CHAPITRE XVII
Sur le chemin du retour, on ne parla guère. Miss Marple, qui marchait à petits pas, ne tarda pas à se retrouver assez loin derrière les autres, en compagnie du professeur Wanstead.
— Que va-t-il se passer maintenant ? demanda-t-elle au bout d’un moment.
— La police va évidemment poursuivre ses recherches en s’appuyant sur le témoignage fourni par les deux jeunes gens. Le coroner était obligé d’ajourner son enquête faute de preuves, car on ne pouvait s’attendre à lui voir rendre un verdict de mort accidentelle.
— Je le conçois aisément. Que pensez-vous du témoignage de Joanna et de son chevalier servant ?
Le professeur jeta un coup d’œil oblique à sa compagne.
— Avez-vous une idée spéciale sur la question ? Nous savions par avance ce qu’ils allaient déclarer.
— Certes.
— Je suppose donc que vous voulez me faire dire ce que je pense d’eux-mêmes, de leur attitude.
Miss Marple hocha la tête.
— C’était intéressant et très saisissant, cette histoire de pull-over à damiers rouges et noirs. Très important aussi, ne trouvez-vous pas ?
— Certainement, répondit le professeur en lorgnant une seconde fois Miss Marple de derrière ses sourcils broussailleux. Qu’est-ce que cela vous suggère ?
— Je trouve que cette description nous fournit un indice non négligeable.
Ils arrivaient au Sanglier d’Or. Il était midi et demi, et Mrs Sandbourne suggéra de prendre un apéritif avant de passer à table.
— Il y aura, demain à onze heures, un service funèbre à l’église du village, dit-elle ensuite. Et, le lendemain, je crois que nous pourrons reprendre notre voyage. Le programme en sera légèrement modifié, puisque nous aurons perdu trois journées, mais j’espère cependant pouvoir le réorganiser sans trop de difficulté. Certains membres de notre groupe ont manifesté l’intention de regagner Londres en chemin de fer. Je comprends parfaitement les sentiments qui les animent, et je ne souhaite influencer personne. Ce décès a été un événement fort triste, mais je veux encore croire qu’il est bien la conséquence d’un déplorable accident, de telles catastrophes s’étant déjà produites. Mais il faut reconnaître, évidemment, que dans ce cas particulier, les conditions atmosphériques ne laissaient prévoir rien de tel. Bien sûr, un quelconque promeneur a pu, fort innocemment, faire basculer ce rocher sans se rendre compte du danger qu’il faisait ainsi courir aux personnes qui pouvaient se trouver en-dessous. Il est donc certain qu’on est obligé de poursuivre l’enquête. Si on découvre cette personne, tout peut être rapidement éclairci, car il est invraisemblable que Miss Temple ait pu avoir un ennemi décidé à se débarrasser d’elle. Les autorités locales étant seules compétentes pour mener cette enquête, je me permets de suggérer que nous ne discutions plus nous-mêmes de l’affaire. Je suppose que tout le monde voudra assister demain au service religieux. Après cela, j’espère que la suite du voyage pourra vous distraire et vous faire un peu oublier cet événement qui nous a tous tellement frappés. Nous avons encore de très belles demeures à visiter et des paysages ravissants à contempler.
Peu après, on annonça le déjeuner, et on ne parla plus des événements de la veille. Du moins, pas ouvertement. Le repas achevé, tout en prenant le café, on se mit à discuter, par petits groupes, des projets pour les jours suivants.
— Vous proposez-vous de poursuivre le voyage ? demanda le professeur Wanstead à Miss Marple.
— Non. Ce qui s’est passé m’incite à prolonger un peu mon séjour ici, répondit la vieille demoiselle d’un air pensif.
— À l’hôtel, ou au Vieux Manoir ?
— Je ne puis savoir si on m’invitera à retourner au manoir, et vous comprendrez que je ne veuille pas m’imposer. Peut-être, d’ailleurs, vaudrait-il mieux que je reste à l’hôtel.
— N’avez-vous pas envie de regagner Sainte-Marie-Mead ?
— Pas dans l’immédiat. J’ai encore certaines choses à faire ici, bien que j’aie déjà réalisé l’une d’elles.
Le professeur leva sur son interlocutrice des yeux interrogateurs.
