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8 Sutton Chancellor


Après avoir quitté la maison du canal, Tuppence roula lentement sur l’étroit chemin en zigzag qui, lui avait-on assuré, devait la conduire à Sutton Chancellor. L’endroit était désert. Aucune habitation en vue, rien que des champs et des barrières d’où partaient des pistes boueuses. La circulation était quasi nulle : elle n’avait rencontré qu’un tracteur et une camionnette, laquelle arborait fièrement une enseigne à la gloire du « Délice de Maman », énorme miche de pain à la mine on ne peut moins naturelle. La flèche de l’église qu’elle avait remarquée au loin semblait s’être volatilisée, mais elle finit par réapparaître, presque à portée de main, après que le chemin eut brusquement tourné de façon abrupte autour d’une ceinture d’arbres. Tuppence jeta un coup d’œil à son compteur : elle avait parcouru trois kilomètres depuis la maison.

L’église – une belle et vieille église – était située dans un enclos de bonne taille, planté d’un if solitaire à sa porte.

Tuppence laissa sa voiture devant le portail couvert du cimetière, entra et resta un moment à examiner l’église et l’enclos. Puis elle gagna l’arche romane du porche et souleva la lourde poignée de la porte. Celle-ci n’était pas fermée. Elle entra.

L’intérieur n’avait rien de remarquable. L’église était sans contredit ancienne, mais elle avait été remise au goût du jour avec un soin jaloux à l’ère victorienne. Ses bancs de pitchpin et ses vitraux rouge et bleu flamboyants avaient eu raison du charme qu’elle avait dû posséder. Une femme entre deux âges, en tailleur de tweed, disposait des fleurs dans des vases de cuivre autour de la chaire après en avoir fini avec la décoration de l’autel. Elle jeta à Tuppence un regard insistant autant qu’inquisiteur. Celle-ci remontait un des bas-côtés au mur tapissé de plaques commémoratives. Une famille du nom de Warender semblait avoir été particulièrement bien représentée autrefois en ces lieux. Tous ses membres avaient habité Le Prieuré, à Sutton Chancellor. Le capitaine Warrender, le commandant Warrender, Sarah Elisabeth Warrender, épouse bien-aimée de George Warrender. Une plaque plus récente signalait la mort de Julia Starke, épouse – bien-aimée, elle aussi – de Philip Starke, également du Prieuré, à Sutton Chancellor – ce qui semblait indiquer que la lignée des Warrender s’était éteinte. Aucune de ces plaques commémoratives n’était particulièrement évocatrice ou intéressante. Tuppence ressortit de l’église et en fit le tour. Décidément, l’extérieur était beaucoup plus séduisant que l’intérieur. Début XIVe, se dit-elle, l’architecture religieuse ayant été au programme de sa formation.

L’édifice étant de bonne taille, Tuppence en déduisit que Sutton Chancellor avait du être, par le passé, beaucoup plus important qu’il ne l’était aujourd’hui. Laissant sa voiture où elle se trouvait, elle entreprit de parcourir le cœur du village.

Il se réduisait à une classique épicerie-bazar de campagne, un bureau de poste et une douzaine de maisonnettes. Deux ou trois d’entre elles arboraient encore leur toit de chaume, mais la plupart étaient sans caractère aucun. Tout au bout se dressaient quelques « logements sociaux », manifestement un peu embarrassés de se trouver là. Sur une porte, une plaque de cuivre indiquait : Arthur Thomas, ramoneur. Un agent immobilier conscient de ses responsabilités n’aurait-il pas dû solliciter les services de ce ramoneur au profit de la maison du canal, qui en avait un sérieux besoin ? Quelle idiote elle faisait de ne pas avoir demandé comment s’appelait cette maison.

Elle revint lentement vers l’église et s’arrêta pour examiner plus attentivement le cimetière. Ce cimetière lui plaisait. Il ne s’y trouvait guère de tombes récentes. La plupart des pierres tombales remontaient à l’époque victorienne ; d’autres, plus anciennes, avaient été à demi-effacées par le lichen et les injures du temps. Toutes étaient belles. Certaines stèles étaient surmontées de chérubins et entourées de couronnes mortuaires. Tuppence les parcourut en jetant un œil aux inscriptions. Warrender, de nouveau. Mary Warrender, 47 ans, Alice Warrender, 33 ans, colonel John Warrender, tué en Afghanistan. Divers enfants Warrender, morts en bas âge – profondément regrettés – et qu’accompagnaient d’éloquents poèmes porteurs de pieux espoirs. Restait-il encore un Warrender en vie ? Ils avaient cessé d’être enterrés ici, apparemment. Tuppence ne trouva aucune tombe Warrender postérieure à 1843. Après avoir contourné le grand if, elle tomba, derrière l’église, sur un vieil ecclésiastique, penché sur une rangée de pierres tombales, le long d’un mur. Elle s’approcha de lui.

