CHAPITRE XVIII
Lorsque Miss Marple pénétra dans le hall de l’hôtel, la réceptionniste s’avança vers elle.
— Il y a quelqu’un qui désirerait vous parler. C’est l’archidiacre Brabazon. Il a appris que vous étiez de passage chez nous et il voulait absolument vous voir avant votre départ. Il vous attend dans le salon de la télévision. J’ai pensé que vous y seriez plus tranquilles que dans le grand salon.
L’archidiacre Brabazon était le vieux clergyman que Miss Marple avait remarqué à l’église. Il se leva à son entrée.
— Miss Marple ? Je suis venu ce matin assister au service à la mémoire de Miss Elizabeth Temple, qui était une de mes vieilles amies.
— Asseyez-vous donc, je vous en prie.
— Merci. Je ne suis pas aussi solide qu’autrefois.
Miss Marple prit place, elle aussi, dans un fauteuil.
— Je me rends compte, reprit le clergyman, que je vous suis totalement inconnu. Mais j’ai fait une brève visite à l’hôpital de Carristown pour avoir un entretien avec l’infirmière-chef, avant de me rendre au service, et elle m’a appris qu’Elizabeth Temple vous avait réclamée à son chevet.
— C’est parfaitement exact, et cela m’a d’ailleurs surprise.
— N’étiez-vous pas une de ses amies ?
— Non. J’avais seulement fait sa connaissance au cours de ce voyage. Nous avions échangé quelques idées et avions sympathisé tout de suite, mais je n’en ai pas moins été étonnée quand elle a manifesté le désir de me voir.
— Ainsi que je vous l’ai dit, Elizabeth Temple était pour moi une amie de toujours. J’habite Fillminster, où votre car fera halte après-demain, et elle s’apprêtait à me rendre visite, car elle souhaitait, m’avait-elle écrit, me consulter sur un sujet qui lui tenait à cœur.
— Puis-je vous poser une question, en espérant qu’elle ne sera pas indiscrète ?
— Je vous en prie.
— Miss Temple m’avait dit qu’elle n’avait pas entrepris ce voyage dans le seul but de visiter des demeures historiques et des jardins, et qu’elle effectuait une sorte de pèlerinage. C’est le terme même qu’elle a employé.
— Très intéressant, en vérité. Et sans doute significatif.
— Croyez-vous – et c’est la question que je voudrais vous poser – que le but de ce « pèlerinage », fût précisément la visite qu’elle comptait vous faire ?
— Je pense que c’est probable.
— Nous avons parlé d’une jeune fille du nom de Verity Hunt.
— Ah oui ! Verity Hunt. Elle est morte il y a déjà plusieurs années. Le saviez-vous ?
— Oui, je le savais. Miss Temple m’a appris que cette jeune fille avait été fiancée au fils d’un certain Mr Rafiel. Ce Mr Rafiel – qui est décédé lui aussi – était un de mes amis. C’est même lui qui a financé mon voyage, et j’ai pensé qu’il souhaitait peut-être me faire rencontrer Miss Temple, sachant qu’elle serait à même de me fournir certains renseignements.
— Des renseignements sur Verity ?
— Oui.
— C’est aussi la raison pour laquelle elle venait me voir. Elle voulait être mise au courant de certains faits.
— Savoir, probablement, pourquoi Verity avait rompu ses fiançailles avec le jeune Rafiel.
— Verity, répondit l’archidiacre, n’a pas rompu ses fiançailles. J’en suis absolument sûr.
— Pourquoi, dans ces conditions, le mariage n’a-t-il pas eu lieu ? N’allez pas croire que ma question n’est dictée que par la simple curiosité. Je ne suis pas en pèlerinage, moi, mais en mission, si je puis employer ce terme.
Le clergyman dévisagea un instant la vieille demoiselle.
— J’exécute les dernières volontés du père de Michael Rafiel, précisa Miss Marple.