— Si vous poursuivez le voyage, continua-t-elle, je vous dirai ce que j’ai entrepris et vous suggérerai une petite enquête qui pourrait s’avérer fort utile. L’autre raison qui me pousse à prolonger mon séjour, je vous l’apprendrai plus tard. Il faut auparavant que j’entreprenne certaines recherches sur place. Mais, comme il se peut qu’elles ne donnent rien, je juge inutile de vous en faire part dès maintenant.
— En ce qui me concerne, j’aimerais regagner Londres à moins bien entendu que je puisse vous être utile ici.
— Non. Je suppose que vous avez, de votre côté, certaines recherches à effectuer. Cependant, avant que vous ne partiez, il y a une ou deux choses à faire qui pourraient donner des résultats.
— Vous avez donc des idées précises.
— Je me rappelle surtout ce que vous m’avez raconté.
— Et je suppose que vous avez flairé l’odeur du mal.
— Vous savez, il est bien difficile de déterminer ce qu’il y a d’anormal dans une certaine atmosphère.
— Mais vous sentez qu’il y a quelque chose d’anormal.
— Incontestablement.
— Et vous êtes persuadée, évidemment, que la mort de Miss Temple n’est pas due à un accident, contrairement à ce que pense Mrs Sandbourne.
— Oh non ! ce n’était pas un accident. À propos, je ne crois pas vous avoir dit que Miss Temple m’avait déclaré accomplir non pas un voyage touristique mais un pèlerinage.
— Très intéressant. Elle ne vous a cependant pas précisé où et vers qui ce pèlerinage devait la conduire ?
— Non. Si elle avait vécu un peu plus longtemps et si elle n’avait pas été si faible, elle me l’aurait certainement dit. Hélas, la mort est survenue trop tôt.
— De sorte que vous n’avez aucune idée du but qu’elle poursuivait ?
— Aucune. Mais j’ai le sentiment que c’est la malveillance qui a mis un terme à son pèlerinage. Quelqu’un a voulu l’empêcher d’aller jusqu’au but qu’elle s’était fixé. Nous ne pouvons qu’espérer en la Providence pour nous éclairer.
— Et c’est uniquement pour cela que vous avez l’intention de rester ici ?
— Pas uniquement. Je veux essayer d’en savoir davantage sur une jeune fille nommée Nora Broad.
— Nora Broad ? répéta le professeur d’un air intrigué.
— C’est la jeune fille disparue à peu près en même temps que Verity Hunt. Une fille qui avait, paraît-il, de nombreux amoureux et ne demandait pas mieux que d’en avoir. Une petite sotte, sans doute, mais qui attirait les hommes. Je crois que le fait d’en apprendre un peu plus sur son compte ne pourra que m’aider dans mes recherches.
*
* *
Le service religieux à la mémoire d’Elizabeth Temple eut lieu le lendemain matin. Tous les membres du groupe y assistaient, et il y avait aussi quelques habitants du village, probablement poussés par une curiosité morbide. Miss Marple nota la présence de Mrs Glynne et de sa sœur Clotilde, mais elle ne vit pas Anthea. Elle remarqua également un vieux clergyman, qui paraissait légèrement handicapé et éprouvait des difficultés pour s’agenouiller et se relever. La vieille demoiselle se demanda qui ce pouvait bien être. Sans doute un ami de Miss Temple, venu tout spécialement pour assister au service.
En sortant de l’église, Miss Marple échangea quelques mots avec ses compagnons de voyage.
Les Butler avaient décidé de regagner Londres.
— J’ai dit à Henry que je ne me sentais pas le courage de continuer cette randonnée, déclara Mrs Butler. J’aurais constamment l’impression que quelqu’un nous attend à un tournant de la route pour tirer sur nous.
— Allons, Mamie, dit Mr Butler, ne te laisse pas ainsi emporter par ton imagination.
— On ne sait jamais ce qui peut se produire. Avec tous ces gangsters et ces malfaiteurs de toute sorte qui pullulent actuellement, je ne me sens en sécurité nulle part.
Miss Lumley et Miss Bentham, par contre, avaient fait taire leurs craintes et comptaient poursuivre leur voyage.
— Nous avons payé fort cher, et ce serait vraiment dommage de ne pas profiter de notre argent à cause de ce déplorable accident.
