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9 Une matinée à Market Basing


— C’est pas pour dire, s’écria Mrs Copleigh, tout en se dépêchant de sortir de la chambre de Tuppence, mais voilà une journée nouvelle qui s’annonce ! C’est ce que je me répète toujours quand je me réveille.

« Une journée nouvelle ? s’interrogea Tuppence en buvant son thé noir et fort. Je me demande si je me conduis comme une idiote ou si… ? Et est-ce qu’il se pourrait que… Ah ! si seulement Tommy était là pour que je puisse lui en parler. La séance d’hier soir m’a brouillé la cervelle. »

Avant de quitter sa chambre, Tuppence nota dans son carnet les faits nouveaux et les noms qu’elle avait entendus la veille, ce qu’elle avait été beaucoup trop fatiguée pour faire avant de se coucher. Toutes ces histoires mélodramatiques, qui contenaient peut-être quelques grains de vérité ici et là, mais qui n’étaient pour la plupart que on-dit, malveillance, potins, inventions romanesques.

« Je commence vraiment à remonter jusqu’au XVIIIe siècle dans la vie amoureuse de tout un tas de gens, songea-t-elle. Mais où cela me mène-t-il ? Et qu’est-ce que je cherche ? Je n’en sais même plus rien. Le plus terrible, c’est que j’ai foncé là-dedans tête baissée et qu’il est maintenant trop tard pour faire machine arrière. »

Soupçonnant fort que la première personne qui pouvait vouloir l’embringuer serait miss Bligh – principale menace qui, selon Tuppence, pesait sur elle à Sutton Chancellor –, elle décida de circonvenir toute espèce d’offre de sa part en filant en voiture à la poste de Market Basing. Mais elle fut obligée de s’arrêter lorsque miss Bligh l’interpella à grands cris, et de lui expliquer qu’elle se rendait d’urgence à un rendez-vous… Quand serait-elle de retour ? Tuppence resta dans le vague. Était-elle libre pour le déjeuner ? Très gentil de la part de miss Bligh, mais Tuppence craignait…

— Pour le thé, alors. À 4 heures et demie. Je vous attendrai.

C’était presque un oukase. Tuppence sourit, hocha la tête, embraya et démarra.

Si elle parvenait à tirer quelque chose d’intéressant des agents immobiliers de Market Basing, estimait Tuppence, il n’était après tout pas impossible que Nellie De-quoi-j’me-mêle puisse lui fournir des informations supplémentaires. C’était le genre de femme qui se targuait de tout savoir sur tout le monde. L’ennui, c’est qu’elle devait être résolue à tout savoir sur Tuppence.

« Bah ! avec un peu de chance, tu auras peut-être recouvré ton inventivité naturelle d’ici cet après-midi ! Rappelle-toi Mrs Blenkensop ! » s’admonesta Tuppence au moment où, dans un virage en épingle à cheveux elle serrait de trop près une haie pour éviter d’être anéantie par un tracteur à la charge gigantesque.

Arrivée à Market Basing, elle abandonna sa voiture sur le parking de la grand-place, gagna la poste et s’engouffra dans une cabine téléphonique.

Albert, comme à son habitude, lui répondit par un simple « Allô », prononcé sur un ton soupçonneux.

— Écoute, Albert. Je rentrerai demain. À temps pour dîner de toute façon, peut-être avant. Sauf contrordre de sa part, Mr Beresford sera de retour également. Prépare-nous quelque chose… du poulet, peut-être.

— Très bien, madame. Où êtes-vous ?

Mais Tuppence avait déjà raccroché.

Toute la vie de Market Basing paraissait concentrée sur sa grand-place. Tuppence avait consulté un annuaire avant de quitter la poste : trois des quatre agences immobilières de la ville étaient situées sur ladite grand-place, la quatrième dans une certaine George Street.

Elle commença par l’agence de MMrs Lovebody & Slicker, qui paraissait la plus florissante du lot.

