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CHAPITRE PREMIER


LE CLUB DU MARDI

 

— Mystères inexpliqués…

Raymond West souffla un nuage de fumée et répéta ces mots avec une sorte de délectation inconsciente :

— Mystères inexpliqués…

Puis il regarda autour de lui avec satisfaction. Raymond West aimait ce salon plein de caractère dont les meubles anciens s’accordaient aux poutres apparentes du plafond. Par goût et par profession – il était écrivain – le jeune homme recherchait toujours l’atmosphère, et la maison de sa tante Jane répondait à ses vœux. Il embrassa une fois encore la pièce d’un regard connaisseur et ses yeux se posèrent avec une tendre affection sur la frêle vieille demoiselle, perdue dans le vaste fauteuil du grand-père. Miss Marple portait, à la mode d’autrefois, une élégante robe en poult-de-soie, froncée à la taille et éclairée d’un jabot de dentelle de Malines. Ses mains étaient protégées par des mitaines noires et elle avait jeté une mantille, noire aussi, sur ses beaux cheveux blancs. Elle tricotait. – Raymond n’aurait mieux su définir l’ouvrage que par les mots : mousseux, laiteux et aérien.

Les pâles yeux bleus erraient avec bienveillance de l’une à l’autre des personnes réunies autour d’elle. Ils se firent involontairement plus affectueux lorsqu’ils effleurèrent son neveu, malicieux quand ils rencontrèrent le joli visage, les yeux gris-vert et les cheveux noirs bouclés de la jeune artiste Joyce Lemprière ; amicaux pour Sir Henry Clithening, l’homme le plus raffiné que l’on puisse imaginer, pour le docteur Pender, le vieux desservant de la paroisse et pour Mr Petherick, l’avoué, petit homme qui observait le monde, non à travers mais par-dessus ses lunettes. Ayant accordé à tous quelques instants d’attention, Miss Marple revint à son tricot, un doux sourire aux lèvres.

Mr Petherick émit la petite toux sèche qui préludait aux moindres de ses paroles :

— Que dites-vous, Raymond ? Des mystères inexpliqués… Qu’entendez-vous par là ?

— Rien du tout, dit Joyce ; Raymond aime parler pour parler.

Raymond West lança un regard de reproche à la jeune fille qui éclata de rire en rejetant la tête en arrière d’un mouvement plein de grâce.

— C’est un blagueur, n’est-ce pas, Miss Marple ? Vous le savez, j’en suis sûre.

Miss Marple lui sourit avec gentillesse, sans répondre.

— La vie elle-même est un mystère inexpliqué, prononça le pasteur.

Raymond se redressa dans son fauteuil et jeta d’un geste vif sa cigarette dans la cheminée.

— Ce n’est pas ce à quoi je pensais, dit-il, mais à des faits de tous les jours n’ayant rien à voir avec la philosophie. De simples histoires toutes plates, toutes bêtes, mais que personne n’a jamais pu expliquer.

— Je comprends très bien ta pensée, mon enfant. Mrs Carruthers, par exemple, a vécu, pas plus tard qu’hier matin, l’une de ces étranges aventures. Elle avait acheté des crevettes décortiquées chez Elliot ; ensuite, elle s’est arrêtée dans une autre boutique ; rentrée chez elle, elle s’est aperçue qu’elle n’avait plus les crevettes. Elle est retournée aussitôt sur ses pas, mais les crevettes sont restées introuvables. Je trouve cela absolument extraordinaire.

— Très louche, murmura Sir Henry, grave.

— Il y a évidemment plusieurs explications naturelles, continua Miss Marple sans s’émouvoir. Seules ses joues ivoirines avaient rosi sous l’effet de l’excitation. Par exemple, quelqu’un d’autre…

— Ma chère tante, l’interrompit Raymond, je ne faisais pas allusion à ces sortes d’incidents, mais aux meurtres, aux disparitions, à toutes ces histoires mystérieuses et excitantes que Sir Henry pourrait nous raconter pendant des heures.

— Je ne parle jamais boutique, rappela l’ex-commissaire de Scotland Yard, Sir Henry Clithening, qui venait de prendre sa retraite.

— Je suppose qu’il y a beaucoup de crimes et de mystères que la police ne parvient jamais à expliquer, remarqua Joyce.

