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CHAPITRE PREMIER AU DÉBARCADÈRE

— Voilà M. Hercule Poirot, le fameux détective belge, annonça Mrs Allerton.

Sur la terrasse de l’hôtel de la Cataracte, à Assouan, elle et son fils étaient assis dans des fauteuils d’osier peints en rouge vif et suivaient des yeux deux silhouettes qui s’éloignaient ; un petit homme vêtu d’un complet de soie blanche et une grande jeune fille à la taille élancée.

Tim Allerton se redressa avec une vivacité qui ne lui était point coutumière.

— Ce drôle de petit bonhomme ? demanda-t-il. Que vient-il faire ici ?

Sa mère éclata de rire.

— Chéri, ne t’agite pas ainsi. M. Poirot a certainement gagné assez d’argent pour se permettre de s’offrir un voyage en Egypte !

— En tout cas il a commencé par choisir la plus belle fille de l’endroit.

L’allure gracieuse de la jeune fille qui l’accompagnait frappa Mrs Allerton qui ne put s’empêcher de dire à son fils :

— Alors tu la trouves à ton goût, miss Otterbourne ?

— Ma foi, oui. Dommage qu’elle ait cet air maussade et méprisant.

— Ce n’est peut-être qu’une humeur passagère, mon chéri.

Rosalie Otterbourne et Hercule Poirot franchirent la grille du jardin de l’hôtel et s’engagèrent dans le parc public. Elle paraissait, en effet, assez triste et esquissait une moue dédaigneuse. Lui, rayonnait de joie et babillait gaiement.

— Tout cela m’enchante ! répétait-il. Les rochers noirs de l’Éléphantine, le soleil, les petits bateaux sur le fleuve… La vie est belle ! Qu’en dites-vous, mademoiselle ?

— J’avoue que je ne partage pas votre enthousiasme. Cette ville est sinistre. L’hôtel est à moitié vide… et tout le monde est centenaire ici…

Elle s’interrompit en se mordant la lèvre.

Hercule Poirot cligna de l’œil.

— Ah ! C’est vrai… j’oubliais que j’ai déjà un pied dans la tombe.

— Oh ! Excusez-moi ! Il n’était pas question de vous. Vous devez me trouver bien mal élevée.

— Mais non ! Mais non ! C’est très naturel de désirer des compagnons de votre âge. Mais, j’y pense, il y a ici un jeune homme.

— Ce garçon qui ne quitte pas les jupes de sa mère ? Elle est charmante, mais lui me tape sur les nerfs. Il paraît si infatué de lui-même !

— Et moi… demanda Poirot en souriant, ai-je l’air infatué de ma personne ?

— Non, je ne le crois pas.

— Pourtant mes meilleurs amis me reprochent ma vanité, mademoiselle…

— Vous avez le droit d’être fier de vous, monsieur Poirot ! Malheureusement, les affaires criminelles me laissent tout à fait indifférente.

— Je dois donc en déduire que vous n’avez aucun secret à dissimuler à la justice.

Un bref instant, le visage de la jeune fille s’empourpra. Poirot feignit de n’avoir rien remarqué et poursuivit :

— Madame votre mère n’est pas descendue pour déjeuner. Elle n’est pas souffrante, j’espère ?

— Cette ambiance ne lui convient pas du tout. Ah ! quand donc quitterons-nous ce pays !

— Si je ne me trompe, nous faisons ensemble l’excursion de Ouadi-Halfa et de la Seconde Cataracte ?

— Oui.

Ils sortirent du parc ombreux et suivirent un chemin poussiéreux, le long du fleuve. Ils furent aussitôt assiégés par des vendeurs de perles, de cartes postales, de scarabées en plâtre, par deux jeunes âniers et toute une marmaille de mendiants.

Hercule Poirot fit de larges gestes pour se débarrasser de cette nuée de moustiques humains. Rosalie passa entre les marchands ambulants, telle une somnambule.

— Mieux vaut faire semblant d’être sourd et aveugle, observa-t-elle.

Ils arrivèrent au quai où un des vapeurs du Nil venait d’être amarré. Poirot et Rosalie s’amusèrent à voir descendre les passagers.

— Il y a du monde, n’est-ce pas ? commenta Rosalie.

Elle tournait la tête au moment où Tim Allerton les rejoignait. Il était un peu hors d’haleine, comme s’il avait couru.

