Scène II
Don Juan, Sganarelle.
Quel homme te parlait là ? Il a bien l’air, ce me semble, du bon Gusman de doña Elvire.
C’est effectivement quelque chose de semblable.
Quoi ! c’est lui ?
Lui-même.
Et depuis quand est-il en cette ville ?
Depuis hier soir.
Et quel sujet l’amène ?
Je crois que vous devinez assez ce qui peut l’inquiéter.
Notre départ, sans doute ?
Le bonhomme en est tout mortifié et m’en demandait la raison.
Et quelle réponse as-tu faite ?
Que vous ne m’en avez rien dit.
Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus ? Que t’imagines-tu de cette affaire ?
Moi ? Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.
Tu le crois ?
Oui.
Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t’avouer qu’un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.
Eh ! mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connais votre cœur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se promener de liens en liens, et n’aime guère à demeurer en place.
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte ?
Eh ! monsieur…
Quoi ? Parle.
Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.
Eh bien ! je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.
En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés, comme vous faites.
Quoi ! tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire une injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et à la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne ; et j’ai, sur ce sujet, l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs, je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
Qu’as-tu à dire là-dessus ?
Ma foi, j’ai à dire... je ne sais que dire ; car vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison ; et cependant, il est vrai que vous ne l’avez pas. J’avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé tout cela. Laissez faire ; une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
Tu feras bien.
Mais, monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?
Comment ! quelle vie est-ce que je mène ?
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites.
Y a-t-il rien de plus agréable ?
Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal ; mais, monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et…
Va, va, c’est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine.
Ma foi, monsieur, j’ai toujours ouï dire que c’est une méchante raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
Holà ! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.
Je ne parle pas à vous, Dieu m’en garde ! Vous savez ce que vous faites, vous, et, si vous êtes libertin, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde qui le sont sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu’ils croient que cela leur sied bien ; et si j’avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face : « Osez-vous bien ainsi vous jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer, comme vous faites, des choses les plus saintes ? C’est bien à vous, petit ver de terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que… »
Paix !
De quoi est-il question ?
Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur et qu’entraîné par ses appas, je l’ai suivie jusqu’en cette ville.
Et n’y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce Commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?
Et pourquoi craindre ? Ne l’ai-je pas bien tué ?
Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.
J’ai eu ma grâce de cette affaire.
Oui, mais cette grâce n’éteint peut-être pas le ressentiment des parents et des amis, et…
Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu’elle y vient épouser, et le hasard me fit voir ce couple d’amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée ; mais jusqu’ici tous mes efforts ont été inutiles, et j’ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd’hui régaler sa maîtresse d’une promenade sur mer. Sans t’en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j’ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.
Ah ! monsieur…
Hein ?
C’est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d’apporter toutes mes armes, afin que… (Apercevant Done Elvire.) Ah ! rencontre fâcheuse. Traître ! tu ne m’avais pas dit qu’elle était ici elle-même.
Monsieur, vous ne me l’avez pas demandé.
Est-elle folle, de n’avoir pas changé d’habit et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne ?