CHAPITRE XII
— Dieu merci, Poirot, m’écriai-je avec gratitude, vous nous avez délivrés des carottes crues ! Quelles terribles femmes !
— Pour nous, un bon bifteck avec des frites et une bonne bouteille de vin ! Je me demande ce qu’elles nous auraient donné à boire.
— De l’eau, sans doute, répondis-je en frissonnant. Ou du cidre non alcoolisé ! Je parie que dans cette maison il n’y a aucun confort moderne !
— Quel plaisir ont certaines femmes à mener une existence étriquée ? dit Poirot, pensif. Ce n’est pas toujours la pauvreté, bien qu’elles s’y entendent à dissimuler leur gêne.
— Quels ordres donnez-vous au chauffeur ? demandai-je à Poirot en débouchant sur la grand-route de Market Basing. Vers quelle lumière locale vous conduirai-je ? Ou bien désirez-vous retourner à l’auberge pour interroger une fois de plus le garçon asthmatique ?
— Hastings, je vous annonce que nous quittons Market Basing…
— Magnifique !
— Mais nous y reviendrons !
— Toujours sur la piste de votre malchanceux meurtrier ?
— Parfaitement.
— Avez-vous découvert quelque chose d’intéressant dans le fatras de sottises que nous venons d’entendre ?
— Certains points méritent notre attention, déclara Poirot. Les différents caractères de notre drame commencent à se préciser. Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à un petit roman du vieux temps ? L’humble demoiselle de compagnie, autrefois méprisée, devient riche et joue maintenant le rôle de la fée généreuse.
— J’imagine que ses bienfaits doivent irriter ceux qui se considèrent comme les héritiers de droit !
Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes. Nous avions traversé Market Basing et nous nous retrouvions sur la route de Londres. Je sifflotai pour moi-même l’air de « Petit homme, vous avez eu une journée bien remplie ! »
— Vous êtes-vous bien amusé, Poirot ? demandai-je enfin à mon compagnon.
— Qu’entendez-vous exactement par s’amuser, Hastings ?
— Ma foi, il me semble que vous avez pris un jour de congé !
— Alors, vous ne me prenez pas au sérieux ?
— Oh ! si. Vous êtes même très sérieux, mais j’ai l’impression que vous vous occupez de cette affaire pour votre propre satisfaction mentale. Je veux dire, que cette affaire est purement spéculative.
— Bien au contraire !
— Je m’exprime mal. S’il s’agissait d’aider la vieille miss Arundell, de la protéger contre quelque nouvelle attaque, alors le jeu vaudrait la chandelle. Mais, comme elle est morte, pourquoi se donner tant de peine ?
— Si on vous écoutait, mon ami, jamais on n’enquêterait après un meurtre.
— C’est tout à fait différent. Là, on a une victime !
— Je saisis parfaitement. Vous faites une distinction entre la victime d’un meurtre et une personne morte de maladie. Supposons un instant que miss Arundell ait eu une mort subite et violente, resteriez-vous alors indifférent à mes efforts pour découvrir la vérité ?
— Évidemment, non !
— Mais voyons, quelqu’un a essayé de la tuer !
— Oui, mais il n’y a pas réussi. Là, réside toute la différence.
— Cela ne vous intéresse pas de découvrir qui a voulu la supprimer ?
— Si, tout de même.
— Nous devons chercher le coupable dans un cercle assez restreint, murmura Poirot. Le fil…
— Ce fil révélé simplement par la présence d’une pointe dans la plinthe ! Cette pointe est peut-être là depuis des années !
— Non. Elle est fraîchement peinte.
— Bon ! Tout de même on peut trouver bien des explications à ce fait.
— Donnez-m’en une.
Je n’en pus trouver de plausible sur le moment. Profitant de mon embarras, Poirot reprit la suite de son raisonnement.
— Oui, un cercle assez restreint. Ce fil n’a pu être tendu à travers l’escalier qu’une fois tout le monde couché. Donc, nous ne pouvons soupçonner qu’un des occupants de la maison. Ce qui revient à dire que le coupable est une des sept personnes qui ont passé la nuit à Littlegreen : le docteur Tanios, Mme Tanios, Thérésa Arundell, Charles Arundell, miss Lawson, Ellen et la cuisinière.
— Vous pouvez écarter les servantes.
— Elles ont reçu leurs parts d’héritage, mon cher. Et elles auraient pu avoir d’autres mobiles : la haine, le dépit, le vol, que sais-je ?
— Cela me paraît peu probable.
— On ne doit rien négliger dans une affaire criminelle.
— Eh bien ! alors, c’est huit personnes qu’il faut dire et non sept.
— Comment ça ?
— Il faut inclure miss Arundell elle-même. Qui vous dit que ce n’est pas elle qui a tendu le fil pour faire tomber une autre personne de sa famille ?
Poirot haussa les épaules.
— Vous dites une bêtise, mon cher. Si miss Arundell avait tendu le piège, elle aurait évité de s’y laisser prendre elle-même. Et, souvenez-vous en, c’est elle qui est tombée dans l’escalier.
Je demeurai confus.
Poirot reprit d’un air pensif :
— Les événements se suivent avec une logique bien nette : la chute, la lettre qui m’est adressée, la visite du notaire. Cependant, il subsiste un doute dans mon esprit : miss Arundell a-t-elle retardé l’envoi de sa lettre, hésitant à la mettre à la poste ? Ou bien, se figurait-elle que la lettre était partie ?
— Impossible de le savoir.
— Oui. Nous ne pouvons que faire des suppositions. Personnellement, je pense qu’elle croyait cette lettre expédiée. Elle dut même s’étonner de ne point recevoir de réponse.
Mes réflexions prenaient une autre direction.