Une créature au visage boutonneux l’accueillit.

— Je voudrais des renseignements sur une maison, confia-t-elle à cette dernière.

Laquelle ne parut pas plus intéressée que si Tuppence lui avait demandé des renseignements sur une espèce animale en voie de disparition.

— Je ne sais pas trop, dit-elle en cherchant des yeux autour d’elle un collègue sur lequel elle pourrait se débarrasser de Tuppence.

— Une maison, répéta Tuppence. Vous êtes bien agents immobiliers, non ?

— Agents immobiliers et commissaires-priseurs. La vente aux enchères de Cranberry Court aura lieu mercredi, si c’est ce qui vous intéresse. Le catalogue, c’est deux shillings.

— Je ne m’intéresse pas aux enchères. Je veux des renseignements sur une maison.

— Meublée ?

— Non meublée. À louer. Ou à acheter.

Le visage aux boutons s’éclaira légèrement :

— Dans ce cas, vous feriez bien de voir Mr Slicker.

Tuppence ne demandait qu’à voir Mr Slicker.

Elle se retrouva enfin assise dans un petit bureau, en face d’un jeune homme en costume de tweed qui se mit à feuilleter les nombreuses offres de demeures disponibles en murmurant pour lui-même : « 8, Mandeville Road… maison d’architecte, trois chambres, cuisine américaine… oh ! non, celle-là, elle est vendue… Annabel Lodge… résidence pittoresque, deux hectares… prix revu à la baisse en cas de conclusion rapide… »

Tuppence l’interrompit avec vigueur :

— J’ai vu une maison qui me plaît… à Sutton Chancellor… ou plutôt près de Sutton Chancellor… au bord d’un canal…

— Sutton Chancellor, répéta Mr Slicker d’un air dubitatif. Je ne crois pas que nous ayons quoi que ce soit à vendre par là-bas en ce moment. Son nom ?

— Je n’ai rien vu d’écrit… Peut-être Waterside ou Rivermead… appelée autrefois Bridge House. Si j’ai bien compris, la maison est en deux parties. Une moitié est louée, mais les locataires n’ont rien pu me dire en ce qui concerne l’autre partie, qui donne sur le canal et qui est celle qui m’intéresse. Elle semble inoccupée.

Mr Slicker lui répondit d’un air distant qu’il craignait de ne pouvoir lui venir en aide, mais condescendit à lui signaler que MMrs Blodget & Burgess le pourraient peut-être. À son ton, il était évident qu’il tenait MMrs Blodget & Burgess pour une espèce très inférieure.

Tuppence se transporta de l’autre côté de la place, chez MMrs Blodget & Burgess, dont la devanture ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de MMrs Lovebody & Slicker : mêmes petits écriteaux d’offres de vente et d’annonces de ventes aux enchères dans une vitrine plutôt lugubre. La porte d’entrée avait été récemment repeinte dans une nuance d’un vert bilieux, si toutefois on pouvait considérer cela comme une amélioration.

L’aménagement du service d’accueil avait été conçu de façon tout aussi décourageante, et Tuppence fut dirigée vers un Mr Sprig, individu d’un âge certain et à la mine plutôt abattue. Une fois de plus, elle exposa ses desiderata.

Mr Sprig connaissait l’existence de la résidence en question mais n’était ni en mesure de l’aider, ni très intéressé :

— Elle n’est pas sur le marché, je le crains. Le propriétaire ne désire pas la vendre.

— Qui est le propriétaire ?

— Du diable si je le sais. Elle a changé de mains si souvent… Un moment, le bruit a couru qu’on allait exercer sur elle un droit de préemption.

— Qu’est-ce qu’une municipalité pourrait bien vouloir en faire ?