— C’est bien connu, objecta Mr Petherick.

— Je me demande quels esprits débrouillent le mieux ce genre de problèmes. On a toujours l’impression, dit Raymond West d’un air songeur, que le policier moyen manque d’imagination.

— C’est là l’opinion du profane, répliqua sèchement Sir Henry.

— Pour la psychologie et l’imagination, voyez notre écrivain, lança Joyce en adressant un petit salut ironique à Raymond West, qui ne parut pas entendre et poursuivit :

— L’écrivain digne de ce nom doit connaître la nature humaine et il lui arrive de découvrir des mobiles qui échappent au commun des mortels.

— Les personnages de tes livres sont extrêmement bien étudiés mon enfant, mais crois-tu vraiment que l’humanité est, dans son ensemble, aussi laide que tu la vois ? demanda Miss Marple.

— Ma chère tante, gardez vos illusions. Le ciel m’est témoin que je ne voudrais pas vous les enlever.

— À mon avis, répliqua la vieille demoiselle, en fronçant les sourcils comme lorsqu’elle comptait les mailles de son tricot, les gens ne sont ni bons ni mauvais, mais simplement rusés.

Mr Petherick émit à nouveau sa petite toux.

— N’attachez-vous pas trop d’importance à l’imagination, Raymond ? dit-il. Nous savons, nous, hommes de loi, que l’imagination est une chose très dangereuse. Pour saisir l’évidence avec impartialité, pour voir les faits comme des faits et rien d’autre, il faut surtout, à mon avis, beaucoup de logique. C’est la seule vraie méthode pour réussir.

— Je parie que je l’emporte sur vous tous, s’écria Joyce avec véhémence, en secouant sa tête brune. Je ne suis qu’une femme, et les femmes ont une intuition qui fait défaut aux hommes que vous le vouliez ou non, mais je suis aussi une artiste, ce qui m’amène à voir des choses, à connaître des situations, à rencontrer des gens inimaginables. Sans me vanter, je crois que je connais la vie beaucoup plus que la chère Miss Marple.

— Je n’en suis pas tellement sûre, ma chère enfant. Il arrive quelquefois des choses très tristes et très pénibles dans les plus petits villages.

— Puis-je dire un mot ? demanda en souriant le docteur Pender. Je sais que de nos jours, il est de bon ton de décrier le clergé, mais, nous, gens d’église, nous entendons des choses, nous connaissons un côté de l’humanité insoupçonné de nos contemporains.

— Eh bien, il me semble que voilà un noyau de gens fort intéressants, dit Joyce. Que diriez-vous si nous formions un club ? Voyons, quel jour sommes-nous aujourd’hui ? Mardi ? Nous l’appellerions le Club du Mardi. Nous nous réunirions une fois par semaine et chaque membre du Club proposerait, à tour de rôle, un problème ou un mystère dont il connaîtrait évidemment la solution. Combien sommes-nous ? Un, deux, trois, quatre, cinq ; dommage que nous ne soyons pas six.

— Vous m’oubliez, ma chère, dit vivement Miss Marple.

— Oh, excusez-moi ! Je ne pensais pas que vous voudriez participer au jeu, chère Miss Marple.

— Mais si, je trouve que ce sera très intéressant, surtout avec les messieurs que nous avons la chance d’avoir. Je suis, pour ma part, beaucoup moins savante qu’eux, mais je vis depuis si longtemps à St Mary Mead, que j’ai fini par devenir perspicace et à bien connaître la nature humaine.

— Votre concours sera très précieux, dit courtoisement Sir Henry.

— Qui va commencer ? demanda Joyce.

— Je pense qu’il n’y a pas à hésiter, répondit vivement le docteur Pender en adressant un salut courtois à l’ancien commissaire du Yard. Puisque nous avons la bonne fortune d’avoir au milieu de nous, un homme comme Sir Henry Clithening, à lui d’ouvrir les débats.

Ainsi poussé sur la sellette, Sir Henry resta quelques instants silencieux, puis il soupira, croisa ses jambes, et commença :

— Il est assez difficile pour moi de trouver exactement le genre d’affaires que vous souhaitez entendre. Cependant, je viens de penser à l’une d’elles, dont les journaux ont beaucoup parlé il y a environ un an et qui avait fini par être classée parmi justement ce que Raymond appelle les « mystères inexpliqués ». Mais, comme cela arrive, j’en ai eu la solution il n’y a pas bien longtemps.