Sans doute les deux vieilles filles se sentaient-elles plus à leur aise en se persuadant qu’il ne s’agissait que d’un accident.
Mrs Riseley-Porter, elle aussi, poursuivait son voyage. Le colonel et Mrs Walker avaient décidé que rien au monde ne pourrait les empêcher d’aller contempler les jardins qu’on devait visiter le surlendemain et qui contenaient une extraordinaire quantité de fuchsias des espèces les plus rares. Jameson ne voulait pas non plus manquer la visite des demeures dont l’architecture l’intéressait au plus haut point. Mr Caspar, lui, comptait repartir en chemin de fer. Quant à Miss Cooke et à son amie Miss Barrow, elles paraissaient indécises.
— Il y a d’assez jolies promenades à faire dans les environs immédiats, dit la première, et je crois que nous allons rester un peu au Sanglier d’Or. C’est bien ce que vous comptez faire également, n’est-ce pas, Miss Marple ?
— Je crois bien que oui. Je n’ai pas tellement envie de poursuivre ce voyage. Après ce qui vient d’arriver, un ou deux jours de repos me feraient le plus grand bien.
Le petit groupe se dispersa, et Miss Marple s’éloigna de son côté. Elle tira de son sac une feuille arrachée à son agenda et sur laquelle étaient inscrites deux adresses. La première était celle d’une certaine Mrs Blackett, qui habitait une coquette petite villa à la sortie du village.
Une femme de petite taille lui ouvrit la porte.
— Voudriez-vous me permettre d’entrer une minute, s’il vous plaît ? demanda Miss Marple. Je viens d’assister à ce service religieux, et je ne me sens pas très bien. Si je pouvais m’asseoir un instant.
— Mais bien sûr, ma brave dame ! Entrez donc et prenez place dans ce fauteuil. Je vais chercher un verre d’eau. Mais peut-être préféreriez-vous une tasse de thé ?
— Non, merci. Un peu d’eau me conviendra très bien.
Mrs Blackett s’éloigna quelques secondes pour revenir avec un verre d’eau.
— Je me sens beaucoup mieux, affirma Miss Marple après avoir bu.
— Vous êtes donc allée au service pour cette pauvre demoiselle qui a été tuée dans un accident. Parce que, moi, je suis persuadée qu’il s’agit d’un accident. Mais avec ces enquêtes, on voudrait essayer de tout transformer en crime.
— C’est vrai. D’autant plus qu’il y a bien eu assez de crimes et de disparitions, dans le passé, n’est-ce pas ? Hier encore, on me parlait d’une jeune fille, une certaine Nora…
— Nora Broad, oui. C’était même la fille d’une de mes cousines. Mais il y a déjà longtemps de cela. Un beau jour, elle est partie pour ne plus revenir. Que voulez-vous, ces filles de maintenant, il n’y a plus moyen de les tenir. Je disais toujours à ma cousine Nancy : « Tu travailles au dehors toute la journée, et pendant ce temps, que fait Nora ? Tu sais qu’elle est très portée sur les garçons, et un jour ça tournera mal, tu verras. » Hélas, je ne me trompais pas.
— Vous voulez dire que…
— Bien sûr, il lui est arrivé la tuile classique : elle s’est fait mettre enceinte. Sa mère ne s’en doutait probablement pas. Mais moi, j’ai soixante-cinq ans, et on ne me trompe pas si facilement. Je crois même savoir qui avait fait le coup. Mais je n’en suis pas certaine, parce que le gars en question est resté au village, et il a eu l’air véritablement malheureux lorsque Nora a disparu.
— S’est-elle enfuie avec un autre ?
— La dernière fois qu’on l’a vue, elle était dans une voiture en compagnie d’un étranger. On l’avait déjà aperçue à deux ou trois reprises avec ce même gars, et on dit que c’est aussi dans cette voiture que se promenait parfois cette pauvre fille qui a été assassinée. Mais je ne pense pas que Nora ait fini de cette façon. Si elle était morte, on aurait retrouvé son corps, depuis tout ce temps, vous ne croyez pas ?
— C’est probable, en effet.
