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CHAPITRE III


LES LINGOTS D’OR

 

— L’histoire que je vais vous raconter n’est peut-être pas exactement dans la ligne que nous nous sommes fixée. En effet, je n’en connais pas le dénouement. Néanmoins, les faits sont si intéressants que j’aimerais vous la présenter comme un problème, et peut-être qu’à nous tous nous trouverons une solution logique.

« Les événements qui vont suivre se sont déroulés il y a deux ans en Cornouailles, au cours du week-end de Pentecôte.

— En Cornouailles ? l’interrompit Joyce Lemprière avec vivacité.

— Oui. Pourquoi ?

— Pour rien. Ou plutôt si, pour quelque chose. Le récit que j’ai l’intention de vous faire l’un de ces soirs a également pour cadre la Cornouailles. Très exactement un petit village de pêcheurs, appelé Rathole. Ne me dites pas que le vôtre aussi…

— Non. Rassurez-vous. Mon village à moi s’appelle Polperran. Il est situé sur la côte Ouest de Cornouailles, côte sauvage et rocheuse, comme chacun sait. J’avais fait la connaissance d’un certain John Newman quelques semaines plus tôt et j’avais trouvé en lui, un homme à l’esprit indépendant, à l’intelligence vive et extrêmement romanesque. Il avait loué, me dit-il, le vieux château du pays, Pol House, pour satisfaire sa passion de tout ce qui touche à l’époque élisabéthaine dont il était, me dit-il encore, l’un des spécialistes parmi les plus connus. Il me décrivit, par exemple, d’une manière vivante, si pittoresque et si enthousiaste, la déroute de l’Invincible Armada, que l’on aurait pu croire qu’il en avait été le témoin oculaire. Je me demande si vraiment la réincarnation… Oui, vraiment, je me le demande…

— Tu es doué toi-même d’un esprit si romanesque, mon cher enfant, murmura Miss Marple en posant sur son neveu un regard plein d’indulgente tendresse.

— Je ne suis pas du tout romanesque, protesta Raymond West, vexé de s’entendre traité en quelque sorte d’esprit chimérique devant Joyce Lemprière. Mais John Newman était lui tout imprégné de son sujet et il m’intéressait de l’entendre ressusciter le passé. D’après lui, un navire appartenant à la flotte espagnole et contenant des quantités considérables d’or avait fait naufrage sur la côte de Cornouailles contre les Rochers du Serpent qui sont aussi dangereux que célèbres. Depuis quelques années, on avait fait de nombreuses tentatives pour retrouver le trésor et renflouer le navire, me dit-il encore. Je crois d’ailleurs que de pareilles histoires sont assez courantes et qu’il en circule davantage dans le monde qu’il n’y a de trésors enfouis au fond des mers. Une Société avait même été constituée, mais elle avait fait faillite et Newman avait pu en racheter les droits pour trois fois rien. Son enthousiasme était contagieux. À son avis, il suffirait pour retrouver l’or qui reposait au fond de la mer, d’utiliser les moyens les plus modernes mis à la disposition de l’homme par les progrès scientifiques.

En l’écoutant discourir, il me venait à l’esprit que les choses arrivent souvent ainsi et qu’un homme riche comme Newman, indifférent à la valeur vénale d’une découverte, réussit souvent presque sans effort. Je dois dire que son ardeur me gagnait et que je voyais des galions dérivant vers la côte, fuyant devant la tempête et venant se briser contre les rochers. Le mot de galion était à lui seul romantique. L’expression « or espagnol » fait tressaillir l’écolier aussi bien que l’homme mûr. De plus, je travaillais, à l’époque, à un roman dont quelques épisodes se déroulaient au seizième siècle et je pensai que je pourrais recueillir auprès de mon hôte une authentique couleur locale.

