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CHAPITRE VIII

La Demoiselle De Compagnie

— À vous à présent, docteur Lloyd, dit Miss Helier. N’avez-vous pas une belle histoire à nous conter qui nous donnera la chair de poule ?

Elle lui sourit, de ce sourire qui, tous les soirs, ensorcelait les spectateurs qui allaient spécialement au théâtre pour la voir. Jane Helier était quelquefois appelée la plus belle femme d’Angleterre et les autres comédiennes jalouses avaient l’habitude de chuchoter entre elles : « Jane n’est certes pas une artiste. Elle n’est pas capable de jouer… si vous voyez ce que je veux dire. Mais elle a des yeux !… ».

Et ces « yeux » suppliaient pour l’instant le célibataire grisonnant qui, depuis cinq ans, prodiguait ses soins aux malades du village de St Mary Mead.

Le médecin tira inconsciemment sur son gilet qui avait une fâcheuse tendance à remonter sur son estomac depuis quelque temps, et tourmenta sans pitié sa mémoire, à seule fin de ne pas décevoir la belle créature qui s’adressait à lui d’une manière aussi confiante.

— Je sens, reprit Jane d’un ton rêveur, que j’aimerais me plonger dans le crime jusqu’au cou ce soir.

— Magnifique, magnifique ! s’écria le colonel Bantry, son hôte, en éclatant d’un grand rire jovial. Qu’en dites-vous, Dolly ?

Sa femme, ainsi rappelée à ses devoirs de maîtresse de maison (elle était en train de penser à ses semis de printemps pour ses plates-bandes) approuva son enthousiasme.

— C’est magnifique, bien sûr, dit-elle sans trop savoir de quoi il retournait.

— Vraiment, ma chère ? s’étonna Miss Marple une lueur amusée dans le regard.

— St Mary Mead n’est pas du tout spécialisé dans le genre « chair de poule » et encore moins dans le crime, Miss Helier, dit alors le docteur Lloyd.

— Vous m’étonnez, prononça d’un ton sérieux Sir Henry Clithening en se tournant vers Miss Marple. J’avais toujours cru comprendre, d’après notre amie ici présente, que St Mary Mead est un véritable bouillon de culture du crime et du vice !

— Oh, Sir Henry ! protesta Miss Marple, une flambée de couleur montant à ses joues pâles. Je suis sûre que je n’ai jamais rien dit de semblable. La seule chose que j’aie toujours soutenue, c’est que la nature humaine est la même partout, au village comme dans une capitale, seulement, on a plus d’occasions et de loisirs au village pour l’observer de plus près.

— Mais, vous, vous n’avez pas toujours vécu ici, insista Jane Helier, s’adressant de nouveau au médecin. Vous êtes allé dans toutes sortes d’endroits curieux… des endroits où il arrive des choses !

— Il est vrai… acquiesça le docteur Lloyd continuant à chercher désespérément. Oui, en vérité… Oui… Ah, voilà qui me revient.

Il s’appuya au dossier de son fauteuil avec un soupir de soulagement.

— Cela s’est passé il y a déjà si longtemps que je l’avais presque oublié. Mais ce fut vraiment étrange, très étrange, oui. Et la coïncidence décisive qui mit le fil conducteur entre mes mains est bien étrange elle aussi.

Miss Helier rapprocha légèrement son fauteuil de celui du praticien, refit ses lèvres et prit un air attentif. Les autres personnes réunies dans le salon tournèrent aussi vers le narrateur des visages intéressés.

— Je ne sais pas si l’un de vous connaît les îles Canaries…

— Elles sont, paraît-il, de toute beauté, s’écria Jane Helier. Mais où se trouvent-elles exactement ? Dans les Mers du Sud ? Ou la Méditerranée ?

— J’y ai fait escale en me rendant en Afrique du Sud, dit le colonel. Au soleil couchant, le Pic de Ténériffe est une splendeur.

— L’histoire que je vais vous raconter s’est passée il y a donc plusieurs années, dans l’île de Grande-Canarie et pas à Ténériffe. J’avais été malade et j’avais dû renoncer à exercer en Angleterre. Je me fixai à Las Palmas, la capitale de Grande-Canarie, et j’y ouvris un cabinet. L’existence que je menais là-bas me plaisait beaucoup pour diverses raisons, notamment à cause du climat tempéré, du soleil, de la mer, j’adore nager, de l’activité du port. Des bateaux du monde entier s’arrêtent à Las Palmas et j’avais pris l’habitude de descendre sur le môle tous les matins pour les voir accoster, spectacle encore plus captivant pour moi qu’une rue bordée de boutiques de mode pour le beau sexe.

Parfois, ces navires venus d’ailleurs ne faisaient escale que quelques heures à Las Palmas. Dans le principal hôtel de l’endroit, le Métropole, on pouvait voir des gens de toutes races et de toutes nationalités… des oiseaux de passage. Même les gens qui allaient à Ténériffe s’arrêtaient à Grande-Canarie avant de gagner l’autre île.