— Depuis l’âge de douze ans, elle courait après les garçons et, finalement, elle a dû s’enfuir pour de bon avec l’un d’eux. Elle n’a jamais donné de ses nouvelles – pas même une carte postale –, mais je ne peux m’empêcher de croire qu’elle reviendra un jour ou l’autre, après avoir reçu une bonne leçon.
— Avait-elle d’autres parents ici ? Ou des amis, des gens qui s’intéressaient à elle ?
— Ma foi, tout le monde était gentil envers elle, surtout au Vieux Manoir. Mrs Glynne n’était pas ici, à cette époque, mais Miss Clotilde était très bonne pour elle. Une fois, elle lui avait même donné une robe et une écharpe : une très belle robe d’été et un foulard de soie. Elle essayait aussi de l’intéresser à ses études, mais Nora était plutôt paresseuse, et elle n’aimait pas beaucoup l’école. Miss Clotilde lui faisait même parfois des reproches à propos de sa conduite. Je ne devrais sans doute pas dire ça de la fille de ma cousine, mais elle se conduisait d’une manière épouvantable avec les garçons. N’importe quel homme pouvait l’emmener s’il avait envie d’elle, et je me disais qu’un jour elle finirait sur le trottoir. Réellement, je ne crois pas qu’elle ait devant elle un autre avenir que celui-là. Il me répugne de dire ces choses, mais c’est la vérité. Bah ! après tout, cela vaut peut-être mieux que de se faire assassiner comme Miss Hunt, la jeune fille qui habitait au manoir. Une bien triste histoire. On croyait aussi, au début, qu’elle s’était enfuie avec quelqu’un, et les policiers faisaient des recherches partout, posant des questions à tout le monde, interrogeant les jeunes gens suspects, en fin de compte…
Miss Marple se leva en déclarant qu’elle se sentait maintenant tout à fait bien, remercia Mrs Blackett et prit congé.
Sa seconde visite fut pour une jeune fille, qu’elle trouva dans son jardin en train de repiquer des laitues.
— Nora Broad ? Oh ! il y a des années qu’elle n’est plus au village. Elle a filé avec un homme, paraît-il. Elle avait toujours aimé les gars, et je me demande où elle finira. Vous auriez voulu la voir ?
— J’ai reçu une lettre d’une amie qui habite à l’étranger, mentit sans vergogne Miss Marple. Une très bonne famille, et mon amie se proposait d’engager une certaine Nora Broad, une fille qui a eu des ennuis – mariée avec un mauvais sujet qui l’a abandonnée sans un sou –, et qui voulait trouver un emploi de garde d’enfants. Mon amie ne savait rien d’elle, mais j’ai entendu parler ici d’une jeune fille de ce nom, et j’ai pensé qu’il pourrait s’agir de la même personne. Je cherche donc quelqu’un qui puisse me fournir des renseignements sur elle. Vous avez peut-être été à l’école ensemble ?
— Oui, nous étions dans la même classe, mais je n’approuvais pas sa conduite. Je lui disais souvent qu’elle avait tort de suivre tous ceux qui lui proposaient une ballade en voiture et l’emmenaient boire dans des pubs où elle était probablement obligée de mentir sur son âge[9]. Il est vrai qu’elle était très mûre et paraissait plus âgée qu’elle ne l’était en réalité.
— Était-elle blonde ou brune ?
— Brune, avec de très beaux cheveux qui retombaient sur ses épaules.
— Est-ce que la police l’a recherchée, quand elle a disparu ?
— Oui, car elle est partie sans rien dire à personne. Un jour, elle est sortie et n’est pas revenue. On l’a vue monter dans une voiture et, à partir de ce moment-là, personne n’a revu ni la voiture ni Nora. À cette époque, il y avait eu plusieurs meurtres dans la région, et on a cru qu’elle avait pu être assassinée. Les policiers la recherchaient, ils interrogeaient les gars qui avaient été vus avec elle à un moment ou à un autre… Mais, pour moi, il y a de fortes chances pour qu’elle soit à Londres ou dans une autre grande ville, en train de gagner sa vie en faisant du striptease ou autre chose. C’était tout à fait son genre.
— Ma foi, s’il s’agit de la même fille, dit Miss Marple, je ne crois pas que ce soit exactement l’employée qui convienne à mes amis.
— Je ne le crois pas non plus. Ou alors, il faudrait qu’elle ait rudement changé.