— Franchement, Mrs… euh…

Il jeta un coup d’œil à ce qu’il avait noté sur son bloc :

— … Beresford, si vous pouviez me donner la réponse à cette question, vous seriez beaucoup plus avisée que la plupart des victimes de nos urbanistes et de nos conseillers municipaux. Leurs motivations sont impénétrables. On a fait quelques réparations indispensables dans la partie arrière de la maison et on l’a louée à un prix ridiculement bas à… euh… ah ! oui, à Mr et Mrs Perry. Quant à son propriétaire actuel, ce monsieur vit à l’étranger et semble s’en désintéresser complètement. À mon avis, il a dû y avoir un problème d’héritier mineur, et les biens ont sans doute été administrés par les exécuteurs testamentaires. Et puis quelques petites questions légales ont dû survenir… Entreprendre une procédure tend à se montrer extraordinairement dispendieux, Mrs Beresford, et j’imagine que le propriétaire préfère de loin voir sa maison tomber en ruine. Sauf dans la partie qu’habitent les Perry, on n’y fait aucune réparation. Si les terres peuvent se révéler d’un bon rapport dans l’avenir, en revanche on tire rarement profit de la remise en état d’une maison délabrée. Si vous êtes intéressée par une propriété de ce genre, je suis certain que nous pouvons vous proposer quelque chose de beaucoup plus avantageux. Si je puis me permettre, pourriez-vous me signaler ce qui vous a particulièrement attirée dans cette maison ?

— Son aspect, répondit Tuppence. Elle est très jolie. Je l’ai aperçue d’un train, la première fois…

— Ah ! je vois…

Mr Sprig retint comme il put une expression signifiant : « Les femmes sont décidément complètement folles » et reprit d’un ton apaisant :

— À votre place, j’oublierais tout cela.

— Vous pourriez quand même écrire aux propriétaires pour leur demander s’ils ne seraient pas disposés à vendre, ou au moins me donner leur – ou son – adresse…

— Si vous y tenez, nous nous mettrons en rapport avec leur notaire, mais il ne faut pas fonder trop d’espoir là-dessus.

— Quoi qu’on fasse, il faut toujours en passer par un notaire, aujourd’hui, fit mine de s’emporter Tuppence en prenant son air le plus buté, et les hommes de loi font toujours tellement traîner les choses…

— Ah ! ça… la loi est fort éprise de délais en tous genres…

— Et les banques ne valent pas mieux !

— Les banques ? répéta Mr Sprig, surpris.

— Il y a un tas de gens qui vous donnent une banque comme adresse. C’est pénible, ça aussi.

— Oui… oui… comme vous dites… Mais les gens ont la bougeotte, de nos jours, ils n’arrêtent pas de déménager… ils s’en vont Dieu sait où, à l’étranger… Maintenant, poursuivit-il en ouvrant un tiroir de son bureau, j’ai une propriété à Crossgates, à trois kilomètres de Market Basing… très bon état… beau jardin…

Tuppence se leva.

— Non merci.

Après avoir fermement souhaité le bonsoir à Mr Sprig, elle se retrouva sur la place.

Elle fit une brève apparition dans la troisième agence, spécialisée surtout dans les ventes de bétail, d’élevages de poulets et de fermes en mauvais état.

Elle rendit finalement visite à MMrs Roberts & Wiley, dans George Street, petite entreprise dynamique et apparemment désireuse d’obliger le client… à ceci près que Sutton Chancellor ne les intéressait pas et qu’ils n’en voulaient rien savoir, axés qu’ils étaient sur la vente de résidences en cours de construction et à des prix qui paraissaient ridiculement exorbitants. Un jeune employé en montra un exemple à Tuppence, qui en frémit d’horreur. La voyant décidée à s’en aller, le jeune homme finit par reconnaître de mauvaise grâce qu’il existait en effet un endroit dénommé Sutton Chancellor.

— Vous avez dit Sutton Chancellor… Adressez-vous plutôt à Blodget & Burgess, sur la place. Ils ont une propriété à vendre par là, mais dans un piteux état… le toit est tombé.