« Voici. Les faits sont très simples. Trois personnes dînent ensemble et mangent notamment du homard en boîte. Au cours de la nuit, elles sont assez fortement indisposées ; deux d’entre elles s’en tirent, la troisième meurt. »

Raymond West se frotta les mains avec satisfaction.

— Comme je vous l’ai dit, poursuivit Sir Henry, des faits extrêmement simples. La mort, imputée à une intoxication alimentaire, le certificat médical est rédigé dans ce sens et la victime enterrée. Mais les choses n’en restèrent pas là.

Miss Marple approuva d’un signe de tête et dit :

— Les gens parlèrent ; il en est toujours ainsi.

— Je vais vous décrire à présent les acteurs du drame. J’appellerai le mari et la femme, Mr et Mrs Jones et la dame de compagnie de Mrs Jones, Miss Clark. Mr Jones, représentant en produits chimiques, était un homme jovial et débonnaire d’une cinquantaine d’années. Sa femme, une personne assez quelconque, avait environ cinquante-cinq ans, et Miss Clark était une grosse femme rubiconde d’une soixantaine d’années. Aucun d’eux, comme vous le voyez, ne sortait de l’ordinaire.

Les choses commencèrent à se gâter d’une bien curieuse manière. La veille, Mr Jones avait passé la nuit dans un hôtel de Birmingham et le hasard avait fait que l’on avait changé le matin même le buvard du sous-main de sa chambre. Après son départ, une des servantes, qui n’avait sans doute rien de mieux à faire, s’amusa à étudier, à l’aide d’une glace, le buvard sur lequel Jones avait séché une lettre, et, lisant quelques jours plus tard dans les journaux que Mrs Jones était morte après avoir mangé du homard en boîte, elle rapporta aux autres domestiques les mots qu’elle avait déchiffrés : Je dépends entièrement de ma femme… lorsqu’elle sera morte, je… des cents et des mille…

Peu de temps auparavant, il avait été longuement question d’une femme empoisonnée par son mari. Il n’en fallait pas plus pour exciter l’imagination de ces demoiselles : Mr Jones avait comploté de se débarrasser de sa femme pour hériter. Le hasard voulut que l’une des femmes de chambre connût des gens dans la petite ville où vivaient les Jones ; elle leur écrivit. Ils lui répondirent que Jones semblait beaucoup s’intéresser à la fille du docteur, une jeune femme qui avait trente-trois ans à l’époque. Le scandale commençait à montrer le bout de l’oreille. Une pétition fut envoyée au ministère de l’Intérieur, tandis qu’une volée de lettres anonymes s’abattait sur Scotland Yard, accusant Jones d’avoir assassiné son épouse. Tout d’abord, nous ne vîmes là que des ragots de village. Néanmoins, pour tranquilliser l’opinion publique, on ordonna une exhumation et une autopsie, et une fois de plus, le bon sens populaire prouva qu’il était dans le vrai. L’autopsie révéla dans les viscères une quantité suffisante d’arsenic pour que l’on puisse raisonnablement conclure que la défunte était bel et bien morte empoisonnée. Il appartenait dès lors à Scotland Yard, de découvrir, avec l’aide de la police locale, comment l’arsenic avait été administré et par qui ?

— Merveilleux ! s’écria Joyce, c’est épatant ! J’adore cette histoire.