— Poirot, soupçonnez-vous ces messages spirites d’avoir influencé les dernières volontés de miss Arundell ? Admettons qu’à une de ces séances, la vieille demoiselle ait reçu l’ordre de modifier son testament en faveur de miss Lawson ?
Poirot hocha la tête d’un air de doute.
— Cela ne concorderait pas avec l’idée que je me fais du caractère de miss Arundell.
— Les demoiselles Tripp disent que miss Lawson fut complètement stupéfaite à la lecture du testament, fis-je pensivement.
— C’est du moins ce qu’elle leur a affirmé, acquiesça Poirot.
— Mais vous n’y croyez pas ?
— Mon ami, vous connaissez ma nature méfiante. Je ne crois rien de ce qu’on me dit, à moins que je ne puisse le contrôler, ou m’en procurer confirmation.
— Ah ! mon cher, lui dis-je d’un ton affectueux, vous possédez une charmante nature, bonne et confiante.
— Il dit, elle dit, on dit… Qu’est-ce que cela signifie ? Bah ! Rien du tout. Cela peut être la vérité, ou un mensonge utile. Moi, je m’attache aux faits.
— Et quels sont les faits ?
— Miss Arundell a fait une chute. Personne ne le conteste. La chute n’a pas été naturelle, elle a été provoquée.
— Nous en avons pour preuve la parole d’Hercule Poirot.
— Pas du tout. Nous en trouvons la preuve dans la pointe enfoncée en haut de la plinthe, dans la lettre que m’adressa miss Arundell, dans l’absence du chien cette nuit-là, dans les paroles de miss Arundell au sujet d’un dessin d’un vase et de la balle de Bob. Ce sont là des faits.
— Et ensuite ?
— Posons notre question habituelle : qui bénéficie de la mort de miss Arundell ? Réponse : miss Lawson.
— La vilaine demoiselle de compagnie ! D’autre part, les membres de la famille pensaient également hériter. Et, au moment de l’accident, ils auraient tous bénéficié de la mort de miss Arundell.
— Parfait, Hastings ! Voilà pourquoi tous demeurent également suspects. Ne perdons pas de vue cet autre petit fait : miss Lawson fit son possible afin que miss Arundell ne connût pas l’absence de Bob durant cette nuit.
— Son silence vous étonne ?
— Pas du tout. J’en prends note simplement. Elle craignait d’inquiéter la brave dame. Voilà, j’espère, la meilleure explication.
— Miss Peabody, remarquai-je, a émis l’opinion que tout n’était pas clair dans cette histoire de testament. Qu’entendait-elle par-là ?
— Sans doute voulait-elle nous laisser comprendre qu’elle concevait certains soupçons, sans oser les préciser.
— On peut écarter l’abus d’influence, ajoutai-je, pensif. Et tout indique que miss Arundell possédait trop de bon sens pour croire à ces idioties spirites !
— Pourquoi traitez-vous le spiritisme d’idiotie, Hastings ?
Je le regardai, stupéfait.
— Mon cher Poirot, ces femmes épouvantablement ridicules…
— Je partage votre opinion sur les demoiselles Tripp. Mais le fait qu’elles aient adopté avec enthousiasme la Christian Science, le végétarisme, la théosophie et le spiritisme ne constitue pas une condamnation en bloc de ces doctrines. Les sottises qu’une femme stupide raconte à propos d’un faux scarabée que lui a vendu un mercanti sans scrupule, ne discréditent nullement la science des égyptologues !
— Croyez-vous au spiritisme, Poirot ?
— Personnellement, je n’ai étudié aucune des manifestations du spiritisme, mais de grands savants reconnaissent l’existence de phénomènes d’ordre psychique.
— Ainsi, vous ajoutez foi à cette histoire d’une auréole de lumière nimbant la tête de miss Arundell ?
Poirot fit un geste vague de la main.
— Je parlais d’une manière générale, pour réfuter votre scepticisme irraisonné. M’étant formé une opinion sur les deux demoiselles Tripp, je compte étudier scrupuleusement les faits qu’elles ont exposés à ma connaissance. Une folle est toujours une folle, qu’elle parle de spiritisme, de politique, d’amour ou de bouddhisme.
— Cependant vous avez prêté une oreille attentive à leurs bavardages.
— Aujourd’hui, mon devoir a consisté à écouter, afin d’entendre tout ce qu’on raconte sur les sept personnes en question, et plus spécialement sur les cinq qui m’intéressent. Nous possédons déjà certains renseignements sur elles. Prenons miss Lawson. D’après les demoiselles Tripp, c’est une femme dévouée, généreuse, désintéressée ; en somme, un beau caractère. Miss Peabody nous dit qu’elle est crédule, stupide, ni assez intelligente, ni assez hardie pour commettre une action criminelle. À entendre le docteur Grainger, c’était une opprimée, une « malheureuse poule mouillée de demoiselle de compagnie ». Tels sont ses propres termes. Le garçon de l’auberge en a parlé en termes méprisants et Ellen nous a dit que Bob, le chien, la dédaignait ! Comme vous voyez, chacun la juge sous un angle différent. Il en est de même pour les autres. Aucun d’entre eux ne professe une haute opinion de la moralité de Charles Arundell, cependant chacun parle de lui à sa façon. Le docteur Grainger l’appelle avec indulgence « un gamin irrespectueux ». Miss Peabody le dit capable de tuer sa grand-mère pour quelques sous, mais visiblement elle préfère un voyou à un empoté. Miss Tripp le soupçonne non seulement d’être un criminel en puissance, mais elle prétend qu’il est recherché par la police d’un pays étranger. Tous ces détails sont intéressants et utiles. Ils nous conduisent à…
— À quoi, Poirot ?
— À vérifier par nous-mêmes, mon ami.