XXII
À la fin et tout à coup, Régina changea de visage, et parut, on ne sait comment, intérieurement calme et comme à demi-consolée. Elle m’a raconté elle-même comment s’opéra soudainement en elle ce phénomène, qu’elle appelait, comme toutes les Italiennes, un miracle de la Madonna du Pausilippe.
– Un soir, me disait-elle, je descendis de calèche, aux sons de la cloche qui appelait les passants à une bénédiction, devant une petite chapelle voisine de la grotte du Pausilippe. Nous y entrâmes, ma grand-mère et moi, pour faire nos prières. Je n’avais jamais été si triste que ce jour-là ; j’étais découragée de vivre dans un monde qu’elle ne partageait plus avec moi ; je me disais : Que m’importent ce beau pays, ce beau ciel, cette belle mer et ces montagnes, et ces monuments, et ces théâtres, et ces regards de la foule, et ces cris d’admiration quand je passe en voiture découverte dans les rues ? Elle n’est plus là pour participer à rien de tout cela avec moi ; j’aime mieux sa pensée dans le ciel que l’admiration de toute la terre ! La terre est vide depuis qu’elle n’y est plus. Je pleurais, en me cachant, le plus que je pouvais, de ma grand-mère, sur mes mains jointes, devant le saint sacrement.
Et, tout à coup, j’entendis, non pas en idée, mais en moi, à mon oreille intérieure, comme je vous entends, j’entendis une voix qui me dit :
– Mais, Régina, tu rêves ; elle y est, elle y est encore. Ne t’a-t-elle pas dit qu’elle avait un frère, un autre elle-même, son frère si semblable de visage et d’âme à elle, que sa mère même ne les aurait pas distingués ? Son frère, qui t’aimera comme elle t’aimait, puisqu’il est en tout pareil à elle, et qu’elle t’aimait comme jamais sœur n’aima sa sœur jumelle ? Son frère, qui respire, qui vit, qui pense, qui sent exactement et sous les mêmes traits sous lesquels elle respirait, vivait, pensait, sentait elle-même ? Son frère, dans le cœur de qui, si nous nous rencontrions jamais, je retrouverais les mêmes prédilections que je regrette en elle et que nul autre être sur la terre ne pourrait me rendre que lui !
Cette pensée, me disait Régina, entra dans mon âme aussi soudainement qu’entre un rayon de soleil dans une chambre pleine de ténèbres et dont on ouvre les volets. Elle fit apparaître en moi mille choses que je croyais mortes et ensevelies avec Clotilde. Cela me sembla tellement un miracle obtenu par l’intercession de mon amie, que je m’inclinai de nouveau jusqu’à terre pour remercier Dieu et ses anges, et que je baisai le pavé d’où cette belle apparition de son frère me semblait être sortie pour moi. C’était comme une résurrection de ma tendresse sous une autre forme, sous un autre être dont j’espérais être aimée, et que j’allais moi-même pouvoir aimer encore autant que la première.
Ma grand-mère en sortant me vit tellement rayonnante et transfigurée, qu’elle me demanda ce que j’avais de nouveau dans l’âme. Je ne lui dis pas ce que j’avais rêvé, mais je lui dis que j’avais tant prié que les anges m’avaient consolée. Nous allâmes ce soir-là jusque sur le rivage de la mer à Bagnoli, de l’autre côté de la grotte du Pausilippe, puis au théâtre Saint-Char-les ; ici, chaque murmure de la vague ; là, chaque note de la musique semblait me rapporter l’apparition, la voix, les chuchotements des lèvres de celui que j’aimais tant. Oh ! combien j’aurais donné pour le voir ! Je cherchais de loge en loge, et dans les nombreuses têtes tournées vers moi de ces galeries et de ce parterre, un visage qui pût me rappeler les traits de Clotilde, et si je l’avais trouvé, je n’aurais pas pu m’empêcher de pousser un cri.
En quittant Naples, ma grand-mère me ramena par San Germano dans son vieux château au pied des Abruzzes. Je fus étonnée d’y trouver mon tuteur avec le prince de *** et quelques hommes de loi réunis qui semblaient y attendre mon arrivée. Un air de mystère et de fête régnait dans l’antique demeure. Le soir, des conférences secrètes eurent lieu entre mon tuteur et ma grand-mère. Elle s’agitait et pleurait beaucoup tout en affectant avec moi un air de félicitation et de joie. Je n’ai pas le courage de vous dire le reste.