— Je n’ai aucune raison de ne pas vous dire ce que je sais. Ces deux jeunes gens avaient l’intention de se marier, et ils m’avaient demandé de célébrer ce mariage, qu’ils souhaitaient garder secret. Je connaissais depuis longtemps cette chère petite Verity, que j’avais préparée à la confirmation. En effet, à cette époque, je me rendais assez régulièrement à Fallowfield pour le Carême, pour Pâques et en d’autres occasions. Miss Temple était une femme extraordinaire, extrêmement compétente, sachant guider ses élèves et utiliser toutes leurs possibilités. Quant à Verity, c’était une des plus remarquables jeunes filles que j’aie jamais connues. Elle n’était pas seulement très belle physiquement, elle avait aussi des qualités morales indéniables. Mais elle avait eu le grand malheur de perdre ses parents avant d’avoir vraiment atteint l’âge adulte. C’est après leur mort qu’elle était allée habiter chez Miss Clotilde Bradbury-Scott, qui était une amie de sa mère et qui a tout fait pour lui rendre la vie agréable. Elle l’a emmenée deux ou trois fois à l’étranger, et elle l’aimait profondément. Verity, de son côté, lui était très attachée. Je ne l’avais pas revue depuis qu’elle avait quitté le collège, lorsqu’un jour elle vint me voir chez moi en compagnie de Michael Rafiel que je connaissais vaguement. Ils s’étaient épris l’un de l’autre et voulaient se marier.
— Et vous avez accepté de célébrer le mariage ?
— Oui. Peut-être pensez-vous que j’aurais dû refuser, étant donné qu’ils étaient venus en secret et à l’insu de Miss Bradbury-Scott, laquelle, je suppose, avait dû essayer de dissuader la jeune fille. C’était d’ailleurs son droit ; car, à franchement parler, Michael Rafiel n’était pas exactement le fiancé qu’on aurait souhaité à Verity. Je ne le lui ai d’ailleurs pas caché, mais je me suis aperçu qu’il l’avait mise au courant de son passé. Il lui avait aussi promis de s’amender. Je la mis cependant en garde, en lui précisant bien que la nature humaine ne se transforme pas aussi aisément. Elle me répondit qu’elle s’en rendait parfaitement compte. « Je connais Mike, me dit-elle, et je sais qu’il sera sans doute toujours le même. Mais je l’aime et je suis prête à courir le risque. » J’ai connu beaucoup de jeunes couples, dans la vie sacerdotale, et j’ai appris à reconnaître l’amour véritable. Eh bien, je puis affirmer que ces deux jeunes gens s’aimaient. J’ai donc accepté de les marier. Nous avons fixé le jour, l’heure et le lieu…
— Et ils voulaient que leur mariage fût tenu secret ?
— Oui. Je crois qu’ils craignaient que l’on n’y mît obstacle. Et je pense aussi que Verity avait le sentiment de se libérer, sentiment bien naturel, étant donné les circonstances dans lesquelles s’était déroulée sa vie. Elle avait perdu ses parents à l’âge où une jeune fille est le plus susceptible de s’enticher de quelqu’un : d’une compagne plus âgée, d’un professeur, que sais-je ? Cet état n’est évidemment que transitoire, et ensuite elle souhaite trouver le garçon à qui elle pourra offrir tout son amour, l’homme qui la complétera. Clotilde était extrêmement bonne pour Verity, et la jeune fille s’est d’abord passionnément attachée à elle. Mais, peu à peu, elle a dû prendre conscience d’un désir secret de liberté, de fuite même. Fuir pour aller où ? Elle n’en savait rien. Mais elle l’a compris dès qu’elle a rencontré Michael. Alors, elle a souhaité voler de ses propres ailes, s’installer dans une vie nouvelle auprès de l’homme qu’elle venait de découvrir et qu’elle aimait. Cependant, elle savait qu’il lui serait impossible de faire comprendre cela à Clotilde, qui se serait refusée à prendre au sérieux son amour pour Michael. Et Clotilde, je m’en rends compte maintenant, aurait eu raison. C’est pourquoi j’éprouve au fond de moi-même un certain sentiment de culpabilité. Mes intentions étaient bonnes, mais j’ignorais certaines choses. Je connaissais Verity, mais je ne connaissais pas Michael. Je comprenais que Verity voulût tenir son projet secret, car je savais Clotilde dotée d’une forte personnalité, et elle aurait certainement usé de toute son influence sur la jeune fille pour la faire renoncer à ce mariage.
— Pensez-vous que Verity l’ait tout de même mise au courant, et que Clotilde ait réussi à la convaincre ?
— Non, je ne le pense pas. Je suis sûre que Verity m’en aurait parlé.
— Que s’est-il passé, le jour prévu pour le mariage ?
