XV
Elle était déjà dans le monastère depuis quelques mois, lorsque Régina y fut amenée par sa grand-mère pour achever son éducation. Régina, gâtée et adulée jusque-là par sa grand-mère, et effrayée par le costume et par la vieillesse des religieuses, se jeta naturellement d’instinct dans l’idolâtrie de sa seule compagne Clotilde. Les distractions des études de femmes dans un cloître à demi-désert d’Italie n’étaient pas de nature à occuper beaucoup les heures et les imaginations actives de deux recluses de leur âge. On sait ce qu’était alors la vie de ces couvents : des cérémonies religieuses plus propres à fanatiser les sens qu’à édifier les âmes, des parfums, des tableaux, des fleurs, des musiques dans la chapelle ; des livres mystiques, des processions, des rosaires sans fin et sans idées, des pratiques enfantines, des coutumes austères, des recueillements extérieurs, des méditations marquées au cadran à différentes heures du jour ; un peu de musique et de poésie sainte enseignée aux élèves par des maîtresses affiliées à la maison ; de lentes promenades dans l’enceinte cloîtrée, de longues solitudes imposées aux novices dans leurs cellules ; la diversion de quelques visites de dignitaires de l’Église, protecteurs du couvent ; les sermons familiers de quelques prédicateurs célèbres de la paroisse au carême et aux avents ; la monotonie dans le vide, l’importance dans le rien, un sensualisme pieux sanctifié par le mysticisme : voilà l’éducation de l’Italie et de l’Espagne alors. Il n’y avait pas de noviciat plus propre à annuler toutes les facultés raisonnables, et à en allumer ou à en égarer une seule : l’imagination. Aussi était-ce l’effet ordinaire de ces réclusions des jeunes filles. Piété dans les habitudes, vide dans l’esprit, passion dans le cœur. Telles sortaient de là ces véritables orientales de l’Europe, pour entrer, de l’ignorance et de la puérilité des cloîtres, dans la liberté et dans la volupté de la vie.
Mais Clotilde, avant d’entrer par circonstance dans ce couvent, à cause d’une absence de son père et d’une maladie de langueur de sa mère, avait reçu déjà, dans la maison paternelle, une éducation très supérieure à cette ombre d’éducation cloitrée. Son père, sa mère, une gouvernante lettrée amenée par eux d’Angleterre à Rome, lui avaient enseigné de bonne heure, et presque au-dessus de la mesure de son âge, tout ce qui compose, à Paris ou à Londres, l’éducation d’une jeune fille accomplie. Elle avait étudié l’histoire ; elle avait reçu les principes des arts ; elle avait lu, par fragments, les grands poètes traduits de l’antiquité ; elle parlait trois langues sans les avoir apprises autrement que par l’usage, le français, l’anglais, l’italien. Elle avait entendu, chez son père et chez sa mère, les entretiens sérieux des hommes distingués de ces trois nations, entretiens que les enfants n’ont pas l’air d’écouter, mais qu’ils retiennent. Les émigrés français eux-mêmes ôtaient des novateurs audacieux en comparaison des idées et des mœurs de l’Italie cloîtrée. Clotilde, quoique pieuse comme sa mère, planait, toute jeune qu’elle était, sur l’ignorance et sur la puérilité des dévotions de son cloître.
Elle avait apporté au couvent quelques volumes de choix de ses meilleurs livres d’éducation anglais et français, que les religieuses romaines avaient admis sans les comprendre, et dans lesquels elle s’instruisait ou se charmait elle-même, pour se préserver de l’oisiveté et de la contagion de commérages de ce petit monde séquestré de toute idée. Son exemple et sa conversation instruisaient plus Régina que les fastidieuses leçons de ces religieuses, ignorantes comme des enfants en cheveux blancs.
Clotilde avait éprouvé pour Régina, au premier coup d’œil, la même inclination naturelle qui avait entraîné Régina vers la jeune Française. La merveilleuse beauté de l’Italienne avait été comme un rayon flottant sur les murs de sa cellule ; son cœur avait bientôt suivi ses regards. La beauté, surtout quand elle est composée de ce mystère qu’on appelle charme, ne darde pas seulement du front de la femme dans le regard de l’homme : elle impressionne différemment, mais elle impressionne aussi les yeux et le cœur entre de jeunes beautés du même sexe ; elle produit chez les hommes l’amour, chez les femmes l’admiration et l’attrait de l’âme. La beauté est un don inconnu et une puissance magique. Il n’est permis à aucun être vivant d’y échapper. Être belle, c’est régner.
Ces deux jeunes filles sentirent l’une par l’autre cette puissance occulte de la beauté diverse, mais éclatante chez toutes deux. Cette diversité même, ou cette opposition de beauté, concentrée dans Clotilde, rayonnante, transparente, explosive pour ainsi dire dans Régina, fut, peut-être à leur insu, une des causes qui les attira davantage l’une vers l’autre. Les contrastes s’attirent, parce qu’ils se complètent. Leur amitié devint l’unique sentiment d’existence qu’elles eussent ainsi dans cette solitude. Les petites filles qui venaient après elles étaient trop enfants, les religieuses étaient trop avancées en âge et trop submergées dans leurs minuties et dans leurs pratiques pour offrir aucune occasion d’aimer à ces deux âmes de quatorze et quinze ans. Elles se sentaient refoulées sympathiquement l’une contre l’autre, et elles s’en réjouissaient intérieurement ; car, bien qu’innocentes contre leurs cœurs, leur amitié était jalouse ; elles auraient été malheureuses de la moindre rivalité d’affection.