— Il y a une jolie maison dans les environs, près d’un canal. Je l’ai aperçue du train. Comment se fait-il que personne n’y habite ?

— Oh ! je connais cette baraque… Riverbank. Vous ne trouverez personne pour s’y installer. On raconte que la maison est hantée.

— Vous voulez dire… par des fantômes ?

— C’est ce qu’on prétend. Il court des tas d’histoires sur elle. On entendrait des bruits la nuit. Et des gémissements. Si vous voulez mon avis, ce qu’ils entendent, c’est le festin des termites.

— Oh ! mon Dieu… Elle avait l’air si jolie, si isolée…

— Beaucoup trop isolée pour le commun des mortels. Et les inondations l’hiver… est-ce que vous y avez pensé ?

— Je vois que ce ne sont pas les choses auxquelles il faut penser qui manquent, se désola Tuppence.

Et elle se dirigea vers le Lamb & Flag, où elle se proposait de se revigorer en déjeunant.

— Toutes ces choses auxquelles il faut penser… marmonna-t-elle en chemin. Les inondations, les termites, les fantômes, les bruits de chaîne, les propriétaires absents, les notaires, les banques… une maison que personne n’aime, dont personne ne veut… à part moi, peut-être… Oh ! et puis ça suffit comme ça, ce que je veux, pour l’instant, c’est MANGER.

La nourriture, au Lamb & Flag, était bonne et abondante, de la solide nourriture pour fermiers plutôt que des menus français sophistiqués pour touristes : de la soupe épaisse et savoureuse, du jarret de porc aux pommes, du Stilton, ou un pudding aux prunes avec de la crème anglaise pour ceux qui préféraient, mais ce n’était pas le cas de Tuppence.

Après un petit tour à pied en ville, Tuppence retourna à sa voiture et reprit le chemin de Sutton Chancellor avec le sentiment que sa matinée n’avait guère été fructueuse.

Dans le dernier virage, alors que l’église de Sutton Chancellor apparaissait déjà devant elle, Tuppence aperçut le pasteur qui sortait du cimetière, marchant péniblement, une main dans le dos, appliquée sur ses lombaires. Elle s’arrêta à sa hauteur :

— Vous cherchez toujours votre tombe ?

— Oh ! là, là, gémit-il, ma vue est bien mauvaise. Il y a tellement d’inscriptions à moitié effacées. Avec ça que mon dos me fait souffrir. Et toutes ces pierres qui sont posées à même le sol… Parfois, quand je me penche, j’ai l’impression que je ne me relèverai jamais.

— Vous devriez arrêter, lui conseilla Tuppence. Si vous avez épluché les registres de la paroisse, vous avez fait tout ce qu’il est possible de faire.

— Je sais. Mais le pauvre homme avait l’air si exalté, si convaincu… C’est certainement un travail inutile, mais il n’en est pas moins de mon devoir de le mener à son terme. D’ailleurs, il ne me reste à inspecter que la partie qui va de l’if jusqu’au mur du fond. La plupart des tombes, à cet endroit, sont du XVIIIe siècle, mais je veux achever ma tâche consciencieusement et n’avoir rien à me reprocher. Cela dit, cela attendra bien demain.

— Vous avez raison, approuva Tuppence. À chaque jour suffit sa peine. Vous savez quoi ? ajouta-t-elle. Après avoir pris une tasse de thé avec miss Bligh, j’irai y jeter un coup d’œil à votre place. Vous dites, depuis l’if jusqu’au mur ?

— Oh ! mais je ne peux pas vous demander…

— Ne vous inquiétez pas. Ce sera avec plaisir. C’est très intéressant d’errer dans un cimetière. Les inscriptions vous donnent une espèce de vue d’ensemble des gens qui ont vécu là. Je vous assure, je serai très contente de le faire. Rentrez vous reposer.

— C’est vrai, d’autant qu’il faut absolument que je m’occupe du sermon que je dois faire ce soir. Vous êtes vraiment très aimable. Très, très aimable.

