Scène V
Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.
Ah ! ah !
Monsieur, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui parlez d’amour aussi ?
Non. Au contraire, c’est elle qui me témoignait une envie d’être ma femme, et je lui répondais que j’étais engagé à vous.
Qu’est-ce que c’est donc que vous veut Mathurine ?
Elle est jalouse de me voir vous parler et voudrait bien que je l’épousasse ; mais je lui dis que c’est vous que je veux.
Quoi ! Charlotte…
Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s’est mis cela dans la tête.
Comment donc ! Mathurine…
C’est en vain que vous lui parlerez ; vous ne lui ôterez point cette fantaisie.
Est-ce que ?…
Il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison.
Je voudrais…
Elle est obstinée comme tous les diables.
Vraiment…
Ne lui dites rien, c’est une folle.
Je pense…
Laissez-la là, c’est une extravagante.
Non, non, il faut que je lui parle.
Je veux voir un peu ses raisons.
Quoi !…
Je gage qu’elle va vous dire que je lui ai promis de l’épouser.
Je…
Gageons qu’elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme.
Holà ! Charlotte, ce n’est pas bien de courir sur le marché des autres.
Ce n’est pas honnête, Mathurine, d’être jalouse que Monsieur me parle.
C’est moi que Monsieur a vue la première.
S’il vous a vue la première, il m’a vue la seconde, et m’a promis de m’épouser.
Eh bien ! que vous ai-je dit ?
Je vous baise les mains ; c’est moi, et non pas vous, qu’il a promis d’épouser.
N’ai-je pas deviné ?
À d’autres, je vous prie ; c’est moi, vous dis-je.
Vous vous moquez des gens ; c’est moi, encore un coup.
Le voilà qui est pour le dire, si je n’ai pas raison.
Le voilà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.
Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l’épouser ?
DON JUAN, bas, à Charlotte.Vous vous raillez de moi.
Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d’être son mari ?
Pouvez-vous avoir cette pensée ?
Vous voyez qu’elle le soutient.
Laissez-la faire.
Vous êtes témoin comme elle l’assure.
Laissez-la dire.
Non, non, il faut savoir la vérité.
Il est question de trancher cela.
Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre erreur 1.
Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous remette à votre place 2.
Monsieur, videz la querelle, s’il vous plaît.
Mettez-nous d’accord, monsieur.
Vous allez voir.
Vous allez voir vous-même.
Dites.
Parlez.
Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femme. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qu’il en est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger à des redites là-dessus ? Celle à qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas, en elle-même, de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses. Il faut faire, et non pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles. Aussi, n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord ; et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. (Haut.) J’ai un petit ordre à donner ; je viens vous retrouver dans un quart d’heure.