Scène II
Don Juan, Sganarelle, Charlotte dans le fond du théâtre.
Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé, avec notre barque, le projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m’échappe, et j’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.
Monsieur, j’avoue que vous m’étonnez. À peine sommes-nous échappés d’un péril de mort qu’au lieu de rendre grâce au Ciel de la pitié qu’il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées, et vos amours… (Don Juan prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes, vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu’il fait. Allons.
Ah ! ah ! d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ?
Assurément. (À part.) Autre pièce nouvelle.
D’où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ! dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ?
Vous voyez, Monsieur.
Êtes-vous de ce village ?
Oui, Monsieur.
Et vous y demeurez ?
Oui, Monsieur.
Vous vous appelez ?
Charlotte, pour vous servir.
Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !
Monsieur, vous me rendez toute honteuse.
Ah ! n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu’en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu’ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu’elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne.
Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.
Moi, me railler de vous ! Dieu m’en garde ! Je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du cœur que je vous parle.
Je vous suis bien obligée, si cela est.
Point du tout, vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis ; et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable.
Monsieur, tout cela est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas assez d’esprit pour vous répondre.
Sganarelle, regarde un peu ses mains.
Fi ! Monsieur ! Elles sont noires, je ne sais comment.
Ah ! que dites-vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie.
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites ; et si j’avais su ça tantôt, je n’aurais pas manqué de les laver avec du son.
Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’êtes pas mariée, sans doute ?
Non, monsieur ; mais je dois bientôt l’être avec Pierrot, le fils de la voisine Simonette.
Quoi ! une personne comme vous serait la femme d’un simple paysan ! Non, non, c’est profaner tant de beautés, et vous n’êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez, sans doute, une meilleure fortune ; et le ciel, qui le connaît bien, m’a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage et rendre justice à vos charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu’à vous que je ne vous arrache de ce misérable lieu et ne vous mette dans l’état où vous méritez d’être. Cet amour est bien prompt, sans doute ; mais quoi ! c’est un effet, Charlotte, de votre grande beauté ; et l’on vous aime autant en un quart d’heure qu’on ferait une autre en six mois.
Aussi vrai, monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j’aurais toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m’a toujours dit qu’il ne faut jamais croire les monsieurs, et que vous autres, courtisans, êtes des enjoleurs qui ne songez qu’à abuser les filles.
Je ne suis pas de ces gens-là.
Il n’a garde.
Voyez-vous, monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte que de me voir déshonorée.
Moi, j’aurais l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non, j’ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus grand témoignage ? M’y voilà prêt, quand vous voudrez ; et je prends à témoin l’homme que voilà de la parole que je vous donne.
Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous voudrez.
Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et, s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi ; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de craintes : vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse ; et, pour moi, je vous l’avoue, je me percerais le cœur de mille coups si j’avais eu la moindre pensée de vous trahir.
Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que l’on vous croit.
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice, assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l’acceptez-vous pas ? Et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?
Oui, pourvu que ma tante le veuille.
Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
Mais, au moins, monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie ! Il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j’y vais de bonne foi.
Comment ! Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le ciel…
Mon Dieu ! Ne jurez point ! Je vous crois.
Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
Oh ! Monsieur, attendez que nous soyons mariés, je vous prie. Après cela, je vous baiserai tant que vous voudrez.
Eh bien ! Belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez ; abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis…