Quitter Lire le livre numérique

Annotations

Aucune annotation pour le moment

CHAPITRE XXVI

Mme Tanios Refuse De Parler

Le lendemain matin, lorsque je retournai chez mon ami, je le trouvai assis à son bureau. Il leva la main en guise de salut, puis se remit à son travail. Au bout d’un moment, il ramassa les feuillets qu’il venait de noircir, les plia et les introduisit dans une enveloppe qu’il cacheta soigneusement.

— Que faites-vous, mon vieux ? lui demandai-je d’un ton facétieux. Vous écrivez un compte rendu détaillé de l’enquête pour la placer en sûreté au cas où quelqu’un vous ferait disparaître dans le courant de la journée ?

— Hastings, vous n’êtes pas loin de la vérité, savez-vous ?

Il parlait d’un ton sérieux.

— Notre assassin deviendrait-il réellement dangereux ?

— Un assassin est toujours dangereux. On l’oublie trop souvent, hélas !

— Quoi de nouveau ?

— Le docteur Tanios a téléphoné.

— Toujours pas de traces de sa femme ?

— Non.

— Alors, tout va bien.

— Je me le demande.

— Que diable, Poirot ! Craignez-vous qu’on l’ait assassinée ?

Poirot hocha la tête d’un air inquiet.

— J’aimerais bien savoir où elle est, murmura-t-il.

— Oh ! elle finira bien par rentrer au bercail !

— Votre magnifique optimisme a toujours le don de m’amuser, Hastings !

— Mon Dieu ! Poirot, vous ne pensez pas qu’on va la ramener en petits morceaux dans des colis ou disloquée dans une malle ?

Lentement, Poirot prononça :

— L’inquiétude du docteur Tanios me paraît excessive, mais n’en parlons plus. Songeons pour l’instant à interviewer miss Lawson.

— Lui ferez-vous remarquer la petite erreur qu’elle a commise au sujet de la broche ?

— Certes non. Je garde ce détail pour la bonne bouche.

Là-dessus, nous nous mîmes en route pour Clanroyden Mansions. On nous introduisit dans le même salon bourré de meubles, et miss Lawson arriva au bout d’un instant, l’air encore plus agité que d’habitude.

— Oh ! Mon Dieu ! Bonjour, monsieur Poirot. Excusez ma tenue… Je n’ai même pas eu le temps de m’habiller convenablement. Mais, ce matin, tout est sens dessus dessous dans la maison. Depuis l’arrivée de Bella…

— Que dites-vous ? Bella ?

— Oui, Bella Tanios. Elle vient d’arriver avec les enfants. La pauvre fille est à bout de forces. Je ne sais vraiment que faire. Vous comprenez, elle a quitté son mari. Évidemment, la pauvre a bien des raisons pour l’abandonner.

— Vous a-t-elle fait des confidences ?

— Oh ! non. Elle ne veut rien dire du tout. Elle se contente de répéter que rien ne l’obligera à retourner auprès de lui.

— Elle a pris une décision très sérieuse.

— Certainement ! Si son mari avait été un Anglais, je lui aurais conseillé de le reprendre… mais comme il est étranger… Et la pauvre petite semble si malheureuse, si effrayée. Que peut-il lui avoir fait ? Les Turcs doivent être des hommes excessivement cruels.

— Le docteur Tanios est un Grec.

— Oui, évidemment. En tout cas, voilà bien des ennuis. Croyez-vous qu’elle doive retourner vers lui, monsieur Poirot ? Elle s’y refuse énergiquement… Elle ne veut même pas qu’il sache où elle se trouve.

— À ce point ?

— Oui, à cause des enfants. Elle craint qu’il les emmène à Smyrne. La pauvre femme est bien malheureuse, sans un sou devant elle. Elle ne sait où se réfugier. Elle voudrait gagner sa vie ; mais cela n’est pas aussi facile qu’on le croit. J’en sais quelque chose. Si encore, elle avait des connaissances spéciales !

— Quand a-t-elle quitté son mari ?

— Hier… Elle a passé la nuit dans un petit hôtel près de Paddington. N’ayant personne à qui s’adresser, elle est venue chez moi.

— Et vous allez l’aider ? Voilà une bonne action à votre actif.

— Monsieur Poirot, je sens que c’est mon devoir. Mais comme c’est difficile ! Cet appartement est trop petit et je n’ai pas de place… tant de meubles !