— Je pris donc le train le vendredi matin à Paddington l’esprit tout excité à l’idée des découvertes que je ferais peut-être et de la documentation que je rapporterais sans aucun doute. Un autre voyageur et moi-même partagions un compartiment. Mon compagnon de route était grand et avait l’allure militaire, et je ne pouvais me défendre de penser que je l’avais déjà rencontré quelque part. Je tourmentai un moment ma mémoire sans résultat lorsque tout à coup je le reconnus. C’était l’inspecteur Badgoworth. J’avais eu affaire à lui lorsque j’avais fait une série d’articles sur la disparition mystérieuse d’Evenon.

Je me fis reconnaître de lui et nous bavardâmes bientôt le plus agréablement du monde. Lorsque je lui dis que j’allais à Polperran, il remarqua que la coïncidence était amusante. Il y allait lui aussi. Je n’aime pas paraître curieux et je pris soin de ne pas lui demander ce qui l’amenait là-bas. Au contraire, je lui parlai de l’intérêt que je ressentais pour ce village en raison des événements qui s’y étaient déroulés jadis et je fis allusion au galion espagnol qui s’y était échoué corps et biens. À ma grande surprise, l’inspecteur parut au courant de cette histoire.

— Il s’agit du Juan Fernandez, dit-il, et votre ami n’est pas le premier à y engloutir de l’argent dans l’espoir de faire jaillir des monceaux d’or des flancs de ce bateau. C’est un rêve.

— Et toute l’histoire n’est sans doute rien d’autre qu’un mythe, dis-je. Aucun navire n’a jamais dû sombrer en cet endroit.

— Il n’est pas impossible du tout que le vaisseau en question ait coulé en ce point de la côte et qu’il y soit enseveli en compagnie de beaucoup d’autres. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre incalculable de naufrages qu’il y a eu et qu’il y a toujours par là-bas. C’est d’ailleurs pour cela que je m’y rends à propos du naufrage de l’Otrante il y a six mois.

— J’en ai lu le récit dans la presse, dis-je. Il n’y a pas eu mort d’homme, n’est-ce pas ?

— Non, mais il y a eu une autre perte. On ne le sait pas en général, mais l’Otrante transportait des lingots d’or.

— Vraiment ? dis-je très intéressé.

— Bien entendu nous y avons mis des plongeurs, mais… l’or a disparu, Mr West.

— Disparu ? Comment a-t-il pu disparaître ? questionnais-je avec étonnement.

— C’est ce qu’il s’agit de découvrir. La chambre forte a été éventrée par le choc contre les rochers et nos hommes grenouilles n’ont eu aucun mal pour y pénétrer, mais ils l’ont trouvée vide. Toute la question est de savoir si l’or a été volé avant le naufrage ou après, ou même s’il a jamais été déposé dans la chambre forte.

— Dites-donc c’est une histoire bien étrange, remarquai-je.

— D’autant plus qu’il s’agissait de lingots pesants et non d’un collier facile à enfouir au fond d’une poche. Ils étaient aussi encombrants que volumineux ; bref on aurait pu croire la chose impossible. S’il ne s’agit pas de quelque tour de passe-passe avant le départ du navire, les lingots ont disparu au cours des derniers six mois… et je me rends sur place pour enquêter.

Je trouvai Newman qui m’attendait à la gare. Il s’excusa de n’avoir pas sa voiture, envoyée à Tnuro pour quelques réparations et d’être venu me chercher avec une camionnette de la ferme. Je m’assis à ses côtés et nous nous engageâmes avec prudence dans les rues escarpées du village. Après avoir grimpé une rampe presque à pic et suivi un chemin venté, nous franchîmes les lourdes portes de Pol House, placées entre des piliers de granit.

L’endroit était des plus agréables. Située tout en haut des falaises, la demeure dominait la mer. Une partie de la construction datait de trois ou quatre cents ans et on y avait ajouté une aile moderne. Derrière s’étendaient les terres cultivables qui s’enfonçaient assez loin dans le pays.

— Bienvenue à Pol House et à l’Enseigne du Galion d’Or, me dit Newman en désignant la belle reproduction d’un vaisseau espagnol toutes voiles dehors, suspendue au-dessus de la porte d’entrée.