Il lui adressa un grand sourire et rentra dans le presbytère. Tuppence consulta sa montre.

« Autant m’en débarrasser tout de suite », se dit-elle.

Et elle s’en fut stopper devant la maison de miss Bligh. La porte d’entrée était ouverte et miss Bligh traversait justement le hall avec un plat de scones tout frais sortis du four qu’elle portait au salon :

— Ah ! vous voilà, Mrs Beresford. Je suis si contente de vous voir. La bouilloire est sur le feu. Il ne me reste plus qu’à remplir la théière. J’espère que vous avez fait toutes les courses que vous désiriez, ajouta-t-elle, avec un regard appuyé au sac à provisions manifestement vide qui pendait au bras de Tuppence.

— Ma foi, je n’ai guère eu de chance, répondit Tuppence en s’efforçant d’adopter l’expression qui convenait. Vous savez comment il arrive que ça se passe… vous tombez pile sur le jour où personne n’a la couleur précise ni la chose que vous cherchez. Mais de toute façon, j’ai toujours plaisir à me promener dans un nouvel endroit, même s’il n’est pas très intéressant.

Le sifflement strident de la bouilloire fit bondir miss Bligh en direction de la cuisine. Au passage, elle fit tomber un paquet de lettres qui, sur la table du hall, attendaient d’être postées.

Tuppence les ramassa et, en les remettant en place, remarqua que celle qui se trouvait sur le dessus était adressée à Mrs Yorke, La Roseraie, « Refuge fleuri pour Dames du Troisième Âge », quelque part dans le Cumberland.

« Vraiment, se dit Tuppence, je commence à croire que tout le pays n’est empli que de maisons de retraite ! Tommy et moi n’allons sans doute pas tarder à nous y retrouver aussi ! »

Quelques jours plus tôt, précisément, un de ces amis qui vous veulent prétendument du bien leur avait écrit pour leur recommander une excellente adresse dans le Devon : couples mariés, fonctionnaires retraités pour la plupart, très bonne cuisine… « et vous pouvez apporter vos meubles et objets personnels ».

Miss Bligh réapparut avec sa théière et les deux dames s’installèrent.

Miss Bligh tint des propos moins mélodramatiques et moins savoureux que ceux de Mrs Copleigh, et se montra plus soucieuse de se procurer des renseignements que d’en fournir.

Tuppence parla vaguement de ses années passées à l’étranger, des problèmes domestiques que pose la vie en Angleterre, de son fils et de sa fille, tous les deux mariés avec des enfants, et dirigea délicatement la conversation sur les activités de miss Bligh à Sutton Chancellor, lesquelles étaient nombreuses : le Cercle des Femmes, les Guides, les Scouts, l’Union des Femmes du Parti conservateur, les Conférences, l’Art grec, la Fabrication des Confitures, les Arrangements floraux, le Club de Dessin, les Amis de l’Archéologie… sans oublier la santé du pasteur et la nécessité de l’obliger à prendre soin de lui-même, sa distraction proverbiale, les regrettables divergences d’opinion entre les marguilliers…

Tuppence remercia son hôtesse pour son hospitalité, la complimenta pour ses scones et se leva pour partir.

— Vous êtes extraordinairement énergique, miss Bligh, la félicita-t-elle. Je n’arrive même pas à comprendre comment vous parvenez à venir à bout de tout ce que vous entreprenez. Je dois avouer qu’après une journée passée à courir les magasins, je ne rêve que de m’allonger les yeux fermés… Mon lit est d’ailleurs très confortable. Je vous suis très reconnaissante de m’avoir recommandée à Mrs Copleigh…

— Une femme de toute confiance, mais qui parle beaucoup trop…

— Oh ! toutes les histoires qu’elle raconte sur le pays sont très amusantes.

— Les trois quarts du temps, elle ne sait pas de quoi elle parle ! Vous avez l’intention de rester longtemps ?