— Pourquoi ne la logeriez-vous pas à Littlegreen ?

— Évidemment ! Mais son mari irait la dénicher. Pour le moment, je lui ai loué des chambres à l’hôtel Wellington, dans Queen’s Road. Elle s’est fait inscrire sous le nom de Mrs Peters.

Après une minute de silence, mon ami dit :

— Je voudrais voir Mme Tanios. Elle est venue hier chez moi, mais j’étais sorti.

— Tiens ! Elle ne me l’a pas dit. Je vais l’appeler.

— Vous serez bien aimable.

Miss Lawson sortit précipitamment de la pièce et nous entendîmes sa voix.

— Bella… Bella… venez, ma chérie. Voulez-vous entrer au salon pour voir M. Poirot ?

Nous n’entendîmes pas la réponse, mais au bout de quelques minutes, Mme Tanios arriva au salon.

Son aspect physique produisit sur moi une triste impression. Les yeux cernés, les joues d’une extrême pâleur, elle paraissait en proie à une terreur invincible. Elle sursautait au moindre bruit et semblait continuellement prêter l’oreille. Poirot l’accueillit avec bonté. Il alla au-devant d’elle, lui serra la main, lui approcha un fauteuil.

— À présent, madame, nous allons bavarder un peu. Vous êtes venue hier chez moi, paraît-il ?

Elle inclina la tête.

— Je regrette de ne pas m’y être trouvé, fit Poirot.

— Oui… oui, j’aurais bien voulu vous voir.

— Vous aviez sans doute quelque chose à me dire ?

— Oui, je… je voulais…

— Eh bien, madame, je suis ici, à votre service.

Mme Tanios demeurait silencieuse, tournant une bague autour de son doigt.

— Parlez, madame.

Lentement, elle secoua la tête.

— Non, je n’ose pas.

— Vous n’osez pas, madame ?

— Non. S’il savait… il… il m’arriverait quelque chose d’affreux !

— Voyons, madame, c’est absurde.

— Oh ! non, je ne me fais pas d’illusions. Vous ne le connaissez pas…

— Vous voulez parler de votre mari, madame ?

— Oui, naturellement.

Après une courte pause, Poirot dit à Mme Tanios :

— Votre mari est venu me voir hier.

L’inquiétude se peignit sur les traits de la femme.

— Oh ! vous ne lui avez pas dit… Évidemment vous ne pouviez pas lui dire où j’étais, puisque vous ne le saviez pas. Vous a-t-il dit que j’étais folle ?

Prudent, Poirot répondit :

— Il vous trouve très nerveuse depuis quelque temps.

— Non ! s’écria-t-elle. Il vous a dit que j’étais folle ou que je devenais folle. Il songe à me faire enfermer afin que je ne puisse rien raconter.

— Raconter quoi ?

Mais elle hochait la tête. Se tordant les doigts convulsivement, elle murmura :

— J’ai peur…

— Voyons, madame, une fois que vous m’aurez tout raconté, vous serez en sûreté ! Le secret étant connu de moi, vous tombez automatiquement sous ma protection.

Elle poussa un soupir.

— Comment savoir… C’est horrible ! Mon Dieu ! On le croirait plutôt que moi. Il est médecin. Personne n’ajoutera foi à ma parole. Pourquoi me croirait-on ?

— Ne voulez-vous point m’en donner l’occasion, madame ?

Elle lui lança un regard troublé.

— Comment le saurais-je ? Vous êtes peut-être de son côté.

— Je suis sans parti pris, madame. Je suis toujours du côté de la vérité.

Elle poursuivit, enflant sa voix, et précipitant son discours :

— Ma vie a été un martyre et cela dure depuis des années. J’ai vu des choses sans pouvoir rien dire à cause des enfants. Ce fut un long cauchemar… et ceci à présent ! Mais je ne retournerai pas vers lui. Je ne veux pas qu’il emmène les enfants ! J’irai là où il ne pourra venir me chercher. Minnie Lawson m’aidera. Elle s’est montrée si bonne !

Elle fit une pause, jeta un coup d’œil à Poirot et demanda :

— Ne vous a-t-il pas dit que je m’imaginais des choses ?

— Il m’a dit, madame, que votre attitude envers lui avait beaucoup changé.

— Oui, et il a dit aussi que je me figurais des tas de choses, n’est-ce pas ?