— Bonjour, dit-il aimablement.

— Bonjour, répondit Tuppence. Je visitais l’église…

— Détruite par ses rénovations victoriennes, déplora l’ecclésiastique.

Sa voix était agréable et son sourire amical. On lui aurait donné soixante-dix ans au bas mot, mais Tuppence avait l’impression qu’en dépit de ses rhumatismes et de la difficulté qu’il semblait éprouver à tenir sur ses jambes, il devait être moins âgé que cela.

— On avait trop d’argent, à l’époque victorienne, reprit-il tristement. Et trop de maîtres de forges. Ils étaient pieux, mais n’avaient hélas aucun sens artistique. Aucun goût. Vous avez vu le vitrail est ? demanda-t-il en frissonnant.

— Effroyable, reconnut Tuppence.

— Je ne saurais mieux dire. Je suis le pasteur, ajouta-t-il comme si cela n’allait pas de soi.

— Je m’en serais doutée, répondit poliment Tuppence. Vous êtes dans le pays depuis longtemps ?

— Dix ans, mon petit. C’est une bonne paroisse. Les gens – pour autant qu’il y en a – sont gentils. J’ai été très heureux ici. Ils n’aiment pas beaucoup mes sermons, remarquez. Je fais de mon mieux mais, évidemment, je ne peux pas me vanter d’être outrageusement moderne. Asseyez-vous, dit-il, en lui offrant l’hospitalité d’une pierre tombale toute proche.

Tuppence y prit place avec reconnaissance et le pasteur s’assit à côté d’elle, sur la tombe voisine.

— Je ne peux pas rester debout très longtemps, expliqua-t-il en s’excusant. Puis-je vous être de quelque utilité ou êtes-vous seulement de passage ?

— Seulement de passage. J’ai eu envie de jeter un coup d’œil à l’église. Je me suis vaguement perdue en voiture, dans toutes ces petites routes.

— Oui, oui. Il n’est pas très commode de trouver son chemin, par ici. Les panneaux indicateurs sont presque tous cassés et la municipalité ne s’occupe pas de les faire réparer comme elle le devrait. D’ailleurs, ça n’a pas beaucoup d’importance. En général, les gens qui empruntent nos voies vicinales n’ont pas d’objectif particulier. Ceux qui en ont un ne quittent pas les routes principales. Épouvantables, ajouta-t-il. Surtout la nouvelle autoroute. Du moins, c’est mon avis. Ce bruit, cette vitesse, cette manière insensée de conduire… Oh ! et puis ne faite pas attention à moi. Je suis un vieil ours. Vous ne devinerez jamais ce que je fais ici, poursuivit-il.

— J’ai vu que vous examiniez les pierres tombales, répondit Tuppence. Elles ont fait l’objet de vandalisme ? Des adolescents les ont mises en pièces ?

— Non. Remarquez, il est normal qu’une telle pensée vous vienne à l’esprit, avec toutes ces cabines téléphoniques saccagées et toutes ces déprédations auxquelles se livrent nos jeunes vandales par les temps qui courent. Les pauvres enfants, ils n’ont rien de mieux à faire, je suppose. Rien ne les amuse plus que casser. C’est triste, non ? Très triste. Non, il ne s’est rien passé de tel. Ils sont très gentils, ici, pour la plupart. Non, je cherche simplement la tombe d’une enfant.

Tuppence s’agita sur sa pierre tombale.

— La tombe d’une enfant ?

— Oui, une fillette. J’ai reçu une lettre, d’un certain commandant Waters, me demandant si par hasard une petite fille n’avait pas été enterrée ici. J’ai regardé dans le registre de la paroisse, bien sûr, mais je n’ai rien trouvé à ce nom. J’ai pensé qu’on avait peut-être commis une erreur de transcription, c’est pourquoi je suis venu ici, jeter un coup d’œil aux pierres tombales.

