimulant !
Pendant que le docteur faisait une piqûre au moribond je restai à son chevet espérant recueillir un mot, un signe susceptibles de m’éclairer. Mais les minutes s’écoulaient sans qu’il parlât.
Une pensée décourageante me traversa l’esprit : ce Chinois prétendait être le domestique de John Ingles, mais en réalité, il n’était peut-être qu’un agent des Quatre ? Certains prêtres chinois, je le savais, simulaient parfaitement la mort ! En outre, Li Chang-yen disposait peut-être d’une bande de fanatiques prêts à mettre leur vie à son service !
Au moment où ces pensées me préoccupaient, l’homme remua dans son lit, ses yeux s’ouvrirent, et il murmura quelques mots incohérents. Un instant il me regarda fixement : je sentais qu’il voulait me parler. Qu’il fût ami ou ennemi, il fallait l’entendre !
Je me penchai sur son lit, mais les sons hachés qui me parvenaient n’avaient pour moi aucune signification.
Je crus comprendre d’abord le mot « Main ». Puis un autre mot : « Largo ».
Ces deux mots accouplés signifiaient-ils quelque chose ?
— Main de Largo ? questionnai-je.
Le Chinois battit des paupières, comme pour confirmer ma supposition, puis il prononça un troisième mot de consonance italienne : « Carrozza ». Un murmure indistinct, un râle, et il se renversa en arrière.
Le docteur m’écarta, c’était fini…
Je sortis de l’hôpital complètement perplexe.
« Main de Largo » et « Carrozza ». Que pouvaient signifier ces mots ? « Carrozza » en italien, veut dire « voiture ». Mais l’homme était chinois, et non pas italien ; pourquoi s’exprimait-il en cette langue ?
Était-il réellement le domestique de Mr Ingles ? Ou bien… Dieu ! que tout cela était compliqué !
En rentrant à la maison, je trouvai une lettre sur la table. À peine y jetai-je un coup d’œil qu’une émotion violente m’étreignit. Le notaire m’écrivait :
Cher monsieur,
Conformément aux instructions de feu notre client, M. Hercule Poirot, nous vous transmettons la lettre ci-jointe. Cette missive nous fut confiée par lui une semaine avant sa mort, avec ordre de vous la faire parvenir à une certaine date après son décès. Veuillez agréer, etc.
Je tournai et retournai entre mes mains l’enveloppe incluse. Sans aucun doute, elle provenait de Poirot ! Je connaissais trop bien son écriture pour me méprendre. Angoissé, je la décachetai, d’une main tremblante :
Mon cher ami,
Lorsque cette lettre vous sera remise, j’aurai quitté ce monde. Ne me pleurez pas, et suivez bien mes conseils. Dès que vous aurez reçu ce mot, retournez en Argentine ; ne vous obstinez pas à suivre cette affaire. Ce conseil n’est pas d’ordre sentimental ; il fait partie de mon plan ! Il me parait inutile d’en dire davantage à un homme de votre intelligence.
À bas les Quatre ! Je vous salue de l’au-delà ! À vous pour l’éternité.
Hercule POIROT.
Je lus et relus cette surprenante missive. Une chose était évidente : cet homme admirable avait si bien prévu toutes les éventualités, que sa propre mort ne devait pas annihiler ses plans ! Il demeurait le génie directeur, et je me contenterais volontiers de mon rôle d’exécutant.
Des instructions précises m’attendaient sans doute au-delà des mers ; pendant ce temps, mes ennemis, convaincus de m’avoir maté, cesseraient de s’occuper de moi ; par la suite, je pourrais revenir sans être soupçonné et détruire leurs projets.
Je décidai donc de repartir sans plus tarder, et huit jours après, je me trouvais à bord de l’Ansonia, en route pour Buenos Aires.
Au moment où le paquebot quittait le quai, un steward m’apporta un pli ; il lui avait été remis par un gros homme vêtu d’une pelisse, et qui avait quitté le bateau au moment où on levait les passerelles.
Le libellé de ce pli était bref et précis : « Vous êtes sage », trois mots signés d’un grand 4. Ce billet doux me fit sourire.
La mer était relativement calme. Je dînai tranquillement, m’amusant à observer certains de mes compagnons de voyage. Pour finir, je jouai pendant une heure au bridge, puis j’allai me coucher. Comme toujours, lorsque je suis à bord, je dormis comme une souche.