— Nos soupçons, comme ceux des dénonciateurs, se portèrent tout naturellement sur le mari qui était le bénéficiaire de la mort de sa femme. Il n’héritait certes pas des cents et des mille imaginés par les servantes, mais tout de même, de quelque huit mille livres ; ce qui n’était pas à dédaigner pour qui avait seulement de misérables petites économies difficilement amassées. C’était en effet un homme aux goûts assez dispendieux, qui recherchait beaucoup, en outre, la compagnie des dames. Nous enquêtâmes aussi discrètement que possible pour découvrir ce qu’il y avait de vrai dans la rumeur qui courait au sujet de sa liaison avec la fille du médecin ; il parut évident qu’il y avait eu une solide amitié entre eux pendant un certain temps, mais aussi qu’ils avaient brusquement rompu deux mois avant la mort de Mrs Jones et qu’ils ne s’étaient vraisemblablement plus revus depuis lors. Le docteur lui-même, un homme âgé, de la plus parfaite honorabilité, était confondu par le résultat de l’autopsie. Il avait été appelé vers minuit auprès des trois malades et il avait tout de suite constaté l’état alarmant de Mrs Jones. Il envoya chercher chez lui des comprimés à base d’opium pour atténuer les souffrances, mais en dépit de ses soins elle était morte, sans qu’il suspecte un seul instant d’ailleurs que le décès était dû à un acte criminel. Il l’attribuait à une forme de botulisme, le dîner de la veille s’étant composé de homard en boîte, de salade, de fromage, d’une charlotte russe et de pain. Malheureusement, il ne restait pas une miette de homard et la boîte avait été jetée. Il avait interrogé la jeune domestique, Gladys Lynch. Cette fille était bouleversée et n’arrêtait pas de sangloter. Elle se bornait à répéter que la boîte n’était pas abîmée et que le homard était parfait.

Les choses en étaient là à notre arrivée. Il paraissait évident que Jones – à supposer qu’il eût empoisonné sa femme – n’avait pu avoir un geste criminel au cours du repas qu’ils avaient partagé à trois. D’autre part, il était arrivé de Birmingham, juste avant de se mettre à table ; donc il n’avait pas eu l’occasion de toucher à quoi que ce fût.

— Et la demoiselle de compagnie, cette grosse femme rubiconde ? questionna Joyce.

— Nous ne l’avons pas écartée systématiquement. Mais il n’y avait aucune raison pour que Miss Clark souhaitât la mort de Mrs Jones qui ne lui avait rien légué et dont la disparition l’obligeait à rechercher une autre place.

— Effectivement, elle paraît hors de cause, convint Joyce.

— Un de mes inspecteurs découvrit sur ces entrefaites un détail qui me parut mériter quelque attention : après le dîner, ce soir-là, Mr Jones était allé à la cuisine demander un bol de bouillie à la farine de maïs pour sa femme qui ne se sentait pas bien, et il avait attendu pendant que Gladys la préparait. C’était lui, ensuite, qui l’avait emportée. Tout partait peut-être de là.

L’homme de loi hocha la tête d’un air approbateur.

— Vous aviez le mobile et l’occasion, dit-il en levant deux doigts. Par ailleurs, un représentant en produits pharmaceutiques a toutes facilités pour se procurer des toxiques.

— Surtout lorsqu’il a la fibre morale bien affaiblie, souligna le pasteur.

Raymond West regardait fixement Sir Henry :

— Vous teniez vos preuves, dit-il ; pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?

Sir Henry eut un petit sourire en coin :

— Parce que rien n’est simple, mon cher, et que si tout, jusque-là, semblait nous mener droit au meurtrier, nous nous sommes soudain heurtés à un obstacle : Miss Clark avait avalé la plus grande partie de la bouillie.

Elle était entrée, comme chaque soir, dans la chambre de Mrs Jones. Celle-ci était assise dans son lit, le bol de bouillie de maïs à côté d’elle : « Je ne me sens pas très bien, Milly, dit-elle ; j’ai eu tort de manger du homard. J’ai demandé à Albert d’aller me chercher cette bouillie, mais maintenant que je l’ai, je n’en ai plus envie…

— C’est ridicule, répliqua Miss Clark. Elle est parfaite ; il n’y a pas un seul grumeau. Gladys est vraiment une excellente cuisinière. La plupart des filles d’aujourd’hui en seraient bien incapables. Je suis folle de cette bouillie, je l’avalerais volontiers, si…

Sir Henry fit une incidence : «Il faut que je vous dise que Miss Clark avait peur de grossir et suivait un régime amaigrissant.

— Vous allez vous rendre malade, Milly, poursuivit donc Mrs Jones. Si le Seigneur permet que vous grossissiez, vous ne pouvez aller contre sa volonté. Buvez donc, ça vous fera le plus grand bien. »

Et Miss Clark avala le contenu du bol sans plus se faire prier. Donc notre argument contre le mari tombait et Jones nous fournit d’ailleurs une explication valable et contrôlable – pour les membres de phrases relevés sur le buvard, c’était une réponse à une demande d’argent de son frère qui vivait en Australie. Complètement tributaire de sa femme, il ne pouvait l’aider que si elle disparaissait. Il regrettait de ne pouvoir rien faire pour l’instant, mais il y avait des centaines et des milliers de gens dans le monde qui vivaient dans la même dépendance que lui.