— Quel était son prénom ?

— Il n’en savait rien. Peut-être Julia, comme sa mère.

— Quel âge avait cette enfant ?

— De cela non plus, il n’était pas sûr. Plutôt vague, tout ceci. Je crois que cet homme se trompe de village. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu parler d’un Waters qui aurait vécu ici.

— Et les Warrender ? demanda Tuppence. L’église est pleine de plaques commémoratives à ce nom, et on le trouve aussi sur de nombreuses pierres tombales.

— Ah ! la lignée est maintenant éteinte. Ils possédaient une magnifique propriété, un vieux prieuré du XIVe siècle. Il a été détruit dans un incendie il y a une centaine d’années, à la suite de quoi les Warrender sont partis pour ne plus jamais revenir. À l’époque victorienne, un dénommé Starke a fait construire au même endroit une nouvelle maison. Hideuse, mais confortable paraît-il. Très confortable. Avec salles de bains, voyez-vous, et tout ce qui s’ensuit. Je veux bien croire que c’est d’une certaine importance, toutes ces fantaisies modernes…

— C’est quand même bizarre que quelqu’un écrive pour s’enquérir de la tombe d’une fillette, remarqua Tuppence. Ce quelqu’un… c’est un parent ?

— C’est le père de l’enfant, répondit le pasteur. Encore une tragédie de la guerre, sans doute. Un mariage qui s’est défait quand le mari a été envoyé au combat sur le Continent. Une enfant est née, qu’il n’a jamais vue. Ce serait une adulte aujourd’hui, si elle avait vécu. Il doit y avoir vingt ans de ça, ou plus.

— Il a attendu bien longtemps pour la chercher, non ?

— Apparemment, il n’aurait appris que récemment l’existence de cette enfant. Par pur hasard. C’est une curieuse histoire.

— Qu’est-ce qui lui a fait penser que la fillette pourrait avoir été enterrée ici ?

— J’imagine que quelqu’un qui avait rencontré sa femme pendant la guerre lui a dit que celle-ci vivait à Sutton Chancellor. Cela arrive, vous savez. Vous vous trouvez tout à coup nez à nez avec un ami, ou une connaissance, que vous n’avez pas vu depuis des années, et voilà qu’il vous donne soudain des nouvelles du passé, que vous n’auriez pu obtenir d’aucune autre manière. Mais elle n’habite certainement plus ici. Personne de ce nom n’a vécu ici, du moins depuis que j’y suis. Ni, pour ce que j’en sais, dans les environs. Évidemment, la mère pourrait avoir changé de nom. Quoi qu’il en soit, le père doit avoir mis des notaires et des détectives sur la piste, et ils finiront bien par trouver quelque chose. Mais cela prendra du temps.

— S’agissait-il de votre malheureuse enfant ? murmura Tuppence.

— Que dites-vous, mon petit ?

— Rien, répondit Tuppence. C’est une question que quelqu’un m’a posée l’autre jour. S’agissait-il de votre malheureuse enfant ? S’entendre demander ça tout à coup, c’est plutôt surprenant. Mais je ne pense pas que la vieille dame qui a prononcé cette phrase savait de quoi elle parlait.

— J’imagine, j’imagine. J’en fais souvent autant. Je me surprends parfois à dire des choses sans en comprendre la signification. C’est démoralisant.

— Vous n’ignorez rien des gens qui habitent ici à l’heure actuelle, je suppose ? reprit Tuppence.

— Ma foi, non. Mais il n’y a pas grand-chose à savoir. Pourquoi ? Vous cherchez des renseignements sur quelqu’un ?

— Je me demandais si une Mrs Lancaster avait jamais vécu ici.

— Lancaster ? Non, cela ne me rappelle rien.

— Et puis il y a une maison… Je roulais sans but, aujourd’hui, par les chemins creux…

— Je sais ce que c’est. Ils sont très jolis, nos chemins creux. Et vous pouvez y trouver des spécimens très rares. Botaniques, j’entends. Dans les haies, surtout. Personne ne cueille les fleurs de ces haies. Il n’y a pas beaucoup de touristes, par ici. Oui, il m’est arrivé de trouver des spécimens très rares, le géranium sauvage dit Bec-de-grue à feuille molle, pour ne citer que celui-là…

— J’ai vu une maison, près du canal, intervint Tuppence qui n’avait pas l’intention de se laisser égarer dans la botanique. Près d’un petit pont en dos d’âne. À trois kilomètres d’ici à peu près. Je me demande comment elle s’appelle.