Mon histoire commence justement au Métropole un jeudi soir du mois de janvier. On dansait dans un des salons et j’étais assis à une petite table avec un ami. Nous regardions la brillante assemblée composée d’Anglais et de gens de diverses nationalités, mais surtout d’Espagnols, et lorsque l’orchestre attaqua un tango, une demi-douzaine de couples, uniquement espagnols, gagnèrent la piste. Ils dansaient tous à la perfection et nous les admirions sans réserve, en particulier une danseuse. Elle était grande, belle, souple et se déplaçait avec une grâce féline, presque inquiétante. Je le dis à mon ami qui acquiesça.

— Des femmes comme celle-là sont créées pour avoir une histoire, dit-il. La vie ne peut pas les oublier.

— La beauté est peut-être un don dangereux, ajoutai-je.

— Il n’y a pas que la beauté, mais plus encore. Regarde-la bien. Il faut qu’il lui arrive quelque chose, à moins qu’elle soit à l’origine de quelque chose. Non, sa vie ne peut être calme. Cette femme provoquera des drames. Il n’y a qu’à la voir pour en être sûr.

Il se tut un instant puis reprit avec un sourire :

— Exactement comme il suffit de regarder ces deux là-bas pour savoir que rien ne leur arrivera jamais. Elles sont faites pour une vie douillette et sans imprévu.

Je suivis son regard. Les deux dames en question venaient juste d’arriver par un bâtiment hollandais qui avait accosté un peu plus tôt dans l’après-midi. Et je compris en les observant à mon tour ce que mon ami avait voulu dire : des Anglaises typiques telles qu’on en rencontre parfois à l’étranger. Âgées d’une quarantaine d’années, l’une blonde et légèrement trop potelée, l’autre brune et légèrement – oh ! très légèrement aussi – trop maigre. Elles étaient ce que l’on appelle bien conservées, vêtues sans originalité de vêtements en tweed bien coupés et sans une ombre de maquillage. Elles dégageaient cet air d’assurance tranquille, qui est le propre des Anglaises bien nées. Semblables à des milliers de leurs sœurs, décidées à visiter ce que leur conseille le Baedeker, indifférentes à tout le reste, clientes de la bibliothèque anglaise et de l’église anglicane partout où elles séjournent, – et, à peu près certainement, l’une ou l’autre, ou toutes les deux, douées d’un gentil talent de peintre amateur. Et rien d’excitant ou de remarquable ne leur arriverait jamais, même si elles faisaient le tour du monde. Je reportai mon attention sur notre souple Espagnole aux yeux langoureux et à demi-clos et je souris.

— Pauvres créatures, soupira Jane Helier. Mais je trouve que les gens sont inexcusables de ne pas donner le meilleur d’eux-mêmes. Cette femme de Bond Street – Valentine – est réellement étonnante. Audrey Denman va chez elle. Et l’avez-vous vue dans « The Downward Step[1] » ? Au premier acte, en écolière, elle est absolument merveilleuse. Et cependant, Audrey a, au moins, cinquante ans. Je crois même savoir qu’elle est plus près de soixante que de cinquante ans.

— Continuez, demanda Mrs Bantry au docteur Lloyd. J’adore les histoires où passent de souples danseuses espagnoles. Elles me font oublier combien je suis vieille et grosse.

— Je suis désolé, murmura le médecin d’un ton d’excuse, mais voyez-vous, en fait, cette histoire n’est pas celle de l’Espagnole.

— Vraiment ?…

— Non. Comme cela est fréquent en ce genre d’affaire, mon ami et moi nous nous étions trompés. Il n’arriva rien d’extraordinaire par la suite à notre beauté espagnole. Elle épousa un employé d’une compagnie maritime et au moment où je quittai l’île, elle avait déjà cinq enfants et était en train de s’épaissir.

— Exactement comme la fille d’Israël Peters, commenta Miss Marple. Celle qui a fait du théâtre et qui jouait à merveille les rôles travestis dans les pantomimes à cause de ses jambes. On a raconté qu’elle avait mal tourné, mais elle s’est mariée avec un représentant de commerce et est devenue une épouse exemplaire.

— Le parallèle villageois, dit doucement Sir Henry.

— Non, reprit le médecin. Mon histoire concerne les deux Anglaises.

— Quelque chose leur est donc arrivé ? haleta Miss Helier.

— Oui… et dès le lendemain.

— Pas possible ! s’écria Mrs Bantry d’un ton encourageant.

— En quittant le Métropole, j’avais, par pure curiosité, consulté le registre et découvert leurs noms sans trop de difficultés : Miss Mary Barton et Miss Amy Durrant de Little Paddocks, Caughton Weir, Bucks. Je ne me doutais certes pas alors que je n’allais pas tarder à rencontrer ces demoiselles, ni dans quelles tragiques circonstances.

Quelques amis et moi, nous avions organisé un pique-nique pour le lendemain. Nous devions traverser l’île en voiture et déjeuner dans un endroit qui s’appelait, pour autant que je m’en souvienne – c’est si loin ! – Las Nieves. C’était une baie bien abritée où nous pourrions nous livrer au plaisir du bain. Le programme s’exécuta point par point, sauf que nous partîmes plus tard que prévu, de sorte que nous nous arrêtâmes en cours de route pour pique-niquer et que nous n’arrivâmes à Las Nieves que pour nous baigner avant le thé.