— Regardez-moi ces gens-là. Quelle allure ! observa-t-il, les yeux tournés vers la foule des passagers qui débarquaient.

— Ah ! cela ne change pas, acquiesça Rosalie.

Tous trois affectèrent cet air de supériorité propre aux touristes déjà installés dans la place et qui critiquent avec malveillance les nouveaux arrivants.

— Ah ! par exemple ! s’écria Tim, s’animant soudain. Mais c’est bien Linnet Ridgeway.

Cette exclamation laissa Poirot impassible, mais éveilla l’intérêt de Rosalie. Le cou tendu, elle sourit et demanda :

— Où ça ? Cette femme en blanc ?

— Oui. Là, avec ce grand type. Les voilà sur le quai maintenant. C’est sans doute son mari. Comment diable s’appelle-t-il ?

— Doyle, dit Rosalie. Simon Doyle. Tous les journaux ont parlé de leur mariage. On dit qu’elle roule sur l’or.

— C’est, paraît-il, la femme la plus riche d’Angleterre, renchérit Tim.

Les trois badauds suivirent des yeux les passagers qui continuaient à débarquer. Le regard de Poirot s’arrêta sur la jeune voyageuse dont parlaient ses compagnons.

— Elle est vraiment belle ! murmura-t-il.

— Certaines gens ont tout pour être heureux, soupira amèrement Rosalie.

Une expression de jalousie crispa son visage tandis qu’elle regardait la jeune femme franchir la passerelle.

Linnet Doyle semblait aussi gracieuse et pimpante que si elle se fût présentée au milieu de la scène d’un grand music-hall. Habituée à être admirée et remarquée partout où elle passait, elle possédait l’assurance d’une comédienne.

Elle se rendait compte qu’elle était le point de mire de tous les regards, mais feignait de ne pas s’en apercevoir, ces hommages faisant partie de son existence. Même inconsciemment, elle jouait toujours un rôle : aujourd’hui elle incarnait la jeune mondaine, très belle et très riche, en voyage de noces. Avec un léger sourire sur les lèvres, elle se tourna vers le grand garçon qui était près d’elle et lui fit une remarque. Lorsqu’il répondit, le son de sa voix frappa Hercule Poirot. Ses prunelles brillèrent et il plissa le front.

Le jeune couple passa près de lui. Il entendit Simon Doyle qui disait :

— Nous avons amplement le temps, chérie. Nous pouvons, à votre convenance, rester ici une semaine ou deux.

Il la regardait avec des yeux ardents, pleins d’adoration, dans une attitude plutôt humble.

Poirot le détailla minutieusement et remarqua ses épaules carrées, son visage bronzé, ses yeux bleu sombre et son sourire juvénile.

— Le veinard ! s’exclama Tim, lorsque le jeune couple se fut éloigné. Songez donc ! Épouser une riche héritière qui n’est pas affligée de végétations et de pieds plats !

— Ils ont l’air très heureux, observa Rosalie, une note d’envie dans la voix.

Elle ajouta, mais si bas que Tim n’entendit pas ces mots :

— Il n’y a pas de justice !

Cependant ils n’échappèrent point à Poirot, qui, aussitôt, leva les yeux vers elle.

— À présent, il faut que j’achète quelques petits souvenirs pour ma mère, dit Tim, qui s’éloigna.

Poirot et Rosalie revinrent lentement sur leurs pas dans la direction de l’hôtel.

— Alors, vous trouvez qu’il n’y a pas de justice, mademoiselle ? demanda gentiment Poirot.

Furieuse, la jeune fille rougit.

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Je répète les paroles que vous avez prononcées tout à l’heure à voix basse. Inutile de nier. Je vous ai entendue.

— C’est vraiment trop à la fois pour une seule personne : une fortune fantastique, un beau visage, un corps de déesse, et…

— Et l’amour, n’est-ce pas ? L’amour ? Mais vous ignorez si on ne l’a pas épousée pour son argent.

— N’avez-vous pas remarqué la façon dont il la couvait des yeux ?

— Oh ! si, mademoiselle. J’ai vu tout ce qu’il fallait voir… et même certains détails qui vous ont échappé.

— Lesquels ?