— Tout s’est donc écroulé, remarqua le docteur Pender.

— Tout s’est écroulé, répéta Sir Henry. Rien ne nous permettait d’arrêter Mr Jones. Nous n’avions pas de preuves contre lui.

Il y eut un silence puis Joyce demanda :

— Et alors, c’est tout ?

— C’était tout l’an dernier. Mais la véritable solution est à présent entre les mains de Scotland Yard et d’ici deux ou trois jours, vous pourrez la lire dans les journaux.

— La véritable solution, dit pensivement Joyce. Je me demande… Laissez-nous réfléchir cinq minutes et ensuite chacun de nous donnera son sentiment.

Raymond West approuva cette suggestion d’un signe de tête et regarda sa montre. Lorsque les cinq minutes furent écoulées, il leva les yeux vers le docteur Pender :

— Voulez-vous prendre la parole le premier ? proposa-t-il.

Le vieillard hocha la tête.

— Je vous avoue que je suis totalement déconcerté. Je pense que le mari doit être le coupable, mais je ne vois pas du tout comment il a pu s’y prendre. Peut-être lui a-t-il fait absorber le poison d’une manière que l’on n’a pas découverte sur le moment, mais je ne comprends pas comment on a pu plus tard atteindre la vérité.

— Joyce ?

— La demoiselle de compagnie, dit la jeune fille d’une voix décidée. La demoiselle de compagnie sans aucun doute. Ce n’est pas une raison parce qu’elle était grosse, âgée, laide, pour qu’elle ne soit pas tombée amoureuse de ce Jones. Elle pouvait aussi avoir un motif de haïr Mrs Jones ou simplement de souffrir de sa position, d’être obligée de travailler pour vivre, d’être toujours de bonne humeur. Elle étouffait, cette femme, et un jour elle n’a pas pu résister à la tentation et elle a empoisonné sa patronne en versant elle-même le poison dans la bouillie de maïs qu’elle lui a fait avaler. Elle a menti en prétendant qu’elle l’avait bue.

— Mr Petherick ?

L’homme de loi commença à rapprocher et à écarter le bout de ses doigts d’une manière toute professionnelle et toussota, l’air perplexe :

— Je ne sais vraiment que dire.

— Ah ! non, Mr Petherick, protesta Joyce. Il faut jouer le jeu comme tout le monde. Vous ne pouvez pas réserver votre jugement.

— Alors si vous voulez mon avis, car je ne vois rien à objecter aux faits, c’est le mari qui est coupable. La seule explication valable c’est que Miss Clark, pour une raison ou une autre, sans doute pour de l’argent, l’a couvert. Il a dû comprendre qu’on le soupçonnerait et il lui a proposé de raconter cette histoire de bouillie qu’elle avait prise à la place de sa femme. Contre quoi il lui a versé la forte somme. Ce qui est évidemment très irrégulier, très irrégulier certes.

— Je ne suis d’accord avec aucun de vous, s’écria Raymond avec fougue. Vous avez oublié le facteur le plus important : la fille du docteur. Je vais vous donner ma solution : le homard en boîte était un peu frelaté et les trois dîneurs ont donné des signes d’empoisonnement. On appelle le médecin. Il se rend compte que Mrs Jones est la plus gravement atteinte sans doute parce qu’elle en a mangé plus que les autres. Il décide de lui administrer des comprimés d’opium pour calmer les brûlures d’estomac et il les envoie chercher chez lui. Il n’y va pas lui-même, il envoie quelqu’un. Vous nous l’avez dit d’ailleurs, je crois me le rappeler, Sir Henry. Qui a remis les comprimés au messager ? Sa fille, comme elle le fait très souvent. Elle aime Jones et à cet instant les pires instincts de la nature humaine se réveillent en elle : elle voit dans cette circonstance, le moyen de libérer l’homme de sa vie, et au lieu de donner des comprimés d’opium, elle donne des comprimes à base d’arsenic. Voilà.

— Et maintenant, Sir Henry, dites-nous la vérité, s’écria Joyce avec animation.

— Un instant, un instant, ma chère. Miss Marple n’a encore rien dit.

