CHAPITRE VI
Notre course nous prit une heure et demie et il était près de midi lorsque nous arrivâmes à la petite ville de Market Basing. Placée autrefois sur une route importante, aujourd’hui elle se trouve à une distance de cinq kilomètres environ de la grande voie de circulation moderne. Elle garde un air de vieille noblesse et de sereine dignité. Sa rue principale, très large, et sa vaste place du marché semblent déclarer au visiteur : « J’étais autrefois une grande ville et je le demeure encore pour les personnes raisonnables et éduquées. Que le monde moderne, épris de vitesse, se lance sur la nouvelle route ; moi, je reste le témoin d’une époque où solidité et beauté marchaient de pair. »
Dans le parc à automobiles, au milieu de la place, on ne voyait que quelques véhicules. J’y installai mon Austin. Poirot laissa ses vêtements superflus à l’intérieur de l’auto et jeta un coup d’œil dans sa glace de poche pour vérifier la belle ordonnance de ses moustaches flamboyantes. Nous étions prêts à commencer notre enquête.
Pour une fois, la question posée à une passante ne reçut pas la réponse habituelle : « Excusez-moi, mais je suis étranger dans cette ville. » Il n’existait probablement pas d’étrangers à Market Basing. Poirot et moi (surtout Poirot) ne passerions pas inaperçus. J’avais déjà l’impression que nos silhouettes se détachaient de façon incongrue sur ce décor vieillot d’une cité anglaise demeurée fidèle à ses traditions.
— Littlegreen ? dit l’homme, un individu à la forte carrure et aux yeux bovins qui nous dévisageaient d’un air pensif. Montez tout droit la Grand’Rue et vous verrez la propriété sur votre gauche. Il n’y a rien d’écrit sur la grille, mais c’est la première maison après la banque. Vous ne pouvez vous tromper.
Nous nous remîmes en route sous le regard insistant du personnage.
— Je me sens tout à fait étranger dans cette ville, fis-je remarquer à Poirot. Quant à vous, mon cher, vous y faites l’effet d’un oiseau exotique.
— Cela se voit donc que je suis un étranger ?
— Je vous crois !
— Je me fais pourtant habiller par un tailleur anglais, balbutia Poirot.
— L’habit n’est pas tout. Vous ne sauriez le nier, mon cher, votre personnalité tranche sur le commun des mortels. Je m’étonne même que ce fait n’ait pas entravé votre carrière ?
Poirot soupira.
— Cela vient de ce que vous partagez le préjugé vulgaire selon lequel un détective est nécessairement un individu qui porte une fausse barbe et se dissimule derrière un pilier ! La fausse barbe, c’est vieux jeu et jouer à cache-cache est le propre des détectives de second ordre. À un Hercule Poirot, il suffit de s’asseoir dans un fauteuil et de réfléchir.
— Et voilà sans doute pourquoi nous suivons cette rue sous une chaleur accablante, par une journée torride.
— Bien répondu, Hastings ! Pour une fois, je l’admets, vous me rivez mon clou.
Nous trouvâmes aisément Littlegreen, mais là, une déception nous attendait : sur la grille, une pancarte d’agence immobilière.
Soudain un aboiement attira notre attention.
La haie, peu épaisse en cet endroit, nous laissait voir le chien, un fox-terrier au poil long et raide. Dressé sur ses pattes largement écartées, il semblait prendre plaisir à se faire entendre. Animé des meilleures intentions, il paraissait vouloir se faire excuser :
— Voyez comme je suis bon chien de garde. Mais ne faites pas attention ! Je m’amuse, tout en remplissant mon devoir. J’aboie simplement pour faire savoir qu’il y a un chien dans la maison. Je m’ennuierais autrement. Vous allez entrer, j’espère. La vie est si monotone ; je voudrais bavarder un peu.
— Allons, fiston ! lui dis-je en avançant le poing entre les barreaux.
Allongeant le cou, il renifla d’un air soupçonneux, puis remua gentiment la queue en laissant échapper quelques courts aboiements, comme pour me dire :
— Nous n’avons pas encore été présentés l’un à l’autre. Mais je vois que vous avez les bonnes manières.
— Bon vieux copain ! lui dis-je.
— Ouaou ! fit le terrier, aimable.
— Eh bien, à quoi pensez-vous, Poirot ? fis-je, me tournant vers son ami.
Son visage reflétait une expression bizarre, que je ne pouvais définir, une sorte de joie contenue.
— L’incident de la balle du chien, murmura-t-il. Du moins, voici le chien.
— Ouaou ! répéta notre nouvel ami. Puis il s’assit sur son train de derrière, ouvrit largement la gueule pour bâiller et nous regarda, plein d’espoir.
— Et où allons-nous, à présent ? demandai-je à Poirot.
Le chien semblait vouloir poser la même question.
— Parbleu… chez messieurs… messieurs Gablrer et Stretcher.
La pancarte disait, en effet, de s’adresser au bureau de Messrs Gabler et Stretcher.