En approchant de la plage, nous fûmes surpris par l’agitation extraordinaire qui y régnait : toute la population du petit village semblait s’être rassemblée sur le rivage et dès que les gens nous aperçurent, ils se ruèrent sur la voiture et commencèrent à parler avec volubilité. Notre espagnol n’était pas très bon et il me fallut plusieurs minutes pour les comprendre.

Deux Anglaises complètement folles, disaient-ils, avaient voulu se baigner et l’une d’elles, trop téméraire, s’était tout à coup trouvée en difficulté. L’autre était partie à son aide, mais ses forces l’avaient trahie et elles se seraient noyées toutes les deux si un homme ne s’était pas jeté dans un bateau pour leur porter secours… Mais il était arrivé trop tard pour sauver la première qu’il avait ramenée inanimée.

Dès que j’eus compris de quoi il retournait, fendant la foule, je me précipitai vers la noyée. Je ne reconnus pas tout d’abord mes compatriotes. La femme potelée en maillot de bain noir et bonnet de bain vert n’éveilla aucun souvenir dans ma mémoire à l’instant où elle leva un regard anxieux vers moi. Elle était agenouillée à côté du corps de son amie, tentant quelques mouvements maladroits de respiration artificielle. Lorsque je lui dis que j’étais médecin, elle poussa un soupir de soulagement et je lui ordonnai d’aller se sécher et se changer dans une maison du pays. L’une de mes amies l’accompagna pendant que j’essayai en vain de ranimer la noyée.

Je rejoignis les autres dans la cabane de pêcheurs où je reconnus alors dans la survivante, maintenant habillée, l’une des Anglaises arrivées le soir précédent. Elle apprit la triste nouvelle avec un grand calme et il était bien évident que l’horreur de cette tragédie l’avait secouée au point d’annihiler tous ses réflexes.

— Pauvre Amy, pauvre Amy, répétait-elle. Elle avait tellement rêvé de se baigner ici. Elle était si bonne nageuse. Je n’y comprends rien. Qu’en pensez-vous, docteur ?

— Une crampe, peut-être. Dites-moi exactement ce qui s’est passé ?

— Nous avions nagé toutes les deux pendant une vingtaine de minutes et je proposai de rentrer, mais Amy a voulu retourner encore une fois à l’eau. Soudain, je l’ai entendue appeler au secours et je suis partie aussi vite que j’ai pu. Elle surnageait encore lorsque je l’ai rejointe, mais elle s’est accrochée à moi si désespérément que nous avons coulé toutes deux et que, s’il n’y avait pas eu cet homme, je me serais noyée moi aussi.

— C’est souvent ce qui se produit, répondis-je. Il est toujours très difficile de sauver quelqu’un qui se noie.

— Dire que nous avons débarqué hier et que nous nous réjouissions tellement des petites vacances que nous devions passer dans ce beau pays ensoleillé, poursuivit Miss Barton. C’est… c’est vraiment terrible.

Je lui demandai de plus amples renseignements sur la morte en lui expliquant que je ferai tout mon possible pour lui rendre service, mais que les autorités espagnoles réclameraient notamment des précisions d’état-civil. Elle me les donna assez volontiers.

La morte, Miss Amy Durrant, était sa demoiselle de compagnie depuis cinq mois. Elles s’entendaient très bien, mais Miss Durrant lui avait très peu parlé de sa famille. Devenue orpheline très jeune, elle avait été élevée par un oncle. Elle gagnait sa vie depuis l’âge de vingt-et-un ans.

— Et voilà, acheva le docteur. Il se tut, puis répéta d’un ton qui laissait supposer que son histoire était achevée : « Et voilà… ».

— Je ne comprends pas, protesta aussitôt Jane Helier. C’est tout ?… Je veux dire… c’est une chose bien tragique, mais ce n’est pas… enfin, ce n’est pas ce que j’appelle très énigmatique.

— Je suppose qu’il y a une suite, dit Sir Henry.

— Oui, bien entendu… Voyez-vous, au moment de l’accident, il s’était produit une chose curieuse. Bien entendu, j’avais posé quelques questions aux pêcheurs qui avaient assisté à la tragédie et une femme avait fait une remarque bizarre à laquelle je ne prêtai pas attention sur le moment, mais qui me revint à l’esprit par la suite. Elle avait prétendu que Miss Durrant n’était pas en difficulté lorsqu’elle avait appelé. L’autre l’avait rejointe et, d’après cette femme, elle avait délibérément maintenu la tête de son amie sous l’eau. Comme je vous l’ai dit, je ne m’arrêtai pas à ce récit : les choses paraissaient si différentes vues du rivage, et Miss Barton avait simplement dû essayer de faire perdre connaissance à son amie pour qu’elle ne s’accroche pas à elle, afin qu’elles ne se noient pas toutes deux. Mais, d’après l’Espagnole, Miss Barton aurait volontairement noyé sa demoiselle de compagnie.

