XXI
Régina, à qui on avait voulu épargner ce spectacle et ce désespoir, ne fut instruite que peu à peu, et longtemps après qu’elle n’était plus, de la mort de sa chère Clotilde. La fougue de sa douleur éclata en cris et en sanglots qui firent craindre pour ses jours. La première explosion de la première douleur, dans une âme où tout sentiment était passion, faillit emporter la vie elle-même. Sa grand-mère fut obligée de l’envoyer à Naples pour contraindre ses yeux et son âme à se distraire forcément d’une seule pensée par la diversité des aspects et par l’agitation des séjours et des heures ; mais elle ne vit rien que l’image de Clotilde entre elle et toute la nature. Son linceul était étendu sur la terre et sur la mer. Le monde entier ne contient jamais que ce qu’on y voit intérieurement. On eut de longues et sérieuses inquiétudes ; mais sa jeunesse et sa sève de vie surabondante et toujours renouvelée, que rien ne pouvait longtemps corrompre ni tarir, l’emportèrent sur son âme même. Elle vécut et embellit encore dans le deuil, qu’elle voulut porter, comme pour la perte d’une sœur. Elle se couvrit, comme de reliques de tendresse, de tous les bijoux, de tous les cheveux, de tous les ouvrages de main que Clotilde avait échangés avec elle pendant leur longue et tendre intimité du couvent. Colliers, bracelets, pendants d’oreilles, anneaux, boucles de ceinture, agrafes, corail ou perle, tout était Clotilde encore dans ses cheveux, autour de son cou, sur sa poitrine, à ses bras, à ses doigts ; tout était Clotilde, surtout dans son cœur. Elle avait mêlé ce nom comme un talisman à son chapelet ; elle le prononçait dans toutes ses prières, comme une invocation idolâtre à quelque créature divinisée qui lui était apparue sur la terre au commencement de son pèlerinage, et qui devait avoir une influence céleste encore sur sa destinée. Clotilde était le sursùm corda perpétuel de cette jeune fille. Sa grand-mère, aussi simple que bonne, ne contrariait aucun des caprices de la douleur, s’associait à toutes ces pratiques du culte, à la mémoire de l’amie tant adorée de son enfant, et faisait dire par centaines des messes à toutes les chapelles pour le repos de l’âme de cette pauvre jeune Française, qu’aucune mère et qu’aucune sœur ne pleuraient ici-bas dans sa patrie.