Scène VI
Don Juan, Sganarelle.
Holà ! Eh ! Sganarelle ?
Plaît-il ?
Comment ! Coquin, tu fuis quand on m’attaque !
Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d’ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c’est prendre médecine que de le porter.
Peste soit l’insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d’un voile plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j’ai sauvé la vie ?
Moi ? Non.
C’est un frère d’Elvire.
Un…
Il est assez honnête homme ; il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.
Il vous serait aisé de pacifier toutes choses.
Oui, mais ma passion est usée pour Doña Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. J’aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois : j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. Mon cœur est à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?
Vous ne le savez pas ?
Non, vraiment.
Bon ; c’est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes.
Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c’était de ce côté-ci qu’il était. Tout le monde m’a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j’ai envie d’aller le voir.
Monsieur, n’allez point là.
Pourquoi ?
Cela n’est pas civil d’aller voir un homme que vous avez tué.
Au contraire, c’est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu’il doit recevoir de bonne grâce, s’il est galant homme. Allons, entrons dedans.
(Le tombeau s’ouvre, où l’on voit un superbe mausolée et la statue du Commandeur.)
Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! Le beau marbre ! Les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu’en dites-vous, Monsieur ?
Qu’on ne peut voir aller plus loin l’ambition d’un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé, durant sa vie, d’une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
Voici la statue du Commandeur.
Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d’empereur romain !
Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu’il est en vie et qu’il s’en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur si j’étais tout seul, et je pense qu’il ne prend pas plaisir à nous voir.
Il aurait tort, et ce serait mal recevoir l’honneur que je lui fais. Demande-lui s’il veut venir souper avec moi.
C’est une chose dont il n’a pas besoin, je crois.
Demande-lui, te dis-je.
Vous moquez-vous ? Ce serait être fou que d’aller parler à une statue.
Fais ce que je te dis.
Quelle bizarrerie ! Seigneur Commandeur… (À part.) Je ris de ma sottise, mais c’est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur Commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulez lui faire l’honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah !
Qu’est-ce ? Qu’as-tu ? Dis donc. Veux-tu parler ?
La statue…
Eh bien, que veux-tu dire, traître ?
Je vous dis que la statue…
Eh bien, la statue ? Je t’assomme si tu ne parles.
La statue m’a fait signe.
La peste le coquin !
Elle m’a fait signe, vous dis-je ; il n’est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être…
Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le Seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi ?
(La statue baisse encore la tête.)
Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?
Allons, sortons d’ici.
Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !
FIN DU TROISIÈME ACTE.