Ceci ne me revint donc que plus tard… Nous eûmes beaucoup de difficultés, Miss Barton et moi, pour trouver quelques précisions concernant Miss Durrant. Nous fouillâmes ses valises et découvrîmes une adresse à laquelle j’écrivis. Ce n’était qu’une chambre dans laquelle elle avait mis quelques objets personnels. La propriétaire ne la connaissait pas et l’avait vue pour la première fois lorsqu’elle était venue louer. Elle lui avait dit qu’elle aimait bien avoir un coin à elle où elle pouvait aller n’importe quand. Cette chambre renfermait deux vieux meubles, quelques tableaux d’un style très académique et une malle pleine de bric-à-brac ; mais rien qui puisse mettre sur une piste. Elle avait encore dit à la propriétaire que son père et sa mère étaient morts aux Indes lorsqu’elle était enfant et qu’elle avait été élevée par un oncle pasteur, sans préciser s’il était le frère de son père ou de sa mère, de sorte que je ne fus pas plus avancé.

Sans être mystérieux, ce n’était pas satisfaisant. Mais il y a beaucoup de femmes seules fières et discrètes. Dans ses bagages à Las Palmas, nous avions trouvé deux vieilles photographies très pâlies dont le passe-partout avait été coupé de sorte que le nom du photographe avait sauté, et aussi un vieux daguerréotype, qui représentait sans doute sa mère ou, plutôt, sa grand-mère.

Lorsqu’elle s’était présentée à Miss Barton elle lui avait montré deux lettres de références. Celle-ci se souvint, après avoir longtemps réfléchi, de l’un des noms, celui d’une dame qui vivait désormais en Australie. Elle lui écrivit, la réponse mit longtemps à lui parvenir, et je puis dire que lorsqu’elle arriva, elle ne fut d’aucun secours : Miss Durrant avait été pour elle une dame de compagnie tout à fait délicieuse et très utile, ce qui n’apportait aucune lumière sur sa vie privée et ses relations.

Il n’y avait donc rien dans tout ceci que de très banal, et je me sentais cependant de plus en plus mal à l’aise en évoquant cette noyade, pour deux raisons surtout : cette morte dont on ignorait tout et l’étrange affirmation de l’Espagnole. Il s’en ajoutait même à la réflexion une troisième : le regard lourd d’anxiété, voire d’angoisse, que Miss Barton avait jeté sur moi lorsqu’elle s’éloignait et que je restai auprès de la noyée, essayant désespérément de la ranimer.

Cette inquiétude ne m’avait pas paru insolite à l’époque, mais tout à fait normale : c’était la détresse d’un cœur aimant, à l’égard d’une amie en danger de mort. Mais, voyez-vous, par la suite, j’interprétai différemment ce jeu de physionomie : il n’y avait aucun attachement profond entre elles, et donc aucun chagrin affreux. Miss Barton sympathisait avec Miss Durrant et était choquée de sa mort… Et rien d’autre.

Mais alors, pourquoi cette poignante anxiété ? Telle était la question qui me revenait sans cesse à l’esprit. Je ne m’étais pas trompé sur le sens de ce regard. Et presque malgré moi, une réponse commençait à prendre forme dans mon esprit. Supposons que l’histoire de l’Espagnole fût vraie, supposons que Mary Barton ait voulu délibérément et froidement noyer Amy Durrant.

Elle y réussit en lui maintenant la tête sous l’eau, cependant qu’elle prétend être allée la sauver. Elle est secourue par un bateau, mais l’autre est quasi morte et elles sont sur une plage isolée, loin de partout… Or, voilà que je surgis. La seule personne à laquelle elle ne s’attendait pas. Un médecin ! Et qui plus est, un médecin anglais ! Elle sait très bien que des gens restés sous l’eau beaucoup plus longtemps qu’Amy Durrant ont été ranimés grâce à la respiration artificielle. Mais elle doit jouer son rôle… s’éloigner, me laisser seul avec sa victime. Et comme elle se retourne une poignante anxiété est peinte sur son visage : Amy Durrant sera-t-elle rappelée à la vie et dira-t-elle ce qu’elle sait ?

— Oh ! je frémis, murmura Jane Helier.

— Vue sous cet aspect, toute l’affaire paraît encore plus sinistre et la personnalité d’Amy Durrant devient encore plus mystérieuse, continua le docteur Lloyd. Qui était-elle ? Qu’était cette insignifiante demoiselle de compagnie pour être assassinée par sa patronne ? Quelle histoire se cachait derrière cette baignade tragique ? Amy Durrant n’était au service de Mary Barton que depuis quelques mois. Et celle-ci l’avait amenée avec elle à l’étranger. Or, dès le lendemain de leur arrivée, la tragédie survenait… Et dire que c’étaient deux Anglaises raffinées et tout à fait classiques ! Toute l’affaire était fantastique, si fantastique que je devais être le jouet de mon imagination.

— Vous n’avez rien fait alors ? demanda Miss Helier.

