Scène II
Don Juan, Sganarelle, un pauvre.
Holà ! ho ! l’homme ! ho ! mon compère ! ho ! l’ami ! un petit mot, s’il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
Vous n’avez qu’à suivre cette route, messieurs, et tourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.
Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône ?
Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.
Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.
Eh ! prie le ciel qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme ; il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
Hélas ! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.
Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
Voilà qui est étrange, et tu es bien mal récompensé de tes soins. Ah ! ah ! je m’en vais te donner un louis d’or tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.
Ah ! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or ou non ; en voici un que je te donne si tu jures. Tiens. Il faut jurer.
Monsieur…
À moins de cela, tu ne l’auras pas.
Va, va, jure un peu ; il n’y a pas de mal.
Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc.
Non, monsieur, j’aime mieux mourir de faim.
Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité. (Regardant dans la forêt.) Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ! La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. (Il met l’épée à la main et court au lieu du combat.)