CHAPITRE XIX
Le chanoine légèrement essoufflé rejoignit les deux demoiselles. Jouer avec les enfants est toujours fatigant. Sa sœur et lui, trouvant qu’il commençait à faire trop chaud, regagnèrent bientôt l’hôtel.
La señora de Caspearo remarqua avec mépris, en les regardant s’éloigner :
— Comment une plage peut-elle être trop chaude ? C’est idiot ! Voyez un peu ce qu’elle porte ! Elle cache ses bras et son cou. Il vaut peut-être mieux, d’ailleurs. Sa peau est affreuse, comme celle d’un poulet déplumé.
Miss Marple prit une longue aspiration. C’était le moment ou jamais d’avoir une conversation avec la belle Vénézuélienne. Malheureusement, elle ne voyait pas par où commencer. Il ne se présentait à son esprit aucun sujet sur lequel elles puissent toutes deux manifester un intérêt commun.
— Vous avez des enfants, señora ?
— Trois !… Trois anges !
Miss Marple ne comprit pas si cette réponse signifiait qu’ils se trouvaient au Ciel ou si elle se rapportait à leur caractère.
Un des hommes entourant la jeune femme, émit une remarque en espagnol qui la fit beaucoup rire. Elle demanda à Miss Marple :
— Vous avez compris ?
— Je crains que non.
— Il vaut mieux. C’est très vilain !
La conversation reprit en castillan, mais soudain la señorita revint à l’anglais pour remarquer d’un ton indigné :
— C’est abominable que la police ne nous permette pas de quitter l’île ! J’ai eu beau me mettre en colère, crier, trépigner, tout ce qu’ils m’ont répondu est « Non ». Vous savez comment cela se terminera ? Nous serons tous assassinés !
Son chevalier servant essaya de la rassurer, mais elle reprit :
— Je vous assure que cet endroit porte malheur. Je l’ai tout de suite deviné… Ce vieux major, celui qui était si laid… il avait le Mauvais Œil… vous vous souvenez ? Il louchait… Très mauvais ! Je faisais les cornes chaque fois qu’il regardait dans ma direction. Quoique étant donné qu’il louchait, je ne savais jamais avec certitude s’il regardait ou non de mon côté.
— Il avait un œil de verre, expliqua la vieille amie du major. Un accident de jeunesse. Ce n’était pas de sa faute.
— Je suis certaine qu’il apportait le malheur avec lui ! Enfin… il est mort. Je n’ai plus besoin de le regarder. Je n’aime pas voir les choses laides.
Une bien cruelle épitaphe pour le major Palgrave, estima Miss Marple.
En contrebas de la plage, Gregory Dyson sortait de l’eau. Lucky se retourna sur le sable observée par Evelyn, dont l’expression – sans qu’elle devinât pourquoi – fit frissonner Miss Marple. « Je ne puis pourtant avoir froid avec cette chaleur », pensa-t-elle. De qui donc était la phrase qui chantait dans sa mémoire et qui se terminait par : «… à vous donner la chair de poule » ?
Se levant, elle se dirigea vers son bungalow. Sur son chemin, elle croisa Mr Rafiel et Esther Walters qui descendaient au bord de l’eau. Mr Rafiel lui adressa un clignement d’œil. Mais Miss Marple le regarda sévèrement.
Elle alla s’allonger sur son lit, se sentant soudain vieille, fatiguée, et inquiète. Elle se persuadait que le temps pressait… Il commençait à se faire tard… Le soleil se couchait… Le soleil… On devrait toujours le regarder à travers des lunettes noires. Où était le morceau de verre fumé qu’on lui avait donné un jour ?…
— Non, après tout, elle n’en aurait pas besoin. Une ombre s’était profilée devant le soleil. Une ombre… Celle d’Evelyn Hillingdon. Non, pas Evelyn Hillingdon… L’ombre (quels étaient exactement les mots)… « l’ombre de la Vallée de la Mort ». C’est cela. De quelle façon devait-elle s’y prendre ?… Aurait-elle recours au geste puéril de la Vénézuélienne, pour détourner le Mauvais Œil du major Palgrave ?