Ma première soirée fut absolument merveilleuse. Mon hôte déroula sur une table de vieux manuscrits se rapportant au Juan Fernandez. Il me montra sur des cartes marines la position du bâtiment par des traits en pointillé et sortit des plans d’appareils de plongée qui me laissèrent, je l’avoue, absolument perplexe.

Je lui racontai ma rencontre avec l’inspecteur Badgoworth ce qui l’intéressa beaucoup.

— Il y a de drôles de gens dans le coin, dit-il, d’un air songeur. Ils ont la contrebande et le pillage dans le sang et lorsqu’un vaisseau s’échoue par ici, ils ne font rien pour lui venir en aide considérant que c’est pour eux un butin légitime tombé du ciel… ou qui leur arrive, plutôt, de la mer ! Il y a au village un type que j’aimerais vous faire connaître. C’est un intéressant spécimen des pilleurs d’épaves de jadis.

Le lendemain matin, le temps était splendide et nous descendîmes à Polperran où Newman me présenta son plongeur : un certain Higgins. L’homme, dont le visage paraissait buriné dans le bois, était taciturne et sa conversation se bornait à de rares monosyllabes. Ils parlèrent entre eux de questions techniques incompréhensibles pour moi, puis nous nous rendîmes aux « Trois Ancres » où une chope de bière délia quelque peu la langue du digne homme.

— Un détective de Londres est arrivé, grommela-t-il. On dit que le bateau qui a sombré en novembre transportait un chargement d’or considérable. Il n’est pas le premier à couler et il ne sera pas le dernier.

— Bravo, approuva le patron des « Trois Ancres ». Tu dis bien la vérité, Bill.

— Je le crois, Mr Kelvin.

Noir, basané, un torse impressionnant, des yeux fuyants injectés de sang, je compris que ce Kelvin devait être l’homme auquel Newman avait fait allusion.

— Nous ne voulons pas que les étrangers viennent se mêler de nos affaires ici, bougonna le patron de l’auberge d’un air farouche.

— Y compris la police ? demanda Newman en souriant.

— Y compris la police… et les autres, répliqua Kelvin d’un ton significatif. Ne l’oubliez pas, Monsieur.

— Dites donc, Newman, dis-je en remontant la colline, la phrase de ce vieux dur à cuire contenait une menace non déguisée.

Mon ami éclata de rire.

— Pensez donc ! Il n’y a absolument rien à craindre des gens d’ici.

Il ne me convainquit pas, le bonhomme m’ayant paru un de ces types dangereux, brutal et primitif, dont on ne peut jamais prévoir les réactions.

Je crois que je peux faire remonter le début de mon inquiétude à ce moment-là. J’avais assez bien dormi la première nuit, mais la nuit suivante, j’eus un sommeil agité et je me réveillai à plusieurs reprises avec un sentiment de malaise.

Le dimanche matin, le temps était maussade, le ciel couvert et on entendait des roulements de tonnerre dans le lointain. Il m’est toujours difficile de dissimuler mes sentiments et Newman s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas.

— Qu’est-ce qu’il y a, West ? Vous semblez avoir les nerfs à vif ce matin ?

— Je n’en sais rien, avouai-je, mais j’ai une sorte de pressentiment désagréable.

— C’est le temps.

— Peut-être bien.

Je n’ajoutai rien d’autre. Dans l’après-midi, nous prîmes le canot à moteur, mais la pluie commençait à tomber et nous fûmes heureux de rentrer et de nous changer.

Dans la soirée, mon sentiment de malaise s’accentua encore. Dehors la tempête faisait rage, mais vers les dix heures, elle s’apaisa. Newman surveillait l’état de la mer par la fenêtre.

— Ça s’arrange, dit-il. D’ici une demi-heure, il fera une très belle nuit et je pense que j’irai faire un tour.

Je bâillai.