— Ma chère petite demoiselle, que pouvais-je faire ? il n’y avait aucune preuve. La majorité des témoins oculaires donnaient la même version que Miss Barton et mes propres soupçons ne reposaient que sur une expression fugitive que j’avais peut-être cru voir ou mal interprétée. La seule chose que je pouvais et devais faire était de continuer à rechercher des parents ou des familiers de Miss Durrant. Lorsque je revins en Angleterre, j’allai voir la propriétaire de sa chambre et, je vous l’ai déjà dit, sans plus de résultat.

— Mais vous sentiez que quelque chose n’allait pas, dit Miss Marple.

Le docteur Lloyd inclina affirmativement la tête.

— J’en étais presque honteux : de quel droit soupçonnais-je cette Anglaise de parfaite éducation d’un crime abominable froidement conçu ? Je fis de mon mieux pour être aussi aimable que possible avec elle durant les jours qu’elle resta dans l’île. Je l’assistai auprès des autorités espagnoles et fis tout ce qu’un Anglais aurait fait à l’étranger pour aider une compatriote ; et pourtant, j’étais convaincu qu’elle savait que je la soupçonnais et que j’avais de l’antipathie pour elle.

— Combien de temps resta-t-elle ? demanda Miss Marple.

— Une quinzaine, me semble-t-il. Miss Durrant fut enterrée dans l’île et Miss Barton prit un bateau à destination de l’Angleterre une dizaine de jours plus tard. Le choc l’avait trop bouleversée, dit-elle, pour passer l’hiver aux Grandes-Canaries comme elle l’avait projeté.

— Semblait-elle vraiment bouleversée ? demanda encore Miss Marple.

Le médecin hésita.

— Eh bien, il y avait tout au moins quelque chose de changé dans son aspect extérieur, répondit-il d’un ton circonspect.

— N’aurait-elle pas, par hasard, légèrement grossi ? suggéra Miss Marple.

— Mais… C’est curieux que vous me demandiez cela. Maintenant que je réfléchis à nouveau à ces événements, je crois que vous avez raison. Elle… oui, elle semblait avoir pris un peu de poids.

— Quelle horreur ! gémit Jane Helier en frissonnant. C’est comme… c’est comme si on s’engraissait du sang de sa victime.

— Et cependant, d’autre part, pour être loyal envers elle, je dois souligner que la veille de son départ, elle fit une remarque qui orientait l’affaire dans une tout autre direction. Je supposai que sa conscience s’éveillait lentement, très lentement, à l’horreur de l’acte qu’elle avait commis.

Miss Barton m’avait demandé de passer la voir. Elle me remercia très chaudement de tout ce que j’avais fait pour elle et je répliquai que j’avais simplement agi comme il était naturel de le faire en de pareilles circonstances. Un silence tomba, et puis brusquement, elle me posa une question.

— Pensez-vous, me dit-elle, que les gens ont parfois le droit de se faire justice eux-mêmes ?

Je répliquai qu’il était assez difficile de répondre, mais, qu’en gros, je ne le pensais pas. La loi était la loi et l’on devait la respecter.

— Même lorsqu’elle est impuissante ?

— Je ne comprends pas très bien.

— C’est difficile à expliquer ; mais ne croyez-vous pas que quelqu’un peut être amené par les circonstances, et pour une raison tout à fait légitime, à faire quelque chose de mal… quelque chose qui peut être même considéré comme un crime ?

Je répliquai sèchement que bien des criminels devaient avoir ce genre de raisonnement pour se justifier à leurs propres yeux, et elle se rejeta en arrière.

— Mais c’est horrible, horrible, murmura-t-elle.

Puis, changeant de ton, elle me demanda de lui donner une drogue pour dormir, car elle n’avait pas pu se reposer vraiment depuis – elle hésita – depuis ce terrible choc.

— Vous êtes sûre que c’est cela ? Il n’y a rien qui vous tourmente ? Rien dans votre esprit ?

— Dans mon esprit ? Que pourrais-je avoir dans mon esprit ?

Elle avait répliqué d’une voix emportée et soupçonneuse.

— L’inquiétude est une cause d’insomnies quelquefois, répliquai-je, d’un ton léger.

Elle parut réfléchir un moment.

— Voulez-vous dire s’inquiéter à propos de l’avenir, ou à propos du passé ?

— Les deux.

— Il ne servirait à rien de se tourmenter à propos du passé puisqu’il est impossible de le ressusciter… Oh ! et puis, à quoi cela sert-il ? On ne peut savoir… On ne peut savoir.

Je lui ordonnai un léger somnifère et lui dis adieu. En m’éloignant, les mots qu’elle avait prononcés : « On ne pourrait le ressusciter » me revinrent en mémoire. Quoi ? Ou qui ?

Je pense que d’une certaine manière, cette dernière entrevue me prépara à la suite. Je ne m’y attendais pas, bien entendu, mais lorsqu’elle arriva, je ne fus pas surpris. Parce que, voyez-vous, pendant cette conversation, Mary Barton m’était apparue comme une femme scrupuleuse… pas une pécheresse veule, mais une femme ayant des convictions, les respectant et incapable d’y renoncer tant qu’elles resteraient ancrées en elle. J’imaginais qu’au cours de notre dernière conversation, elle avait commencé à douter d’elle. Ses paroles laissaient peut-être deviner que pour la première fois, elle ressentait la morsure de ce terrible tourmenteur de l’âme, le remords.