Elle battit des paupières et réalisa qu’elle s’était endormie. Cependant il y avait réellement une ombre au-dehors. À travers sa fenêtre, quelqu’un regardait. L’inconnu s’éloigna, et Miss Marple grommela : « Jackson… Quelle impertinence ! » Puis elle s’interrogea sur la signification de cette indiscrétion. Voulait-on s’assurer qu’elle se trouvait chez elle ?
Elle se leva, traversa sa salle de bains et regarda avec précaution au-dehors. Arthur Jackson se tenait devant la porte du bungalow voisin. Celui de Mr Rafiel. Elle le surprit jetant un coup d’œil alentour de l’habitation. Intéressant… Pourquoi éprouvait-il le besoin de regarder autour de lui, comme s’il craignait d’être remarqué ? Pourtant il était naturel qu’il rentrât chez Mr Rafiel puisqu’il y occupait une pièce. Alors, à quoi rimait cette attitude étrange ? Une seule raison s’imposait, il voulait être certain que nul ne le verrait rentrer juste à ce moment-là. Or, à cette heure, tous les pensionnaires se prélassaient sur la plage ou étaient partis en excursion. D’ici vingt minutes, Jackson devrait se rendre auprès de Mr Rafiel pour l’aider à prendre son bain quotidien.
Le moment s’avérait donc favorable pour une action discrète. Après s’être convaincu que Miss Marple dormait, il voulait se convaincre que nul ne rôdait par là.
La vieille demoiselle décida d’agir en conséquence. S’asseyant sur son lit, elle retira ses sandales et sortit de sa valise une paire de chaussures. Elle avait cassé le talon de l’une dans un trou, et rendit le dommage encore plus apparent à l’aide d’une lime à ongles. Puis, à pas de loup, marchant sur ses bas, elle sortit. Avec des ruses de Sioux, elle contourna le bungalow de Mr Rafiel, s’arrêta, enfila une chaussure, et se mit à genoux sous une fenêtre. Si Jackson, entendant le moindre bruit, s’approchait pour voir ce qu’il se passait, il trouverait une personne âgée et maladroite venant de tomber à cause de son talon de chaussure cassé. Mais de toute évidence, Jackson n’avait rien entendu.
Lentement, très lentement, Miss Marple leva la tête. Les fenêtres du bungalow étaient très basses, et s’abritant derrière une plante grasse, elle regarda à l’intérieur…
Jackson penché sur une valise remplie de papiers, en bouleversait le contenu, ouvrant de grandes enveloppes desquelles il extirpait des documents. Miss Marple ne s’attarda pas à son poste d’observation. Elle venait de découvrir ce qu’elle voulait savoir : Jackson espionnait son maître. Recherchait-il spécialement quelque chose, ou cédait-il à ses instincts naturels ?
Pour se retirer, Miss Marple s’accroupit et rampa le long de la bordure de plantes vertes, jusqu’à ce qu’elle eût dépassé la fenêtre. Ensuite, elle retourna dans son bungalow.
Ayant remis ses sandales, elle s’en fut sur la plage. Choisissant un moment où Esther Walters se baignait, elle s’approcha de Mr Rafiel. Greg et Lucky parlaient et riaient avec la señora de Caspearo.
D’une voix égale, la vieille demoiselle murmura, sans regarder son voisin :
— Saviez-vous que Jackson vous espionnait ?
— Cela ne me surprend pas. Vous l’avez pris en flagrant délit ?
— De votre fenêtre, je l’ai vu fouillant le contenu d’une de vos valises.
— Il a dû s’arranger pour s’en procurer la clé. Plein de ressources, ce garçon ! Cependant il sera déçu. Rien de ce qu’il découvrira là ne lui apprendra la moindre chose.
— Attention ! Le voilà !
— C’est l’heure de mon idiote plongée dans l’eau. Quant à vous, ne faites pas trop de zèle. Cela ne me plairait pas de suivre votre enterrement. Souvenez-vous de votre âge et soyez prudente.