La vieille demoiselle paraissait ennuyée.

— Mon Dieu, j’ai encore perdu une maille en vous écoutant, soupira-t-elle. Cette histoire était si intéressante ! Mais bien triste ! Elle m’a rappelé le vieux Mr Hargraves qui vivait non loin d’ici. Sa femme n’avait jamais eu le moindre soupçon jusqu’à ce qu’il meure en laissant toute sa fortune à une personne qui lui avait donné cinq enfants. Elle avait été femme de chambre chez eux pendant un certain temps et Mrs Hargraves était enchantée de son travail et soulignait avec satisfaction, que cette fille retournait tous les jours les matelas, sauf le vendredi bien entendu. Et pourtant, elle se laissa courtiser par le vieil Hargraves qui l’installa dans ses meubles à la ville voisine. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer à être marguillier et de faire la quête tous les dimanches.

— Mais, ma chère tante, quel rapport voyez-vous entre le défunt Hargraves et cette affaire ? remarqua Raymond avec impatience.

— Les faits sont tellement identiques, mon enfant. Je suppose que la pauvre malheureuse a avoué maintenant et que c’est ainsi que vous avez appris la vérité, Sir Henry ?

— Quelle malheureuse ? demanda Raymond. Ma chère tante, de qui parlez-vous ?

— De cette pauvre fille, Gladys, naturellement. Celle qui était si troublée et qui avait tant de raisons de l’être, lorsque le docteur lui a parlé. J’espère que cet abominable Jones sera pendu pour avoir fait de cette petite une meurtrière. Et elle aussi on la pendra, bien sûr.

— Je crois que vous n’avez pas très bien compris, Miss Marple, commença Mr Petherick.

Mais Miss Marple secoua la tête et regarda Sir Henry.

— J’ai raison, n’est-ce-pas ? Cela me paraît l’évidence même. Les cents et les mille, et la charlotte, impossible de se tromper.

— Mais qu’est-ce que vous voulez dire avec la charlotte et les cents et les mille ? s’écria Raymond, agacé.

— Les cuisinières mettent presque toujours dans les charlottes, des quantités de petits granulés en sucre rose et blanc. Lorsque j’ai entendu qu’il y avait eu une charlotte russe au dîner et que le mari avait écrit à quelqu’un à propos de cents et de mille, j’ai tout naturellement rapproché les deux choses. C’était là que se trouvait l’arsenic… dans les cents et mille. Il les avait donnés à la petite et lui avait dit de les mettre dans ce gâteau.

— Mais c’est impossible, s’écria vivement Joyce. Ils en ont tous mangé.

— Pas du tout. Souvenez-vous que Miss Clark suivait un régime et que l’on ne mange jamais de charlotte dans ce cas. Trop nourrissant. Jones a dû écarter les grains de sucre de sa part de gâteau et les laisser sur le bord de son assiette. L’idée était ingénieuse, mais épouvantable.

Tous les regards convergèrent vers Sir Henry.

— C’est vraiment très curieux, commença alors celui-ci, mais Miss Marple a touché la vérité du doigt. Jones avait mis Gladys dans une situation critique et la petite était désespérée. Il lui promit de l’épouser lorsque sa femme serait morte et il lui donna le poison en lui expliquant ce qu’elle devait faire. Gladys Lynch est morte en donnant le jour à l’enfant, qui est mort lui aussi. Il y a de cela huit jours et elle a tout avoué avant de mourir. Jones l’avait d’ailleurs abandonnée pour courir après une autre femme.

Il y eut un silence embarrassé et puis Raymond reprit la parole :

— Eh bien, tante Jane, je me demande comment vous avez découvert la vérité. Je n’aurais jamais imaginé que cette petite, du fond de sa cuisine, pût avoir quelque chose à faire dans l’histoire.

— Tu ne connais pas la vie comme moi, mon enfant, répliqua Miss Marple avec douceur. Un homme comme ce Jones grossier et jovial, j’ai tout de suite compris qu’il n’avait pas pu laisser cette petite, jeune et jolie, en paix. Ce genre d’histoire est sordide et il est toujours pénible d’en parler. Je ne peux pas vous dire le choc qu’a éprouvé Mrs Hargraves lorsqu’elle a découvert la vérité et le bruit que ça a fait dans le pays…

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