L’événement se produisit en Cornouailles, sur une petite plage à peu près déserte à cette époque de l’année. Ce dut être au mois de mars, me semble-t-il, que je lus la nouvelle dans les journaux. Une dame était descendue dans un hôtel de l’endroit… une certaine Miss Barton, dont le comportement avait surpris tout le monde. La nuit, elle allait et venait dans sa chambre, parlant à haute voix et empêchant de dormir ses voisins. Un jour, elle était allée voir le pasteur et lui avait dit qu’elle avait une communication de la plus grave importance à lui faire : elle avait commis un crime. Puis, au lieu de poursuivre, elle s’était levée brusquement et avait déclaré qu’elle reviendrait un autre jour. Le pasteur en avait conclu qu’elle était légèrement détraquée et n’avait pas pris sa déclaration au sérieux.

Or, le lendemain, on constata qu’elle n’était pas dans sa chambre. Elle avait laissé une lettre pour le coroner :

« J’ai essayé de parler au pasteur hier, de tout lui avouer, mais je n’ai pas pu. Elle ne me l’a pas permis. Je n’ai qu’un seul moyen pour expier : une vie pour une vie ; et ma vie doit se terminer comme la sienne. Je dois, moi aussi, me noyer. Je croyais que j’avais le droit de faire ce que j’ai fait. Je vois à présent que non. Si je veux obtenir le pardon d’Amy, je dois la rejoindre. Ne rendez personne responsable de ma mort. Mary Barton. »

On retrouva ses vêtements sur la plage dans une crique écartée, et il parut évident qu’elle s’était déshabillée et qu’elle avait résolument nagé vers le large où le courant était très dangereux et entraînait les gens loin de la côte.

On ne retrouva pas le corps, mais son absence s’étant prolongée, on conclut à la mort au bout de quelques jours. C’était une femme riche. Sa fortune s’élevait à une centaine de milliers de livres. Et comme elle était morte intestat, sa fortune allait à ses plus proches parents, des cousins qui vivaient en Australie. Les journaux firent une discrète allusion à la tragédie des Canaries, mettant la théorie que la mort de Miss Durrant avait dérangé le cerveau de son amie. L’enquête conclut au suicide commis au cours d’une crise de folie accidentelle.

Et le rideau tomba ainsi sur la tragédie d’Amy Durrant et de Mary Barton.

Il y eut un long silence et puis Jane Helier poussa un profond soupir.

— Oh, mais vous ne pouvez pas vous arrêter au moment le plus palpitant. Je vous en prie, continuez !

— Mais ce n’est pas un roman feuilleton, Miss Helier, c’est une histoire vécue. Et la vie s’arrête quand il lui plaît.

— Mais ça m’est égal ! Je veux savoir.

— C’est à nous à présent de faire travailler nos cerveaux, Miss Helier, expliqua alors Sir Henry. Pourquoi Mary Barton a-t-elle tué sa demoiselle de compagnie ? Tel est le problème proposé par le docteur Lloyd.

— Ma foi, elle a pu la tuer pour toutes sortes de raisons. Je veux dire… Après tout, je n’en sais rien… Peut-être par nervosité, peut-être par jalousie, quoique le docteur Lloyd n’ait pas parlé d’hommes. Quoique sur les bateaux… Bref, vous savez ce que tout le monde dit à propos des bateaux et des voyages en mer.

Miss Helier se tut un peu hors d’haleine et chacun pensa que la charmante actrice avait une tête mieux faite que bien pleine.

— J’aurais facilement plusieurs suppositions, mais je me bornerai à vous en soumettre une seule, dit alors Mrs Bantry. Je pense que le père de Mary Barton s’était enrichi en ruinant le père d’Amy Durrant, et Amy avait résolu d’avoir sa revanche. Mais non ! Que je suis sotte. Ce n’est pas ça du tout ! Comme c’est ennuyeux ! Pourquoi alors la riche patronne a-t-elle tué la pauvre demoiselle de compagnie ? J’ai trouvé ! Miss Barton avait un jeune frère qui était tombé amoureux de Miss Durrant et Miss Barton attendit son heure. Amy perdit son rang social et Mary l’engagea comme demoiselle de compagnie, l’amena aux Canaries et se vengea. Est-ce cela ?

— Excellent, s’écria Sir Henry, seulement on ne nous a jamais dit que Miss Barton avait eu un jeune frère.

— C’est une déduction logique. Il faut qu’il y ait le jeune frère. Autrement, il n’y a pas de motif. Qu’en dites-vous, Arthur ?

— Très ingénieux, Dolly, répliqua son mari. Seulement, ce n’est qu’une supposition.

— Bien sûr, répondit Mrs Bantry. C’est tout ce que nous pouvons faire… deviner. Nous n’avons aucun fil conducteur… À vous, mon cher, qu’est-ce que vous proposez ?

