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Très droite dans son fauteuil, Miss Marple, la tête légèrement inclinée sur le côté, prêtait une oreille attentive à Mrs Percival Fortescue qui, tout de noir vêtue, parlait, faisant seule tous les frais de la conversation et laissant à peine à la vieille demoiselle la possibilité de placer de temps à autre une toute petite phrase.
Mrs Percival avait à se plaindre de bien des choses et c’était pour elle un soulagement de se confier, même à quelqu’un qu’elle ne connaissait pour ainsi dire pas.
— Je ne récrimine jamais, déclarait-elle. Ce n’est pas mon genre et je m’accommode toujours de tout. Ce qu’on ne peut empêcher, il faut le supporter et je n’ai jamais soufflé un mot de tout cela à personne. D’ailleurs, à qui me serais-je confiée ? Ici, pratiquement, je suis seule ! Évidemment, c’est pour nous une grosse économie que de vivre ici, mais ce n’est pas comme si nous étions chez nous. Je suis sûre que vous me comprenez…
Miss Marple en donna l’assurance.
— Heureusement, reprit Mrs Percival, nous pourrons bientôt entrer dans notre villa. Les peintres auront terminé d’ici peu. Ils sont d’une lenteur !… Mon mari, lui, se trouve fort bien ici. Mais, pour un homme, ce n’est pas la même chose. C’est bien votre avis ?
C’était bien l’avis de Miss Marple et elle le dit avec une authentique sincérité.
— Mon mari est à Londres toute la journée, poursuivit Mrs Percival. Quand il rentre, il est fatigué et il n’a qu’un désir : s’installer dans un fauteuil et lire. Moi, au contraire, je suis seule du matin au soir, sans la moindre compagnie. Je m’ennuie. Vous me direz que nous avons des voisins. C’est exact, mais ce sont des gens avec lesquels je ne me sens pas à l’aise. Il y en a, par exemple, qui jouent au bridge. C’est un jeu que j’aime bien. Seulement, leur bridge et le mien ne se ressemblent guère. Ils sont fort riches et font des différences énormes. Leur fréquentation ne m’intéresse pas.
Mrs Percival s’interrompit, le temps de reprendre haleine, et continua :
— Je ne voudrais pas dire du mal des morts, mais il faut bien reconnaître que Mr Fortescue, mon beau-père, avait fait un second mariage absolument ridicule. Sa femme – il m’est difficile de dire « ma belle-mère », car elle avait à peu près le même âge que moi – perdait la tête dès qu’elle voyait un homme. Et, avec ça, elle dépensait sans compter, payant ses factures sans même les regarder ! Ce qui, d’ailleurs, exaspérait Percy, qui a horreur du gaspillage. Ajoutez que, de son côté, mon beau-père, qui n’avait pas le caractère facile, mettait des sommes considérables dans des affaires impossibles… et vous comprendrez pourquoi mon mari était souvent de mauvaise humeur !
— Ces… prodigalités l’inquiétaient ?
— Terriblement. Au point qu’avec moi il n’était plus le même, depuis quelques mois. Il m’arrivait de lui parler et de ne pas obtenir de réponse…
Mrs Percival poussa un soupir et reprit :
— Quant à Elaine, ma belle-sœur, c’est une fille bizarre. Elle ne se plaît que dehors. Elle n’est pas méchante, mais elle n’est pas non plus sympathique. Impossible, par exemple, de la décider à aller à Londres, pour courir les magasins ou assister à la présentation d’une collection…
Mrs Percival soupira de nouveau.
— Ça doit vous sembler curieux, dit-elle ensuite, ces confidences que je vous fais, à vous que je connais à peine ? Mais, après les émotions de ces derniers temps, il faut que je me confie à quelqu’un !… Et vous me rappelez une vieille et très chère amie à moi, Miss Trefusis James ! À soixante-quinze ans, elle s’était cassé la jambe. Je l’ai soignée et nous sommes devenues de grandes amies. Quand elle a été rétablie, elle m’a donné une cape de renard et, mon Dieu, c’était bien gentil de sa part !
Miss Marple rassura Mrs Percival. Elle comprenait fort bien ce besoin de parler qui n’était que trop naturel.
— J’espère, dit-elle ensuite, que vous ne me trouverez pas… mal élevée si je vous dis que feu Mr Fortescue me paraît avoir été un homme peu sympathique ?
— Il ne l’était pas du tout ! Soit dit entre nous, c’était un vieillard odieux. Il n’y a pas d’autre mot.
— Et, d’après vous, qui l’aurait…
Miss Marple cherchait un mot, mais elle n’eut pas à finir sa phrase.
— Qui ? Mais Crump, j’en suis convaincue ! C’est un personnage que j’ai toujours détesté. Il n’est pas seulement impertinent, il est… il est…
— Mais, pour tuer, il faut avoir une raison ?
— Je ne suis pas tellement sûre qu’il en faille à des individus de son espèce ! Mr Fortescue lui aura sans doute fait une observation que ce Crump ne lui aura pas pardonnée. Il lui arrive de boire et je croirais volontiers qu’il a le cerveau un peu dérangé. À vrai dire, pour être tout à fait sincère, je dois avouer qu’au début j’ai soupçonné Adèle d’avoir empoisonné son mari, une hypothèse qui ne valait rien, évidemment, puisqu’elle a été empoisonnée à son tour. Je pense qu’elle aura accusé Crump. Il s’est affolé et s’est arrangé pour la supprimer, par le poison, elle aussi. Gladys a dû le voir… et la pauvre fille, à son tour, a été tuée par cet homme horrible, qui est encore dans la maison ! Je trouve ça inimaginable et je n’ai qu’une hâte : m’en aller d’ici. Seulement, la police ne me le permettrait pas…
Posant sa main potelée sur le poignet de Miss Marple, Mrs Percival ajouta :
— Savez-vous qu’il m’arrive d’avoir envie de me sauver ?
— Vous auriez tort.
— Vous croyez ?
— La police aurait vite fait de vous retrouver.
— Elle serait assez maligne pour ça ?
— Il ne faut pas prendre les policiers pour des imbéciles. L’inspecteur Neele, par exemple, m’a paru très intelligent.
— Moi, je l’ai trouvé plutôt bête.
Miss Marple sourit, malgré elle.
— Quoi qu’il en soit, reprit Jennifer Fortescue, j’ai l’impression qu’il est dangereux de rester ici.
— Dangereux… pour vous ?
La réponse tarda un peu.
— Oui.
— Parce que… vous savez quelque chose ?
— Oh ! non… Je ne sais rien. Seulement, je suis… je suis inquiète. À cause de ce Crump…
Que Mrs Percival eût peur, Miss Marple en était persuadée. Mais le danger qu’elle redoutait, Miss Marple en était non moins persuadée, ne s’appelait point Crump.