Scène I
Don Juan, en habit de campagne ; Sganarelle, en médecin.
Ma foi, monsieur, avouez que j’ai eu raison et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’était point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.
Il est vrai que te voilà bien ; et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.
Oui ? C’est l’habit d’un vieux médecin qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris ; et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre et que l’on me vient consulter comme un habile homme ?
Comment donc ?
Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, sont venus me demander mon avis sur différentes maladies.
Tu leur as répondu que tu n’y entendais rien.
Moi ? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit ; j’ai raisonné sur le mal et leur ai fait des ordonnances à chacun.
Et quels remèdes leur as-tu ordonnés ?
Ma foi, monsieur, j’en ai pris par où j’ai pu en attraper ; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure ; et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient et qu’on vînt m’en remercier.
Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurais-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès ; et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.
Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?
C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?
Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?
Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant, vous voyez depuis quelque temps que le vin émétique fait bruire ses exploits1. Ses miracles ont converti les esprits les plus incrédules, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
Et quel est-il ?
Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui ordonner et tous les remèdes ne faisaient rien. On s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.
Il réchappa, n’est-ce pas ?
Non, il mourut.
L’effet est admirable.
Comment ! Il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
Tu as raison.
Mais laissons là la médecine, à laquelle vous ne croyez point, et parlons d’autre chose ; car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer avec vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes et que vous ne me défendez que les remontrances.
Eh bien ?
Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?
Laissons cela.
C’est-à-dire que non. Et à l’enfer ?
Eh ?
Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?
Oui, oui.
Aussi peu. Ne croyez-vous point à l’autre vie ?
Ah ! ah ! ah !
Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, le Moine bourru, qu’en croyez-vous ? Eh !
La peste soit du fat !
Et voilà ce que je ne puis souffrir ; car il n’y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu’est-ce donc que vous croyez ?
Ce que je crois ?
Oui.
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
La belle croyance et les beaux articles de foi que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n’ai point étudié comme vous, Dieu merci ! et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens et mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple : êtes-vous fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre ? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces… ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui… Oh ! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.
J’attends que ton raisonnement soit fini.
Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner… (Il se laisse tomber en tournant.)
Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.
Morbleu ! je suis bien sot de m’amuser à raisonner avec vous ; croyez ce que vous voudrez : il m’importe bien que vous soyez damné !
Mais, tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.