— Je ne sais que dire. Mais je crois qu’il y a quelque chose dans la suggestion de Miss Helier : il y avait peut-être un homme. Écoutez, Dolly, pourquoi pas un pasteur ? Chacune lui avait brodé, disons, une chape et il a mis d’abord celle de Miss Durrant. Tout est venu d’une bêtise comme celle-là. Souvenez-vous que la survivante a été trouver un pasteur avant d’en finir. Ce genre de femme est capable de perdre la tête pour un beau pasteur. On voit ça bien souvent.

— Je vais vous proposer une explication un peu plus subtile, si vous le permettez, quoique ce ne soit qu’une hypothèse, bien entendu, dit alors Sir Henry. À mon avis, Miss Barton avait toujours eu l’esprit un peu dérangé. Il y a plus de gens dans ce cas qu’on ne l’imagine. Sa folie s’aggravant, elle se mit à croire qu’il lui appartenait de faire disparaître un certain nombre de gens de la surface du globe… et pour commencer, les femmes ayant eu des malheurs. On ne sait rien évidemment du passé de Miss Durrant, mais il n’est pas impossible qu’elle ait eu un passé… des « malheurs ». Miss Barton l’a appris et décida de la supprimer. Plus tard, la légitimité de son geste commença à lui paraître moins évidente, elle est troublée et bourrelée de remords. Et sa fin prouve bien qu’elle était tout à fait folle. Miss Marple, êtes-vous d’accord avec moi ?

— Je crains bien que non, répliqua la vieille demoiselle en s’excusant d’un sourire. Je suis plutôt tentée de croire que sa fin a été celle d’une personne très intelligente et pleine de ressources.

Jane Helier poussa un petit cri.

— Oh, j’ai été absolument stupide ! Puis-je encore faire une suggestion ? Bien sûr, ça a dû être cela. Un chantage ! La demoiselle de compagnie avait voulu la faire chanter ! Seulement, je ne vois pas pourquoi Miss Marple dit que ce fut intelligent de sa part de se tuer. Je ne le vois pas au tout.

— Ah ! Voilà ! C’est parce que Miss Marple connaît un cas analogue à St Mary Mead, répliqua Sir Henry.

— Vous vous moquez toujours de moi, Sir Henry, reprocha doucement cette dernière, mais il est vrai que cette affaire me rappelle un peu la vieille Mrs Trout, qui touchait la retraite des vieux pour trois femmes mortes dans des villages différents.

— Voilà un délit qui me semble aussi ingénieux que compliqué. Mais je ne vois pas qu’il jette beaucoup de lumière sur le problème qui nous intéresse.

— Non, évidemment, répliqua Miss Marple. Vous, vous ne pouvez pas comprendre. Mais plusieurs de ces familles étaient pauvres et la pension était d’un grand secours pour les enfants. Je sais qu’il est difficile de comprendre pour quelqu’un qui n’est pas d’ici. Mais ce que je voulais réellement dire, c’était que toute l’affaire tournait autour d’une vieille femme semblable à n’importe quelle autre vieille femme.

— Et ? dit Sir Henry perplexe.

— Je m’explique toujours si mal. Ce que je veux dire c’est que lorsque le docteur Lloyd a décrit, au début de son récit, les deux dames, il ignorait laquelle était laquelle, et je suppose que personne ne le savait dans l’hôtel. On l’aurait su évidemment au bout d’un jour ou deux, mais dès le lendemain, l’une d’elles était noyée et la survivante déclarant s’appeler Miss Barton, il ne vint à l’esprit de personne que ce n’était pas vrai.

— Vous croyez… Oh ! je vois, dit lentement Sir Henry.

— C’est la seule explication logique et la chère Mrs Bantry l’a d’ailleurs effleurée il y a un instant. Pourquoi la riche patronne aurait-elle tué la pauvre demoiselle de compagnie ? Il est beaucoup plus probable que ce fût le contraire… Je veux dire que ce fût exactement ce qui eut lieu.

— Vraiment ? dit Sir Henry. Vous me laissez sans parole.

— Mais naturellement, continua Miss Marple, il fallait qu’elle mette les vêtements de Miss Barton et ils étaient un peu étroits pour elle, d’où le fait qu’elle a paru un peu plus forte au docteur Lloyd. C’est pourquoi je lui ai posé la question. Un homme devait penser qu’elle avait forci et non que les vêtements étaient trop justes pour elle… quoique ce ne soit pas exactement ainsi qu’il faille présenter les choses.

— Mais, si c’est Amy Durrant qui a tué Miss Barton, qu’est-ce que ce crime lui a rapporté ? demanda Mrs Bantry. L’illusion ne pouvait durer bien longtemps.

— Aussi ne s’y est-elle astreinte que durant un mois, rappela Miss Marple, et pendant tout ce temps, je me doute qu’elle a voyagé en se tenant à l’écart de tous les lieux où l’on aurait pu la reconnaître. C’est ce que je voulais dire en remarquant qu’une dame d’un certain âge ressemble à n’importe quelle autre dame du même âge. Je ne pense même pas que l’on ait fait attention à la photographie collée sur le passeport. Vous savez ce que sont les passeports… Et puis, au mois de mars, elle s’est rendue dans cette petite station de Cornouailles où elle s’est comportée tout de suite d’une façon excentrique propre à la faire remarquer, de sorte que lorsque les gens ont trouvé ses vêtements sur la plage et que l’on a pris connaissance de sa lettre, nul n’a pensé à la conclusion logique.