— J’ai mal dormi la nuit dernière et j’ai terriblement sommeil, répliquai-je. Je préfère aller me coucher de bonne heure.

Je fis comme je l’avais dit, et si la nuit précédente je n’avais dormi que d’un œil, cette nuit-là, je m’endormis d’un sommeil profond, mais cependant agité et inquiet, traversé de cauchemars. Je rêvais d’abîmes sans fonds, de précipices au bord desquels j’errais tout en sachant qu’un faux pas signerait mon arrêt de mort. Lorsque je m’éveillai, les aiguilles de ma montre marquaient huit heures du matin. J’avais une horrible migraine et la terreur de mes rêves nocturnes embuait encore mon cerveau.

Cette impression d’angoisse était si forte que lorsque je m’approchai de la fenêtre pour l’ouvrir, la première chose que je vis fut un homme occupé à creuser une tombe.

Je me frottai les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas encore et regardai à nouveau dehors. Le fossoyeur était toujours là. Seulement, je reconnus en lui le jardinier de Newman et là « tombe » n’était qu’un trou destiné à recevoir trois rosiers qui, posés sur le sol de l’allée, attendaient d’être plantés.

Le jardinier leva la tête, m’aperçut et toucha son chapeau du doigt.

— Bonjour, Monsieur, cria-t-il. Beau temps ce matin.

J’étais encore trop sous l’influence de ma nuit pour partager complètement son enthousiasme.

— Il semble, oui, répliquai-je simplement.

Cependant, comme le jardinier l’avait dit, c’était une belle matinée. Le soleil brillait et le ciel d’un bleu très pâle promettait de la chaleur pour l’après-midi. Je descendis déjeuner en sifflotant. Newman n’avait pas de servante à domicile, mais deux femmes d’un certain âge, les deux sœurs, qui habitaient une ferme voisine, venaient tous les jours faire son ménage et préparer ses repas.

L’une d’elles plaçait la cafetière sur la table au moment où j’entrais dans la salle à manger.

— Bonjour Élisabeth, dis-je, Mr Newman n’est pas encore descendu ?

— Il doit être sorti très tôt ce matin, répliqua-t-elle. Il n’était pas à la maison lorsque nous sommes arrivées.

Je fus instantanément repris par l’inquiétude qui m’étreignait depuis la veille. Les deux matins précédents, Newman était descendu déjeuner assez tard et il ne m’avait pas paru être un homme du matin. Sous le coup de cette impression, je montai en courant jusqu’à sa chambre ; elle était vide et, de plus, il n’avait pas dormi dans son lit. Un rapide examen de la pièce me révéla deux autres choses :

Si Newman était sorti pour une promenade, il était sorti avec les vêtements qu’il portait la veille au soir, car ils n’étaient pas dans sa penderie.

J’eus la certitude que mes mauvais pressentiments ne m’avaient pas trompé : Newman avait dû sortir comme il en avait manifesté l’intention pour une promenade nocturne, mais pour une raison ou une autre, il n’était pas rentré. Pourquoi ? Avait-il eu un accident ? Avait-il roulé au bas d’une falaise ? Il fallait commencer les recherches sans plus tarder.

En quelques heures, j’eus réuni toute une troupe de volontaires et nous fouillâmes avec minutie les falaises et les rochers en contrebas, sans succès.

En désespoir de cause, j’alertai l’inspecteur Badgoworth. Son visage se rembrunit en m’écoutant parler.

— À mon avis, il pourrait bien y avoir quelque sale histoire, là-dessous, grommela-t-il. Il y a une bande de fripouilles peu ordinaires par ici. Vous connaissez le patron des « Trois Ancres » ?

Je répondis que je l’avais vu.

— Il a fait de la prison il y a quatre ans, pour agression et voies de fait.

— Ça ne m’étonne pas.

— L’opinion générale des gens du pays est que votre ami aime trop fourrer son nez là où ça ne le regarde pas. J’espère tout de même qu’il ne lui sera rien arrive de fâcheux.