— Oh ! non. Je rentre demain. Je suis déçue, je n’ai rien trouvé qui me convienne. Je fondais de grands espoirs sur cette pittoresque petite maison près du canal…

— Félicitez-vous de ce qu’elle ne soit pas disponible. Elle est dans un état déplorable… des propriétaires qui ne sont jamais là… c’est une calamité.

— Je n’ai même pas réussi à trouver à qui elle appartient. Peut-être le savez-vous ? Vous avez l’air de tout connaître, ici…

— Je ne me suis jamais beaucoup intéressée à cette maison. Elle change de mains sans arrêt. Impossible de suivre. La moitié est occupée par les Perry, l’autre moitié tombe en ruine.

Tuppence prit de nouveau congé et rentra en voiture chez Mrs Copleigh. La maison était tranquille et apparemment vide. Tuppence monta dans sa chambre, déposa son sac à provisions, se lava la figure, se poudra le nez et ressortit sur la pointe des pieds. Elle laissa sa voiture où elle était, marcha rapidement jusqu’au coin de la rue et emprunta un chemin à travers champs qui l’amena jusqu’à un échalier qui donnait accès au cimetière.

Elle l’escalada et se retrouva parmi les tombes. L’endroit était paisible, dans le soleil couchant, et, comme elle l’avait promis, elle se mit à examiner les pierres tombales. Aucune autre raison ne l’y poussait. Elle n’espérait pas y découvrir quoi que ce soit. C’était pure gentillesse de sa part. Le vieux pasteur était attendrissant et elle voulait qu’il ait la conscience tout à fait tranquille. Elle avait emporté un bloc et un crayon pour le cas où elle trouverait quelque chose d’intéressant à noter pour lui. Ce qu’il lui fallait tout bonnement chercher, c’était une pierre tombale commémorant la mort d’un enfant de l’âge indiqué. Or, la plupart des tombes, ici, étaient beaucoup plus anciennes.

Pas assez anciennes, cependant, pour présenter un intérêt quelconque ou pour être émouvantes. Une majorité de vieillards avaient été enterrés ici. Pourtant, tout en marchant, Tuppence s’attarda un peu sur Jane Elwood, qui avait quitté cette vie le 6 janvier, à l’âge de 45 ans ; sur William Mari, qui avait quitté cette vie le 5 janvier, profondément regretté ; sur Mary Treves, cinq ans, 14 mars 1835. Ça remontait à beaucoup trop loin. « En ta présence, elle connaît la joie dans sa plénitude. » Heureuse petite Mary Treves.

Tuppence avait maintenant presque atteint le mur du fond. Négligées, les tombes étaient envahies par les mauvaises herbes, personne ne paraissant se soucier d’entretenir ce coin du cimetière. Nombreuses étaient les stèles écroulées qui gisaient à présent sur le sol. Le mur, endommagé, s’effondrait. Il était même démoli par endroits.

Comme il se trouvait derrière l’église, on ne pouvait pas le voir de la route et les enfants devaient en profiter pour lui faire subir, ainsi qu’à cette partie du cimetière, toutes les avanies possibles. Tuppence se pencha sur une plaque de pierre renversée dont les lettres, effacées, étaient illisibles. Mais en s’arc-boutant pour la soulever de côté, elle aperçut des mots maladroitement burinés dans la pierre et en partie déjà mangés par les lichens.

En suivant leur tracé du doigt, elle réussit à déchiffrer un mot par-ci, par-là :

Quiconque… entraînera… d’un seul de ces petits…

Qu’on lui attache… au cou… une grosse meule…

Et au-dessous, manifestement gravé par un amateur :

Ici repose Lily Waters.

Tuppence respira profondément… et prit soudain conscience d’une ombre derrière elle. Mais avant qu’elle n’ait pu tourner la tête, quelque chose vint la frapper à la nuque et, submergée par la douleur, elle sombra dans l’inconscience avant de s’écrouler, face en avant, sur la pierre tombale.

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