En pleine nuit, je fus réveillé de la façon la plus singulière. Violemment secoué, j’ouvris les yeux et j’aperçus avec stupeur un des officiers ; il semblait soulagé de m’avoir enfin réveillé !
— Dieu merci ! Enfin ! Je croyais que vous ne vous réveilleriez jamais !
— Qu’y a-t-il ? demandai-je, encore abasourdi. Le feu à bord ?
— Vous devez savoir mieux que moi de quoi il s’agit, me répondit sèchement l’officier ; nous avons reçu des ordres spéciaux du ministère de la Marine ; et un destroyer attend pour vous emmener.
— Comment ? m’écriai-je. En plein océan ?
— Nous sommes d’accord, cela paraît bien mystérieux, mais je n’ai pas à comprendre. Un jeune homme qui doit prendre votre place vient de quitter le destroyer et de monter à bord. On a donné l’ordre de garder le secret au sujet de toutes ces manœuvres. Voulez-vous vous lever et vous habiller ?
Je m’exécutai en proie aux idées les plus extravagantes. Une chaloupe me conduisit au destroyer. Le commandant me reçut courtoisement, mais sans me donner la moindre explication. Il était chargé de me faire débarquer à un certain endroit de la côte belge. Après quoi, sa responsabilité serait dégagée.
Rêvais-je encore ? Non, tout cela devait faire partie du plan de Poirot ; je n’avais d’ailleurs pas le choix ! Le mieux était d’obéir aveuglément et avec une confiance absolue. On me fit toucher à un endroit désert, où une automobile m’attendait. Elle m’emmena à travers les plaines flamandes. Je passai la nuit dans un petit hôtel de Bruxelles, et le lendemain matin nous reprîmes notre course. Le paysage devenait plus accidenté, plus sombre, nous pénétrions dans les Ardennes. Cette pensée me rappelait l’existence du frère de Poirot, qui habitait près de Spa. Mais nous quittâmes la grand-route et je compris que nous nous rendions à une destination différente. Enfin, après avoir roulé de longues heures, nous nous arrêtâmes dans un petit hameau, devant une maison isolée, située sur le flanc du coteau.
La porte verte de la villa s’ouvrit et un vieux domestique affable m’aida à descendre de voiture.
— Monsieur le capitaine Hastings ? me demanda-t-il. Monsieur le capitaine est attendu… Si monsieur veut bien me suivre…
Il me fit traverser le hall, ouvrit une porte et s’effaça pour me laisser entrer.
La pièce était si ensoleillée que je clignai des yeux. Enfin, j’aperçus quelqu’un qui m’attendait, les mains tendues.
C’était… Non !… Je rêvais !… Et pourtant ?…
— Poirot ! m’écriai-je, m’abandonnant à son étreinte fraternelle.
— Mais oui ! C’est moi ! On ne tue pas Hercule Poirot aussi facilement !
— Mais… Mais… Comment ?
— Une ruse de guerre, mon brave ami ! Et maintenant, tout est prêt pour notre grand coup.
— Et vous m’avez laissé croire que vous étiez mort ? Vous n’avez pas honte ? Vous auriez dû me faire confiance, Poirot, et me tenir au courant !
— Non, Hastings, c’était impossible ; jamais vous n’auriez pu jouer votre rôle à l’enterrement ! Votre désespoir, mon très cher ami, était la meilleure preuve de ma mort ! C’était le seul moyen de tromper les Quatre !
— Et tout ce que j’ai souffert…
— N’allez pas me croire insensible ! C’est aussi dans votre intérêt que j’ai adopté ce procédé. J’étais bien disposé à risquer ma vie, mais j’avais de plus en plus de scrupules à toujours risquer la vôtre ! Après mûre réflexion, j’ai eu l’idée de simuler ma mort : le brave Ridgeway m’a aidé à la réaliser. Je croyais, à vrai dire, qu’après ma mort, vous repartiriez pour l’Argentine ; mais vous vous y êtes refusé, c’est pourquoi il m’a fallu recourir au stratagème de la lettre posthume ! L’essentiel est que vous soyez ici ! Jusqu’à ce que le moment soit venu, les Quatre doivent ignorer notre existence.