— En toute franchise, je dois vous répondre : oui.

— Vous voyez bien ! On croira que j’ai eu des visions. Et je ne possède aucune preuve.

Poirot se rejeta en arrière dans son fauteuil. Lorsqu’il reprit la parole, il changea brusquement sa manière.

D’une voix où ne transpirait pas plus d’émotion que s’il avait traité une affaire courante, il demanda :

— Soupçonnez-vous votre mari d’avoir attenté à la vie de miss Emily Arundell ?

— Je ne soupçonne pas… je sais.

— En ce cas, madame, le devoir vous commande de parler.

— Ah ! ce n’est pas facile, pas facile du tout.

— Comment l’a-t-il tuée ?

— Je ne sais pas exactement, mais il l’a tuée.

— Vous ignorez la méthode employée par lui ?

— Oui… C’est quelque chose… quelque chose qu’il a fait dimanche.

— Le dimanche où il est allé la voir ?

— Oui.

— Mais vous ne savez pas de quoi il s’agit ?

— Non.

— Alors, excusez-moi, madame, comment pouvez-vous être aussi affirmative ?

— Parce que… parce que je suis sûre.

— Pardon, madame ! Vous me cachez quelque chose.

— Oui.

— Parlez.

Bella Tanios se leva brusquement.

— Non, non, je ne le puis. Les enfants ! Leur père ! Je ne puis rien dire !

Elle criait presque. La porte s’ouvrit et miss Lawson entra. La tête penchée de côté, elle semblait goûter une réelle satisfaction.

— Puis-je entrer ? demanda-t-elle. Avez-vous terminé votre petite entrevue ? Bella, ma chère petite, vous devriez prendre une tasse de thé, ou bien un peu de cognac ?

Mme Tanios refusa d’un signe de tête.

— Non, je me sens bien. À présent, il faut que je retourne auprès des enfants. Je les ai laissés en train de défaire les bagages.

— Pauvres petits ! dit miss Lawson. J’aime tant les enfants !

Mme Tanios se tourna vers elle.

— Je ne sais vraiment ce que je deviendrais sans vous, dit-elle. Vous êtes si bonne !

— Allons, voyons, ne pleurez pas, tout s’arrangera. Nous irons ensemble voir mon homme d’affaires. Il est très gentil, très sympathique, et il vous dira la marche à suivre pour obtenir le divorce. De nos jours, c’est très simple, du moins à ce qu’on dit. Oh ! on sonne à la porte.

Elle nous quitta précipitamment. Un murmure de voix nous parvint du vestibule. Miss Lawson reparut. Elle marchait sur la pointe des pieds et referma soigneusement la porte derrière elle. L’air excité, elle murmura, articulant les mots de façon exagérée :

— Oh ! ma chère Bella, c’est votre mari. Je ne sais que faire…

Mme Tanios gagna d’un bond la porte à l’autre bout du salon. Miss Lawson hocha vivement la tête.

— Très bien, chérie. Entrez là et filez dès que je l’aurai introduit ici.

Mme Tanios murmura :

— Ne lui dites pas que je suis venue chez vous. Ne dites pas que vous m’avez vue.

— Non, non, bien sûr !

Mme Tanios quitta le salon et nous la suivîmes, Poirot et moi. Nous nous trouvâmes dans une petite salle à manger.

Poirot traversa la pièce et ouvrit une porte donnant sur le vestibule. Il écouta, puis nous fit signe.

— La voie est libre. Miss Lawson l’a fait entrer au salon.

Tout doucement, nous gagnâmes la porte et mon ami la referma sans bruit. Mme Tanios se mit à courir dans l’escalier faisant des faux pas et se retenant à la rampe. Poirot la prit Par le bras.

— Du calme… du calme. Tout va s’arranger.

Lorsque nous fûmes dans le vestibule, Mme Tanios jeta vers Poirot un regard suppliant.

— Accompagnez-moi, monsieur Poirot.

— Je crus qu’elle allait s’évanouir.

— Certainement, lui dit Poirot d’un ton rassurant.

Après avoir traversé la rue et pris le premier tournant nous nous trouvions dans Queen’s Road. Le Wellington était un hôtel de médiocre apparence, du genre pension de famille. Lorsque nous y entrâmes, Mme Tanios se laissa choir sur un divan de peluche et porta la main à son cœur.

Poirot lui donna quelques petites tapes d’encouragement sur l’épaule.