— Qui était ? questionna Sir Henry.

— Pas de cadavre, répliqua Miss Marple d’un ton ferme. C’est ce qui aurait dû nous frapper tout de suite s’il n’y avait eu toutes sortes de diversions, y compris l’idée de folie et de remords. Pas de cadavre. Voilà le fait le plus significatif.

— Voulez-vous dire… voulez-vous dire qu’elle n’a éprouvé aucun remords ? demanda Mrs Bantry. Et qu’elle ne s’est pas noyée ?

— Certainement pas ! s’écria Miss Marple. C’est exactement Mrs Trout à nouveau. Mrs Trout était elle aussi extraordinaire pour brouiller les pistes, mais elle a trouvé à qui parler avec moi. Et j’ai vu clair dans le jeu de votre Miss Barton et de son soi-disant remords. Noyée, elle ? Retournée en Australie, oui, ou je veux bien être pendue !

— Vous avez deviné juste, Miss Marple, mais, quant à moi, j’ai découvert la vérité par hasard et j’ai failli tomber à la renverse ce jour-là à Melbourne.

— C’est pour cela que vous avez parlé d’une coïncidence décisive ?

Le docteur Lloyd inclina la tête.

— Oui. Ce fut en quelque sorte la malchance de Miss Barton – ou de Miss Amy Durrant, comme vous préférerez l’appeler. Pendant quelque temps, je fus médecin à bord d’un navire et, en débarquant à Melbourne, la première personne que je vis en me promenant en ville fut la dame que je croyais noyée depuis longtemps sur une plage de Cornouailles. Elle comprit que pour s’en tirer, il fallait qu’elle me compromette et elle prit le meilleur parti : elle me mit dans la confidence. Une curieuse bonne femme, manquant complètement, je le suppose, de sens moral. Elle était l’aînée d’une famille de neuf enfants affreusement pauvre. Ils avaient une fois fait appel à leur riche cousine anglaise qui les avait repoussés, Miss Barton s’étant querellée jadis avec leur père. Or, ils avaient terriblement besoin d’argent, les trois plus jeunes étant de santé délicate et devant suivre un traitement médical très coûteux. Il apparaît qu’Amy Barton prépara froidement, dès lors, son crime. Elle partit pour l’Angleterre et paya son voyage en s’occupant des enfants des passagers. Un peu plus tard, elle se plaçait sous le nom de Durrant chez Miss Barton, après avoir loué une chambre et y avoir mis quelques meubles pour se créer une personnalité. L’idée de la noyade lui vint brusquement alors qu’elle attendait la première occasion favorable pour se débarrasser de sa cousine. Puis elle prépara la deuxième scène du drame et rentra en Australie. Ses frères et sœurs et elle-même héritèrent bientôt de l’argent de Miss Barton.

— Un crime osé, ma foi, dit Sir Henry. Et presque le crime parfait. Si ç’avait été Miss Barton qui était morte aux Canaries, on aurait soupçonné Amy Durrant et sa parenté avec la défunte aurait pu être découverte ; mais le changement d’identité et le double crime, comme on peut l’appeler, a écarté tout danger de ce côté. Oui, presque le crime parfait.

— Qu’est-il advenu d’elle ? Qu’avez-vous fait, docteur Lloyd ? demanda Mrs Bantry.

— J’étais dans une curieuse situation, Mrs Bantry. Je n’avais guère de preuves aux regards de la loi, sa confession ayant été faite en dehors de tout témoin, et je décidai de laisser agir la Nature ! En effet, j’avais remarqué qu’en dépit de son apparence robuste, Miss Barton n’avait pas longtemps à vivre. Je l’accompagnai chez elle et vis le reste de la famille… une famille charmante, très attachée à la sœur aînée et ne se doutant pas qu’elle avait été capable de tuer pour les sauver tous. Pourquoi apporter le désespoir à ces gens heureux, alors que je ne pouvais rien prouver avec certitude ?… Miss Barton est morte six mois après notre rencontre. Je me suis souvent demandé depuis si elle avait continué à vivre tranquille et sans remords jusqu’à la fin.

— Certainement pas, affirma Mrs Bantry.

— Je l’espère aussi, dit Miss Marple. Mrs Trout, elle, a eu des remords.

Miss Helier parut sortir d’une rêverie et se secoua.

— Eh bien, c’était vraiment très, très palpitant, mais je n’ai pas très bien compris qui a noyé l’autre et ce que vient faire cette Mrs Trout dans cette histoire.

— Elle n’a rien à y voir, ma chère, répondit Miss Marple. Ce n’était qu’une personne – pas une personne très bien, en vérité – du village.

— Ah, quelqu’un du village. Mais il n’arrive jamais rien dans les villages. Je suis sûre que je n’aurais pas le moindre esprit si je vivais dans un village.

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