— Attendez. Le canal… un pont en dos d’âne… Ma foi, il y a plusieurs maisons dans ce cas. Il y a la ferme Merricot…

— Non, ce n’était pas une ferme.

— Ah ! alors c’est la maison des Perry, Amos et Alice Perry.

— C’est exact, confirma Tuppence. Mr et Mrs Perry.

— C’est une femme au physique remarquable, n’est-ce pas ? Très remarquable. Elle a un visage médiéval, vous ne trouvez pas ? Elle va jouer la sorcière dans la pièce que nous préparons avec les élèves de l’école. Elle ressemble assez à une sorcière, non ?

— Oui, acquiesça Tuppence. À une sorcière sympathique.

— Comme vous dites, mon petit, vous avez tout à fait raison. Oui, à une sorcière sympathique.

— Mais lui…

— Oui, le pauvre… Il n’est pas tout à fait compos mentis, mais il ne ferait pas de mal à une mouche.

— Ils ont été très gentils avec moi. Ils m’ont invitée à prendre le thé, raconta Tuppence. Mais j’aimerais connaître le nom de la maison. J’ai oublié de le leur demander. Ils n’en habitent que la moitié, n’est-ce pas ?

— Oui, oui. Dans ce qui était autrefois les cuisines. Eux, ils l’appellent Waterside, « Au bord de l’Eau », je crois, alors qu’auparavant son nom était Watermead, « La Noue ». Beaucoup plus joli, à mon avis.

— À qui appartient l’autre moitié ?

— Eh bien, toute la propriété appartenait à l’origine aux Bradley. Mais cela fait un bout de temps, trente ou quarante ans, à mon avis. Puis elle a été vendue et revendue, et ensuite elle est restée vide longtemps. Quand je suis arrivé ici, elle ne servait que de maison de week-end à une actrice, miss Margrave, je crois. Elle n’était pas souvent là. Elle ne venait que de temps en temps. Je ne l’ai jamais vue. Elle ne mettait jamais les pieds à l’église. Je l’ai seulement aperçue de loin. Une belle créature. Une très, très belle créature.

— Et qui possède maintenant la maison ? insista Tuppence.

— Je n’en ai aucune idée. Peut-être lui appartient-elle encore. La moitié occupée par les Perry ne leur est que louée.

— Je l’ai reconnue tout de suite, dès que je l’ai vue, expliqua Tuppence, parce que je possède un tableau la représentant.

— Vraiment ? Ce doit être un de ceux de Boscombe, ou ne s’appelait-il pas plutôt Boscobel ? J’ai oublié. Un nom comme ça en tout cas. Un Cornouaillais assez connu, je crois. Il doit être mort, à l’heure qu’il est. Oui, il venait ici assez souvent et il croquait tous les alentours. Il faisait aussi des peintures à l’huile. De très jolis paysages, parfois.

— Ce tableau, c’est un cadeau qu’on a fait à ma tante, qui est morte il y a un mois. C’est une certaine Mrs Lancaster qui le lui a donné. C’est pourquoi je vous ai demandé si vous connaissiez ce nom.

Mais le pasteur, une fois de plus, secoua la tête :

— Lancaster ? Lancaster… Non, ça ne me rappelle rien. Ah ! mais il y a quelqu’un ici que vous pourriez interroger. C’est notre chère miss Bligh. Très active, miss Bligh. Elle sait tout sur toute la paroisse. Elle dirige tout. Le Cercle des Femmes, les Scouts, les Guides, absolument tout. Adressez-vous à elle et à personne d’autre. Très active, miss Bligh, vraiment très, très active.

Le pasteur soupira. L’activité de miss Bligh semblait lui peser.

— On l’appelle Nellie De-quoi-j’me-mêle, au village. Les gosses le scandent même parfois sur son passage. Nellie De-quoi-j’me-mêle ! Nellie De-quoi-j’me-mêle ! Mais Nellie n’est même pas son vrai nom. Elle doit se prénommer quelque chose comme Gertrude ou Geraldine.

Miss Bligh, qui n’était autre que la femme en tailleur de tweed que Tuppence avait aperçue dans l’église, s’approchait d’eux à pas pressés, un arrosoir à la main. Elle regardait Tuppence avec une intense curiosité et, accélérant encore le pas, entama la conversation avant même de les avoir rejoints.