— J’ai attendu les deux jeunes gens, mais ils ne sont pas venus. Et ils n’ont pas non plus envoyé un mot d’explication ou d’excuse. Rien. Je n’ai jamais compris, et aujourd’hui encore cela me semble incroyable. Comprenez-moi bien : ce que je trouve incompréhensible, ce n’est pas le fait qu’ils ne soient pas venus, mais bien le fait qu’ils ne m’aient en aucune façon donné de leurs nouvelles. C’est pourquoi je me demandais si Elizabeth Temple, avant de mourir, ne vous aurait pas fourni une explication. Je savais que Verity n’aurait rien dit à Clotilde, mais j’imaginais qu’elle avait pu se confier à Miss Temple.
— Elle lui avait seulement annoncé qu’elle allait épouser Michael Rafiel.
— Miss Temple n’en savait donc pas plus que moi.
— N’avez-vous aucune idée de ce qui a pu se passer ?
— Non. Je suis cependant convaincu que Verity et Michael ne se sont pas séparés, qu’ils n’ont pas rompu leurs fiançailles.
— Et pourtant, il faut bien qu’il se soit produit quelque chose.
— Un seul événement a pu mettre un terme à leur projet.
— La mort ?
Miss Marple se souvenait d’un mot prononcé par Miss Temple. Un mot qui lui avait paru résonner comme un glas.
— Oui, la mort, dit l’archidiacre.
— L’amour, murmura Miss Marple d’un air songeur.
— Que voulez-vous dire ?
— Je répète une parole de Miss Temple. Lorsque je lui ai demandé de quoi était morte Verity, elle m’a répondu : « D’amour. » Et elle a ajouté : « Un des mots les plus effrayants qui soient au monde. »
— Je comprends. Ou plutôt, je crois comprendre.
— Quelle est donc l’explication que vous entrevoyez ?
— Un dédoublement de la personnalité. Jekyll et Hyde sont des personnages bien réels, vous savez. Ils ne sont pas sortis de l’imagination de Stevenson[10]. Michael Rafiel pouvait être d’un côté un garçon aimable, charmant, ne visant que la poursuite du bonheur auprès de la jeune fille qu’il aimait, et il pouvait en même temps avoir une seconde personnalité qui le poussait à tuer. À tuer non pas un ennemi, mais au contraire la personne aimée. Et c’est ainsi qu’il a dû assassiner Verity, sans même savoir ni le pourquoi de son acte ni sa portée. Il faut qu’il ait été pris d’une véritable crise de folie pour étrangler sa fiancée et la défigurer sauvagement. Disons, si vous voulez, que Mr Hyde avait pris le dessus.
Miss Marple frissonna.
— Et pourtant, continua le clergyman, je me prends parfois à espérer que ce n’est pas lui qui a commis ce crime atroce, mais un autre, un étranger que la jeune fille aurait rencontré par hasard…
— L’hypothèse n’est pas à exclure, évidemment.
— Et pourtant, je dois reconnaître que Michael avait fait très mauvaise impression, le jour de son procès, en débitant des mensonges insensés et en se faisant fournir par des amis des alibis absolument invraisemblables. Manifestement, il avait peur. Il n’a pas soufflé mot de son projet de mariage, son avocat ayant dû se dire que cela risquerait de jouer contre lui. On aurait pu penser qu’il était dans l’obligation d’épouser la jeune fille et qu’il ne voulait pas. Cela est loin, maintenant, et j’ai oublié les détails. Mais tout était contre lui. Il avait vraiment l’air coupable, et il l’était. Pourquoi a-t-il tué Verity ? Parce qu’elle allait peut-être avoir un enfant ? Parce qu’il s’était déjà attaché à une autre femme ? On peut aussi supposer que Verity a soudain pris conscience du danger qu’elle courait, qu’elle a eu peur de lui, et que cette attitude a déclenché la fureur du jeune homme. On ne peut pas savoir.
— J’ai pourtant la conviction que l’horreur d’un tel crime s’accorde mal avec l’amour profond que, selon vous-même, ces deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre. Peut-être Michael aurait-il pu, en certaines circonstances, étrangler sa fiancée. Mais il n’aurait jamais défiguré aussi sauvagement le visage qu’il aimait.
Miss Marple resta un moment plongée dans ses pensées, puis elle murmura d’un air absorbé :
— L’amour, l’amour… Un mot effrayant.