Les recherches reprirent avec une nouvelle ardeur, mais nos efforts ne furent récompensés qu’en fin d’après-midi. On finit par découvrir Newman au fond d’un fossé dans sa propre propriété, pieds et poings liés par une grosse corde et bâillonné avec un mouchoir, solidement noué, pour l’empêcher d’appeler à l’aide.

Il était terriblement épuisé et il avait mal partout. Mais quand on eut frictionné ses poignets et ses chevilles et qu’il eut bu une bonne rasade de whisky, il fut en état de raconter ce qui lui était arrivé :

Le temps s’étant levé, il était sorti vers les onze heures comme il en avait manifesté l’intention devant moi, pour faire un tour.

Il s’était dirigé sans hâte du côté des falaises et il était arrivé à un endroit dénommé la « Crique des contrebandiers » à cause des nombreuses grottes creusées dans leurs flancs par la mer. C’est alors qu’il avait remarqué quelques hommes qui déchargeaient un petit bateau. Il était descendu jusqu’au rivage pour se rendre mieux compte de ce qu’ils faisaient : à voir leurs mouvements, ce qu’ils transportaient vers une des grottes les plus éloignées, devait être fort lourd.

Newman, sans concevoir un soupçon très précis, se demandait tout de même ce que voulait dire ce travail nocturne et il s’était approché suffisamment près des mystérieux débardeurs sans qu’ils l’aient remarqué, lorsque, brusquement, il y eut un cri d’alarme et avant même qu’il ait pu faire un geste de défense, deux énormes marins se jetaient sur lui et l’assommaient, lorsqu’il reprit conscience, il comprit qu’il se trouvait au fond d’un camion qui avançait en cahotant avec bruit, le long du chemin qui menait du rivage au village. Puis il vit, non sans surprise, que l’on pénétrait dans sa propriété. Le véhicule s’arrêta, des hommes descendirent ; il y eut un conciliabule à voix basse et enfin deux d’entre eux l’attrapèrent et le lancèrent sans ménagement dans le fossé où nous avions fini par le découvrir et qui était assez profond pour retarder justement cette découverte.

Le camion était reparti par un autre chemin plus proche du village. Il était incapable de donner une description de ses assaillants, sauf qu’il s’agissait de marins et qu’ils étaient originaires de Cornouailles à cause de leur accent.

L’inspecteur Badgoworth fut très intéressé par son récit.

— Il ne fait plus aucun doute que ces gens ont volé, d’une manière ou d’une autre, les lingots après le naufrage et qu’ils les ont cachés dans une des anfractuosités des falaises, dit-il. Ils les ont enlevés et cachés ailleurs lorsqu’ils ont appris que la police procédait à une fouille méthodique, et cette nuit, lorsque Mr Newman les a surpris, ils devaient les porter dans une des grottes que nous avons déjà explorées. Nous allons reprendre nos perquisitions, mais comme ils ont eu dix-huit heures devant eux pour dissimuler à nouveau leur butin, je doute fort que nous en retrouvions la trace.

L’inspecteur nous quitta rapidement pour relancer les recherches, mais il ne trouva rien d’autre qu’une piste dont il me parla le lendemain matin.

— Ce chemin, voyez-vous, est très peu utilisé par les voitures et l’on voit distinctement, ici et là, des traces de pneus. L’un deux notamment est très caractéristique et l’on doit le retrouver. Vous voyez cette marque triangulaire. On la distingue à l’entrée de la propriété et on la voit aussi dans la terre meuble près de la seconde entrée. C’est bien donc notre camion qui est venu du village, a pénétré dans la propriété et est ressorti. Or il n’y a pas beaucoup de gens qui ont un camion ici. Deux ou trois, tout au plus. Kelvin, le patron des « Trois Ancres », est l’un d’eux.

— Quelle était la première profession de Kelvin ? questionna Newman.

— C’est curieux que vous me demandiez ça, Mr Newman. Dans sa jeunesse, Kelvin était scaphandrier.

