XX
Deux années s’écoulèrent ainsi pour les deux compagnes de solitude sans varier en rien leur existence, si ce n’est en accroissant chaque jour la tendresse qu’elles avaient l’une pour l’autre, en développant leur âme, en achevant et en mûrissant leur beauté. Clotilde touchait à dix-huit ans et Régina à seize. La mort de la mère de Clotilde, à la suite de sa maladie de langueur, plongea sa fille dans une douleur sourde et lente qui la consuma dans les bras de Régina. La nouvelle de la perte de son père et l’absence forcée et prolongée de son frère achevèrent d’évaporer une vie qui s’était concentrée dans ces trois pensées, et qui ne tenait plus à la terre que par une racine. Cette dernière racine allait être tranchée aussi. On annonça au couvent que Régina allait en sortir pour être fiancée au prince de ***, parent et ami de son tuteur.
En effet, la comtesse Livia vint retirer du couvent sa petite-fille pour la garder quelques mois chez elle, dans sa villa de F… Les deux amies ne pouvaient s’arracher des bras l’une de l’autre. Régina jurait à sa grand-mère qu’elle préférait se faire monaca pour le reste de sa vie à la douleur de quitter pour longtemps son amie malade. On lui promit que l’absence ne serait pas longue, que le mariage serait ajourné à deux ou trois ans de là ; elle fut enlevée, presque de force, par la comtesse Livia, par ses femmes et par sa nourrice. Les portes du couvent se refermèrent sur la pauvre Clotilde. Sa cellule lui parut une nuit funèbre, une tombe anticipée, un silence éternel, aussitôt que le rayon, la vie et la voix de Régina en eurent disparu. Aux premiers jours de novembre sa langueur redoubla, la fièvre la prit, ses joues se colorèrent pour la première fois des teintes du soleil couchant sur les feuilles transies du cerisier ; elle expira en appelant son amie et son frère. J’ai vu sa tombe, avec ce nom français dépaysé dans la mort, au milieu de tous ces noms de religieuses ou de novices de l’État romain.