Scène IV
Don Juan, Don Carlos ; Sganarelle, au fond du théâtre.
On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d’une action si généreuse, et que…
Je n’ai rien fait, monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins était si lâche que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains ?
Je m’étais, par hasard, égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite ; et, comme je cherchais à les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs qui, d’abord, ont tué mon cheval et qui, sans votre valeur, en auraient fait autant de moi.
Votre dessein est-il d’aller du côté de la ville ?
Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur. Puisque, enfin, le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume ; et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse : de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite, d’être asservi par les lois de l’honneur au dérèglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
On a cet avantage qu’on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ?
La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret ; et, lorsque l’injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d’un couvent, et que l’auteur de cette offense est un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l’avons suivi ce matin sur le rapport d’un valet qui nous a dit qu’il sortait à cheval, accompagné de quatre ou cinq personnes, et qu’il avait pris le long de cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n’avons pu découvrir ce qu’il est devenu.
Le connaissez-vous, monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?
Non, quant à moi. Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement ouï dépeindre à mon frère ; mais la renommée n’en dit pas force bien, et c’est un homme dont la vie…
Arrêtez, monsieur, s’il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce serait à moi une espèce de lâcheté que d’en ouïr dire du mal.
Pour l’amour de vous, monsieur, je n’en dirai rien du tout, et c’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d’une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais, quelque ami que vous lui soyez, j’ose espérer que vous n’approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions à en prendre la vengeance.
Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de Don Juan, je ne puis pas m’en empêcher ; mais il n’est pas raisonnable qu’il offense impunément des gentilshommes, et je m’engage à vous faire faire raison par lui.
Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d’injures ?
Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et, sans vous donner la peine de chercher Don Juan davantage, je m’oblige de le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés ; mais, après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie.
Je suis si attaché à Don Juan qu’il ne saurait se battre que je ne me batte aussi ; mais enfin j’en réponds comme de moi-même, et vous n’avez qu’à dire quand vous voulez qu’il paraisse et vous donne satisfaction.
Que ma destinée est cruelle ! Faut-il que je vous doive la vie et que Don Juan soit de vos amis !