Newman et moi nous nous regardâmes ! Les pièces du puzzle s’ajustaient peu à peu les unes aux autres.

— Vous n’avez pas reconnu Kelvin parmi les hommes qui s’agitaient sur le rivage, Mr Newman ? questionna l’inspecteur.

Newman secoua négativement la tête.

— Je suis incapable de vous dire quoi que ce soit. Je n’ai eu le temps de rien voir.

L’inspecteur me permit très aimablement de l’accompagner aux « Trois Ancres ». Le garage était situé tout en haut d’une ruelle latérale. Les grandes portes étaient fermées à clef, mais nous trouvâmes sur le côté une petite porte ouverte. Une très rapide inspection des pneus permit à l’inspecteur de fortifier son opinion.

— Tenez, regardez, s’écria-t-il, en désignant du doigt le pneu arrière gauche… Eh bien, je suis curieux de voir comment Kelvin va se tirer de ce mauvais pas.

Raymond West se tut et Joyce s’agita avec impatience dans son fauteuil.

— Mais je ne vois aucun problème là-dedans, à moins que l’on n’ait pas retrouvé l’or.

— On ne l’a pas retrouvé, en effet et, qui plus est, on n’a rien pu prouver contre Kelvin. On l’a bien arrêté en s’appuyant sur les marques du pneu de son camion, mais faute d’autre preuve, on dut le relâcher rapidement car il se produisit alors un coup de théâtre. En face de l’entrée du garage, il y avait un cottage loué par une artiste peintre.

— Ah ! ces artistes ! s’écria Joyce en riant.

— Comme vous dites : « Ah ! ces artistes ! » Celle-ci venait d’être malade et, en conséquence, elle avait encore à son service deux infirmières. L’infirmière de nuit avait poussé son fauteuil devant la fenêtre dont elle avait relevé le store et elle jura que la nuit en question, le camion n’était pas sorti du garage, car elle n’aurait pas manqué de le voir.

— Ça ne change rien à l’affaire, dit Joyce. L’infirmière s’est endormie dans son fauteuil et n’a rien vu ni entendu. Elles font toutes la même chose.

— Oui, bien sûr, c’est souvent ce qui arrive, intervint avec bon sens Mr Petherick, mais il me semble qu’avant d’accepter les yeux fermés le témoignage de cette employée, il aurait fallu s’inquiéter de ses états de service. Un alibi aussi rapidement fourni appelle, à mon avis, le doute.

— La malade, elle-même, a témoigné, précisa Raymond West. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit et si le camion était sorti, elle n’aurait pas manqué de l’entendre, un silence absolu ayant succédé à la tempête des premières heures de la soirée.

— Je suppose qu’il y a eu encore autre chose, observa alors le pasteur. Est-ce que Kelvin lui-même n’a pas fourni un alibi parfaitement contrôlable ?

— Il déclara qu’il n’avait pas mis le pied dehors et qu’il était couché à dix heures du soir, mais évidemment il n’avait pas de témoin pour le confirmer.

— L’infirmière a dormi ainsi que sa malade, dit résolument Joyce. C’est bien connu, tous les malades prétendent de bonne foi qu’ils n’ont pas fermé l’œil de la nuit alors qu’ils ont parfaitement dormi.

Le pasteur ne semblait pas se rallier à cette thèse et Raymond West l’interrogea du regard.

— Eh bien, pour ma part, je plains ce Kelvin qui me paraît avoir été victime de sa mauvaise réputation. Vous connaissez le dicton « Lorsqu’on veut pendre son chien, on dit qu’il est galeux ». Cet homme avait fait de la prison et il a suffi d’une empreinte de pneu pour qu’on le soupçonne d’emblée alors qu’il n’y avait peut-être là qu’une malheureuse coïncidence.

— Et vous, Sir Henry ?

Ce dernier hocha la tête :

— Je connais cette affaire, expliqua-t-il, en souriant. Vous comprendrez donc que je m’abstienne de donner mon opinion.