— J’ai discerné, mademoiselle, dit lentement Poirot, de l’inquiétude dans les yeux de cette femme. Je l’ai vue agripper si nerveusement la poignée de son ombrelle que les jointures de sa main en étaient pâles…

Rosalie ouvrit de grands yeux :

— Qu’en déduisez-vous, monsieur Poirot ?

— Simplement ceci : tout ce qui luit n’est pas or. Cette dame a beau être riche, séduisante et aimée, il n’empêche qu’un ver rongeur la tourmente. Et je sais autre chose.

— Quoi ?

— Je sais, répéta Poirot, fronçant le sourcil, que quelque part, à un moment donné, j’ai déjà entendu cette voix… la voix de Mr Doyle, et je voudrais bien me rappeler en quelle circonstance.

Mais Rosalie ne l’écoutait plus. Figée sur place, de la pointe de son ombrelle, elle traçait des dessins sur le sable fin. Soudain, elle éclata :

— Je suis méchante, odieuse ! Je me sens des envies de déchirer sa robe et de piétiner son joli visage orgueilleux. Je suis jalouse comme une chatte. Voilà mon état d’esprit devant cette femme à qui tout réussit.

Hercule Poirot ne parut pas surpris de cette explosion de colère. Il prit Rosalie par le bras et la secoua gentiment.

— Cet aveu doit vous soulager, hein ?

— Je vous dis que je la hais…

— Magnifique !

Rosalie considéra Poirot avec méfiance. Sa bouche se crispa et elle éclata de rire.

— Parfait ! approuva Poirot.

Et c’est en riant tous deux qu’ils rentrèrent à l’hôtel.

— Il faut que je cherche maman, dit Rosalie, comme ils entraient dans la fraîche pénombre du vestibule.

Poirot se rendit sur la terrasse regardant le fleuve. De petites tables étaient déjà dressées pour le thé, mais il était encore trop tôt. Pendant quelques minutes, il contempla le Nil, puis il se promena dans les jardins.

Quelques personnes jouaient au tennis en plein soleil. Il s’arrêta pour les observer, puis descendit une allée assez rapide. Là, assise sur un banc, il rencontra la jeune fille de Chez ma Tante. Il la reconnut aussitôt. Le dessin de son visage tel qu’il lui était apparu ce soir-là était demeuré gravé en sa mémoire. Maintenant, l’expression en était toute différente. Elle était plus pâle, plus maigre et de légères rides trahissaient une grande lassitude et une profonde souffrance.

Poirot recula de quelques pas. Elle n’avait pas remarqué sa présence et il put l’examiner à son aise. De son menu pied, elle frappait impatiemment le sol. Dans ses yeux noirs couvait un feu sombre et elle regardait le Nil où les bateaux aux voiles blanches glissaient sur l’eau.

Un visage… et une voix. Poirot s’en souvenait parfaitement. Le visage de la jeune fille et la voix qu’il avait surprise tout à l’heure… celle du jeune marié.

Tandis que le détective belge, immobile, se tenait non loin du banc, une autre scène du drame se déroulait.

Des voix arrivaient de l’autre bout de l’allée. La rêveuse sursauta et se leva d’un bond. Linnet Doyle et son mari approchaient. Linnet babillait, joyeuse et confiante. L’inquiétude avait entièrement disparu de ses traits pour céder la place au bonheur.

La jeune fille fit un pas en avant et le couple s’arrêta net.

— Bonjour, Linnet ! s’exclama Jacqueline de Bellefort. Encore vous ? Décidément, nous n’en finirons pas de nous rencontrer. Bonjour, Simon ! Comment allez-vous ?

Linnet Doyle, appuyée contre le rocher, poussa un petit cri. Le beau visage de Simon Doyle se tordit de colère. L’homme avança d’un pas comme pour frapper la frêle Jacqueline.

D’un brusque mouvement de la tête, elle manifesta son appréhension d’un témoin possible. Simon, se retournant, aperçut Poirot.

Il déclara, assez maladroitement :

— Tiens, Jacqueline ! Nous ne nous attendions guère à vous retrouver ici !

Sa voix sonnait faux.

Jacqueline découvrit ses dents blanches.

— Vous êtes surpris, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête et remonta l’allée.

Avec tact, Poirot prit la direction opposée.

Il entendit alors Linnet Doyle dire à son mari :

— Simon, pour l’amour du Ciel, qu’allons-nous faire ?

 

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