L’agence Gabler et Stretcher se trouvait située sur la place du Marché. Nous pénétrâmes dans un bureau sombre où nous accueillit une jeune fille aux yeux éteints.
— Bonjour, dit poliment Poirot.
À ce moment, la jeune personne parlait au téléphone, mais d’un geste, elle désigna une chaise et Poirot s’assit. Je cherchai moi-même un siège et m’approchai.
— Je ne saurais vous l’affirmer, disait la jeune fille au téléphone. Non, j’ignore les conditions… Pardon ? Oh ! l’eau courante ? Je crois bien qu’elle est installée, mais je n’en suis pas certaine… Je regrette beaucoup, mais il est sorti… Je ne sais pas… Oui, je lui dirai de vous téléphoner… Comment ?… 8135 ? Je ne comprends pas bien. Oh !… 8935… 39… Oh ! 5135. Entendu, il vous appellera… après six heures… Oh ! pardon, avant six heures… Merci.
Elle raccrocha le récepteur, inscrivit 5319 sur son carnet et tourna vers Poirot un regard vaguement interrogateur. Poirot alla droit au but.
— Je remarque qu’il y a une maison à vendre au bout de la ville.
— Pardon ?
— Une maison à vendre ou à louer, prononça lentement Poirot. Littlegreen.
— Oh ! Littlegreen, répéta la jeune fille. Vous voulez parler de Littlegreen ?
— C’est bien ce que j’ai dit, fit Poirot.
La jeune personne sembla effectuer un pénible effort mental, puis annonça :
— Mr Gabler est sûrement au courant de l’affaire.
— Puis-je voir Mr Gabler ?
— Il est sorti, répondit la jeune fille, l’air satisfait d’elle-même.
— Savez-vous quand il rentrera ?
— Je ne saurais dire.
— Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Je désire louer une propriété dans les environs.
— Parfaitement, fit la secrétaire d’un ton tout à fait indifférent.
— Et Littlegreen semble répondre à ce que je cherche. Pouvez-vous me donner quelques renseignements sur la maison ?
— Des renseignements ?
— Des renseignements sur Littlegreen.
À contrecœur, elle ouvrit un tiroir et en tira une liasse de papiers non classés.
Puis elle appela :
— John !
Un grand garçon efflanqué, assis dans un coin, leva la tête.
— Oui, mademoiselle.
— Avez-vous quelques renseignements sur…, comment avez-vous dit ?
— Littlegreen, prononça très distinctement Poirot.
— La photographie de la propriété est sur ce mur, déclarai-je en levant le doigt.
La jeune fille me lança un regard froid.
— Savez-vous quelque chose sur Littlegreen, John ?
— Non, mademoiselle. La fiche doit être dans le classeur.
— Je regrette infiniment, dit la jeune fille de l’air le plus insouciant du monde. Nous avons dû donner la fiche au dehors.
— Dommage, fit Poirot.
— Mais nous avons un très joli bungalow de l’autre côté de la ville : deux chambres à coucher, un salon…
— Non, merci. Je voudrais savoir le montant du loyer de Littlegreen.
— Cette propriété n’est pas à louer, déclara la secrétaire, abandonnant son air de complète ignorance et heureuse de contredire son interlocuteur. Elle est seulement à vendre.
— La pancarte porte : À vendre ou à louer.
— Je n’en sais rien, mais c’est seulement à vendre.
À ce point de la discussion, la porte s’ouvrit et un homme d’âge mûr, aux cheveux gris, entra précipitamment. Son œil vif s’éclaira à notre vue et ses sourcils interrogèrent l’employée.
— Voici Mr Gabler, annonça la jeune fille.
Mr Gabler ouvrit la porte de son bureau et prononça d’un ton cérémonieux :
— Veuillez entrer, messieurs.
D’un geste ample, il nous désigna deux fauteuils et, assis devant un grand bureau, il nous demanda :
— Que puis-je faire pour vous être agréable, messieurs ?
Persévérant, Poirot soumit sa requête.
— Je désire quelques renseignements sur Littlegreen…
Sans le laisser poursuivre, Mr Gabler se lança dans un vrai discours :
— Ah ! Littlegreen. Quelle propriété magnifique ! Une affaire superbe ! Elle vient d’être mise sur le marché. Sachez, messieurs, qu’il est rare de trouver une maison de cette importance à un prix aussi bas. Le goût revient aux constructions solides. Les gens en ont assez de ces maisons à bon marché. On veut de la bonne bâtisse, honnête et confortable. Littlegreen ne restera pas longtemps entre nos mains. C’est une affaire qui s’enlèvera tout de suite. Un membre du Parlement est venu visiter cette propriété samedi dernier. Il y tient tellement qu’il revient ici à la fin de la semaine. Il y a aussi un agent de change qui la convoite. De nos jours, on cherche le calme et les gens qui viennent habiter la campagne choisissent des habitations loin des grandes routes. L’architecte qui a construit Littlegreen connaissait son métier. Nous ne conserverons pas longtemps Littlegreen sur nos livres.
