XXIII
Ces circonstances, sur lesquelles Régina répugnait à revenir, même par un mot, dans les conversations sans fin que j’ai eues avec elle plus tard, étaient celles de son mariage, moitié surprise, moitié violence, avec le prince ***. Le prince était presque un vieillard ; il était parent de la comtesse Livia, il avait une grande fortune ; Régina devait elle-même alors en posséder une assez considérable par l’absence d’héritiers mâles dans la famille. La réunion de ces deux branches, par un mariage disproportionné d’âge, devait réunir de grandes terres sur la tête des descendants du prince *** et de Régina. La grand-mère, qui détestait le prince ***, qui redoutait le tuteur, qui était à la fois violente et faible comme les femmes âgées qui n’ont eu que des passions, résista longtemps, puis finit par consentir et livrer sa petite-fille, à condition seulement que le mariage ne serait qu’un acte d’obéissance de sa part, une espèce d’engagement futur ratifié par un notaire et par un prêtre, mais qu’on lui laisserait sa petite-fille à elle seule encore trois ans. D’ailleurs, en consentant étourdiment à se rendre avec elle dans les Abruzzes, elle s’ôtait enlevé à elle-même tout moyen de résistance morale à cette union et tout moyen d’éloignement. Elle n’était entourée que des amis et des affidés du prince et du tuteur de Régina. Il était trop tard pour les contredire. Sans oser la prévenir la veille, autrement que par ses larmes, du sacrifice dont elle allait être la victime le lendemain, elle lui annonça, à son réveil, la volonté de la famille. Une heure après, Régina était mariée dans la chapelle du château de ***. Le prince, le tuteur et leur suite tinrent parole, et se retirèrent à Rome aussitôt après la célébration du mariage, laissant Régina à sa grand-mère, comme une enfant qui ne pouvait pas encore tenir le rang d’épouse et l’autorité de maîtresse de maison dans le palais de son mari ! Son extrême jeunesse servit de prétexte pour colorer, aux yeux de la société de Rome, cette réserve du vieux prince ***. Il n’y eut de changé, dans la vie de Régina, que son nom. Au bout de quelques jours, elle avait presque oublié elle-même qu’elle ne s’appartenait plus. Il fut convenu que la jeune princesse de *** voyagerait avec sa grand-mère à Sienne, à Florence, à Naples, en Sicile, pendant les saisons d’été, et qu’elle vivrait à Rome comme pour achever son éducation dans le même couvent de la Longara où elle venait de passer son enfance. Sa grand-mère s’y retirerait avec elle pour ne pas se séparer de son idole, qu’elle ne pouvait pas produire en public dans les salons tant qu’elle lui était laissée par l’indulgence de son mari.
Ce plan fut exécuté pendant un an tel qu’il avait été réglé.