— À présent, madame, dit-il, il importe que vous m’écoutiez.

— Je ne puis rien dire, monsieur Poirot. Ce serait mal de ma part… Vous… vous connaissez ma pensée… Vous savez ce que je crois. Vous devez vous en contenter.

— Je vous prie de m’écouter, madame. Supposons, cela n’est qu’une supposition, que je sois déjà au courant de toute l’affaire. Supposons que j’aie déjà deviné ce que vous pourriez me dire, vous agiriez différemment, n’est-ce pas ?

Elle le regarda d’un air hésitant.

— Oh ! croyez-moi, madame, je n’essaie pas de vous tendre un piège et de vous faire dire ce que vous voulez tenir secret. Mais votre conduite serait différente, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Bien. Alors, sachez que je connais la vérité. Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Prenez ceci. (Il lui remit la grosse enveloppe qu’il avait cachetée devant moi le matin même.) Les faits sont là. Lorsque vous les aurez lus, téléphonez-moi. Mon numéro est sur le papier.

À contrecœur, elle accepta l’enveloppe.

Vivement, Poirot reprit :

— À présent, il faut absolument que vous quittiez cet hôtel.

— Pourquoi ?

— Vous irez au Coniston, près d’Euston. Ne dites à personne où vous allez.

— Mais voyons… ici… Minnie Lawson ne révélera pas à mon mari où je suis.

— Vous croyez qu’elle ne le dira pas ?

— Oh ! non. Elle est entièrement de mon côté.

— Oui, mais votre mari est très habile, madame. Il lui sera facile de faire parler une femme comme Minnie Lawson. Il est essentiel, essentiel, comprenez-vous, que votre mari ignore où vous êtes.

Elle acquiesça. Poirot lui tendit une feuille de papier.

— Voici l’adresse de l’hôtel. Faites vos bagages et faites-vous y conduire avec les enfants, aussi vite que possible.

— Bien, fit-elle, en baissant la tête.

— Il faut d’abord songer à vos enfants, madame. Vous aimez vos enfants.

Il avait touché la corde sensible. Une rougeur colora les joues de Mme Tanios. Elle redressa la tête et nous dévisagea ; ce n’était plus une esclave apeurée que nous avions devant nous, mais une femme arrogante, presque belle.

— Alors, tout ira pour le mieux, lui dit mon ami en lui serrant la main.

Nous n’allâmes pas loin. À l’abri d’un bar voisin, nous surveillâmes l’entrée de l’hôtel tout en buvant un café. Au bout de cinq minutes nous vîmes apparaître le docteur Tanios. D’un pas rapide, il descendait la rue. Il ne jeta même pas un coup d’œil au Wellington. Il passa devant sans lever la tête et s’engouffra dans la station du métropolitain.

Dix minutes plus tard, nous vîmes Mme Tanios et les enfants monter dans un taxi avec leurs bagages.

— Bien, dit Poirot, lorsque la voiture se fut éloignée. Nous avons fait notre part. Maintenant, à la grâce de Dieu !

 

Bienvenue dans le lecteur interactif

Table des matières

Naviguez entre les chapitres et sections depuis la barre latérale.

Recherche dans le livre

Recherchez dans tout le contenu du livre avec Ctrl+K.

Outils de lecture

Contrôlez la taille de police, la hauteur de ligne et l'espacement.

Changer le thème

Basculez entre le mode clair et sombre. Appui long pour plus d'options.

Signets

Enregistrez vos positions de lecture et revenez-y plus tard.

Annotations

Sélectionnez du texte pour le surligner et ajouter des notes privées.

Chat IA

Posez n'importe quelle question sur le livre via le chatbot IA.

Outils de sélection de texte

Sélectionnez du texte pour clarifier, traduire, écouter ou citer.

Lecteur audio

Écoutez les chapitres avec une narration audio de haute qualité.

Partager

Partagez un chapitre ou une citation sur les réseaux sociaux.

Lecteur eBook

Passez au lecteur EPUB pour une expérience de lecture différente.

Outils créatifs IA

Post social

Générez des images IA pour les réseaux sociaux à partir de citations avec le portrait de l'auteur.

Image de citation

Créez de belles cartes de citation avec le portrait de l'auteur, prêtes à partager ou télécharger.

Histoires illustrées

Transformez les scènes du livre en planches BD générées par l'IA via le chatbot.