XVIII
Peut-être aussi ces conversations nocturnes et secrètes avec son amie ne l’avaient-elles tant frappée que parce que ce furent ces longs entretiens qui devinrent l’occasion et l’origine de son amour et de sa destinée.
On conçoit que les pensées des deux recluses devaient être, en effet, souvent reportées vers leurs deux familles. Régina ne connaissait de la sienne que sa grand-mère, dans le palais de laquelle elle avait été élevée à ***, sa nourrice, son tuteur, le prince *** et quelques abbés ou monsignori, parents et habitués de sa maison, qui fréquentaient à Rome ou à *** les salons de la comtesse de Livia. Mais Clotilde avait un père, une mère, un frère surtout, compagnon et ami de sa première enfance, maintenant relégué dans sa première patrie. Elle adorait ce frère, elle en parlait sans cesse à son amie, qui ne se lassait jamais de ramener l’entretien sur lui. Elle voulait savoir son âge, sa figure, sa taille, ses traits, son caractère, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, jusqu’au son de sa voix et aux habitudes de ses gestes.
Clotilde lui disait :
– Je n’ai pas besoin de te faire et de te refaire sans cesse son portrait. Regarde-moi : jamais la nature n’a fait deux êtres plus parfaitement semblables de visage, de cœur et d’âme, que mon frère et moi. Nous avons été portés dans le même sein, par la même mère, à peu près dans le même temps, au milieu des mêmes pensées de malheur, de proscription, d’exil, qui attendrissaient et assombrissaient le même cœur ; nous sommes nés dans les mêmes climats nuageux, au bord et au bruit des tempêtes dix même Océan ; nous avons erré ensemble dans les mêmes berceaux. Sur les mêmes vagues, cherchant et perdant tour à tour les mêmes asiles, nous avons passé ensuite ensemble dans ces mêmes palais et dans ces mêmes villas de Rome, devenue notre troisième patrie, nous y avons épanoui ensemble comme deux plantes frileuses transplantées au Midi, nos corps, nos yeux, nos âmes à ton beau soleil ; nous y avons cependant nourri toujours ensemble les souvenirs loin tains de nos premiers ciels et de nos premières infortunes, en sorte que nous avons l’un et l’autre conservé quelque chose de l’ombre triste et froide de la Bretagne, dans le rayonnement extérieur de ton Italie. Romains par les sens, Bretons par le cœur, tièdes comme notre nouveau ciel, sévères comme notre ancien sol, rêveurs comme ces nuits, graves comme nos brumes, voilà mon frère et moi au-dedans. Quant à l’extérieur, du moins lorsqu’il avait seize ans et qu’il partit pour la Bretagne, s’il avait revêtu mes vêtements, et que j’eusse revêtu les siens, notre mère elle-même aurait eu de la peine à nous reconnaître. Je suis son ombre et il est mon miroir. Mais l’âge à présent aura dû le changer un peu. Dieu ! que je voudrais le revoir, sur son beau cheval noir et sous ses armes dont il m’écrit de si vives descriptions, avec cet enthousiasme militaire de nos Bretons pour son nouveau métier.
– Et moi donc, disait Régina, que je voudrais le voir ! Il me semble que c’est encore toi que je verrais, que je l’aimerais comme je t’aime, que je lui parlerais comme je te parle, et que je ne serais pas plus intimidée avec lui qu’avec toi.
Et les deux amies s’embrassaient et se mettaient à rire et à rêver tout bas, de peur que le bruit de ces conversations ne réveillât les religieuses.