— Alors, à vous tante Jane, pria Raymond. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Une minute, mon enfant… Je crois que je me suis trompée. Voyons, je recompte : deux mailles envers, trois mailles endroit, une maille sautée, deux mailles envers… Bon, ça va bien… Alors, qu’est-ce que tu disais ?

— Quelle est votre opinion ?

— Elle ne va pas te faire plaisir, cher enfant. Les jeunes n’aiment pas du tout qu’on leur dise certaines choses. Alors mieux vaut que je me taise.

— C’est ridicule, tante Jane. Vous savez bien que vous pouvez tout me dire.

— Eh bien, soit alors, dit Miss Marple en posant son tricot sur ses genoux et en regardant son neveu. Je pense que tu devrais être plus circonspect dans le choix de tes amis. Raymond, tu es trop crédule et sans malice, sans doute parce que tu es écrivain et que ton imagination a joué au sujet d’un galion espagnol ! Si tu avais été un peu plus âgé et que tu aies eu un peu plus d’expérience de la vie, tu aurais été tout de suite sur tes gardes. Un homme que tu ne connaissais que depuis quelques semaines au plus !

Un grand rire secoua soudain Sir Henry et il se donna une grande claque sur le genou.

— Vous êtes pris cette fois, Raymond ! s’écria-t-il. Miss Marple, vous êtes merveilleuse ! Votre ami Newman, mon garçon, a un autre nom, plusieurs autres noms. En ce moment il n’est plus en Cornouailles, mais dans le Devonshire, à Dartmoor pour être exact – condamné à quelques années de prison. Nous ne l’avons pas pris pour cette histoire de lingots d’or, mais pour l’attaque à main armée d’une banque londonienne et nous avons retrouvé une partie de l’or volé, enfoui dans le jardin de Pol House, ce qui était une idée assez astucieuse de sa part !

En effet, tout le long des côtes de Cornouailles, il court des histoires de galions perdus avec leur chargement d’or, ce qui permet d’utiliser les services d’un scaphandrier à l’occasion, et de parler de lingots d’or enfouis au fond des eaux. Mais il fallait un bouc émissaire et Kelvin était l’homme tout trouvé. Newman joua très bien sa petite comédie et notre ami Raymond, avec sa célébrité d’homme de lettres, était un témoin insoupçonnable.

— Mais la trace de pneu ? objecta Joyce.

— Oh ! j’ai déjà vu ça, ma chère petite, quoique je n’entende rien aux voitures, décria Miss Marple. Les gens changent facilement de roues, vous savez, et il est facile pour un automobiliste d’enlever une roue et d’en mettre une autre à la place. C’est ce qu’a dû faire Newman ou l’un de ses complices. Il a pris la roue du camion de Kelvin, l’a emportée par la petite porte, l’a mise sur le camion de Newman qui est sorti pour aller jusqu’à la plage chercher l’or, l’a remontée et est rentré par l’autre porte. Ensuite on a rechangé la roue et on est allé la replacer sur le camion de Kelvin pendant que, je le suppose, l’un des compères ficelait Mr Newman et l’installait dans le fossé. Situation certes très inconfortable et qui se prolongea probablement plus longtemps qu’il ne l’avait calculé. Je suppose que le prétendu jardinier s’était chargé d’enfouir l’argent.

— Pourquoi dites-vous, le « prétendu jardinier » tante Jane ? demanda Raymond avec animosité.

— Parce que cet homme ne pouvait être un vrai jardinier, mon petit. Les jardiniers ne travaillent jamais le lundi de Pentecôte. Tout le monde sait cela.

Elle sourit et reprit son tricot.

— C’est d’ailleurs ce petit détail qui m’a mise tout de suite sur la voie, dit-elle eu regardant son neveu. Lorsque tu seras chef de famille et que tu auras toi-même un jardin, tu seras au courant de tous ces petits détails, cher enfant.

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