Mr Gabler s’arrêta pour reprendre haleine.
— Cette maison a-t-elle souvent changé de propriétaires au cours de ces dernières années ? s’enquit Poirot.
— Au contraire. Elle est demeurée dans la même famille depuis plus de cinquante ans. Des gens très respectés dans la ville. Des dames de la vieille école.
Il se leva d’un bond, ouvrit la porte et appela :
— Miss Jenkins ! Les renseignements sur Littlegreen… Vite !
Il revint à son bureau.
— Je désire acquérir une propriété dans la campagne et pas trop loin de Londres, dit Poirot. Je ne voudrais pas la pleine campagne…
— Parfaitement… parfaitement ! Les servantes se déplaisent dans les propriétés trop isolées. Ici, vous avez l’avantage de la campagne, sans en avoir les inconvénients.
Miss Jenkins entra sans bruit et plaça une feuille de papier dactylographiée devant son patron, qui la congédia d’un signe de tête.
— Nous y voici, annonça Mr Gabler, lisant avec une vitesse acquise par l’habitude : maison de style. Quatre pièces de réception, huit chambres à coucher avec cabinets de toilette, cuisine et offices spacieux, vastes dépendances, écuries, etc. Eau courante, jardins à l’ancienne mode, ne nécessitant pas de grandes dépenses ; en tout cent cinquante ares, deux tonnelles etc., etc. Prix à débattre : 2 850 livres.
— Pouvez-vous me donner la permission de visiter ?
— Certes, cher monsieur. Votre nom et votre adresse ?
Mr Gabler se mit à écrire d’une écriture pompeuse.
À ma grande surprise, Poirot se fit appeler M. Parotti.
— Nous avons dans nos livres deux ou trois autres propriétés susceptibles de vous intéresser, ajouta Mr Gabler.
Poirot accepta ces nouvelles adresses.
— Peut-on visiter Littlegreen à toute heure du jour ? demanda-t-il ?
— Certainement, cher monsieur. Les servantes sont toujours là. Je pourrai leur donner un coup de téléphone. Y allez-vous tout de suite ? Ou après le déjeuner ?
— Plutôt après le déjeuner.
— Bien. Je leur dirai de vous attendre vers deux heures. Cela vous va-t-il ?
— Merci. Vous disiez que la propriétaire de la maison était… une miss Arundell, il me semble ?
— Non. Lawson. Miss Lawson est la propriétaire actuelle. La pauvre miss Arundell est morte récemment. Voilà pourquoi la maison est en vente. Mais je vous assure qu’elle sera vite enlevée. Entre nous, si vous voulez faire une offre, ne perdez pas de temps, je vous ai averti : il y a déjà deux acquéreurs sur cette affaire et cela ne me surprendrait guère si l’un ou l’autre faisait une offre ces jours-ci. Chacun sait que l’autre la veut. Vous comprenez ? Rien de tel que la concurrence pour stimuler les gens. Ah ! Cela m’ennuierait de la voir vous passer devant le nez !
— Miss Lawson est-elle pressée de vendre ?
D’un ton confidentiel, Mr Gabler expliqua :
— La propriété est trop grande pour elle…, une vieille femme seule. Elle veut s’en débarrasser pour habiter Londres. C’est très compréhensible. Voilà pourquoi le prix est si bas.
— Se laisserait-elle tenter par une offre raisonnable ?
— Mais oui, monsieur. Dites votre prix et ouvrez la discussion. Mais, croyez-moi, nous n’aurons aucune difficulté à obtenir la somme qu’elle demande. Il faut compter au bas mot six mille livres pour construire pareille maison, sans parler de la valeur du terrain et de l’emplacement.
— Miss Arundell n’est-elle pas morte subitement ?
— Oh ! non. Elle avait plus de soixante-dix ans et depuis longtemps sa santé n’était pas brillante. La dernière de la famille. Peut-être connaissez-vous la famille ?
— Je connais des personnes du même nom… sans doute des parents des Arundell de Market Basing.
— Probablement. Elles étaient quatre sœurs. L’une d’elles se maria sur le tard et les autres vécurent ici. Des dames de l’ancien temps. Miss Emily était la dernière, une personne très respectée dans la ville.
Il se pencha en avant et remit à Poirot le mot d’introduction pour visiter Littlegreen.
— Vous repasserez me dire ce que vous en pensez, n’est-ce pas ? Évidemment, il conviendra de moderniser un peu çà et là. Une salle de bains ou deux, en somme peu de choses !
Nous prîmes congé de Mr Gabler et, en le quittant, nous entendîmes miss Jenkins annoncer :
— Mrs Samuel a téléphoné, monsieur. Elle vous prie de l’appeler… Holland 5391.
Si j’ai bonne mémoire, ce numéro n’avait rien de commun avec celui que la secrétaire avait noté sur son bloc ni avec celui que la cliente avait donné au téléphone.
J’eus l’impression que miss Jenkins se vengeait d’avoir dû remettre les renseignements concernant Littlegreen.