— J’ai fini ! s’exclama-t-elle gaiement. Ç’a été un tourbillon, aujourd’hui. Un tourbillon ! Évidemment, comme vous le savez, mon cher pasteur, je fais d’habitude l’église le matin. Mais vous n’imaginez pas le temps qu’a pris cette réunion d’urgence à la salle paroissiale ! Des discussions à n’en plus finir. Je me dis parfois que les gens émettent des objections juste pour le plaisir. Mrs Parrington a été particulièrement agaçante. Elle voulait qu’on discute tout par le menu et trouvait toujours qu’on n’avait pas obtenu assez de devis de firmes différentes. De toute façon, tout cela représente si peu d’argent que quelques shillings de plus ou de moins n’y changeront pas grand-chose. Et on peut faire confiance à Burkenhead. Entre nous, mon cher pasteur, j’estime que vous ne devriez pas rester assis sur cette tombe.

— C’est irrévérencieux, sans doute ?

— Oh ! non, bien sûr que non, je ne songeais pas du tout à ça. Je pensais à la pierre, elle est humide, comprenez-vous, et avec vos rhumatismes…

Elle eut un regard oblique, interrogateur, en direction de Tuppence.

— Permettez-moi de vous présenter à miss Bligh, dit le pasteur. Voici… voici…

— Mrs Beresford, dit Tuppence.

— Ah ! oui, je vous ai vue tout à l’heure, vous visitiez l’église, n’est-ce pas ? J’aurais dû venir à vous et attirer votre attention sur quelques points intéressants, mais j’étais tellement pressée de terminer mon travail…

— C’est moi qui aurais dû venir à vous et vous aider, répliqua Tuppence de son ton le plus suave. Mais je ne vous aurais sans doute pas servi à grand-chose car on voit bien que vous possédez à fond l’art du bouquet.

— Ma foi, c’est très gentil à vous de le dire, mais c’est la vérité. J’arrange les fleurs dans l’église depuis… oh ! j’ai perdu le compte des années. Pour les fêtes scolaires, nous laissons les élèves composer eux-mêmes leurs brassées de fleurs sauvages, mais évidemment, les pauvres petits, ils n’y entendent rien. Je leur montrerais volontiers comment faire, mais Mrs Peake décrète qu’il ne saurait en être question. Elle est tellement bizarre. Elle prétend que ça leur ôterait tout esprit d’initiative. Vous séjournez ici ?

— Je me rends à Market Basing, répondit Tuppence. Peut-être seriez-vous en mesure de m’indiquer là-bas un petit hôtel tranquille où je pourrais descendre ?

— Eh bien, je crains que vous ne soyez un peu déçue. C’est une place marchande, vous savez. Une de ces bourgades qui ne vivent que pour leur champ de foire. Elle ne pourvoit pas du tout aux besoins des automobilistes. Le Dragon Bleu s’est vu attribuer deux étoiles, mais en vérité, ces étoiles ne signifient souvent rigoureusement rien. Je pense que le Lamb vous plaira mieux. Il est plus tranquille. Vous comptez rester là longtemps ?

— Oh ! non, un jour ou deux, le temps d’explorer un peu les environs.

— Il n’y a hélas pas grand-chose à y voir, déplora le pasteur. Pas de vieilles pierres, rien de ce genre. Notre région est purement rurale et agricole. Mais paisible, vous savez, très paisible. Avec, comme je vous l’ai dit, quelques fleurs sauvages que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

— Ah ! oui, confirma Tuppence, j’en ai entendu parler et j’ai hâte d’en cueillir quelques spécimens. Je profiterai des moments de répit que me laissera ma chasse aux maisons.

— Mon Dieu, comme c’est intéressant ! s’exclama miss Bligh. Vous pensez vous installer dans les environs ?

— C’est-à-dire, mon mari et moi ne sommes pas fixés sur une région en particulier, répondit Tuppence, et nous ne sommes pas non plus pressés. Il ne prendra pas sa retraite avant dix-huit mois. Mais je trouve qu’il vaut toujours mieux avoir l’œil fureteur. Personnellement, ce que je préfère, c’est m’installer quelque part pendant quatre ou cinq jours, prendre la liste de toutes les petites propriétés sur le marché, et en faire le tour. Faire l’aller et retour depuis Londres pour visiter une seule et unique maison, c’est à mon avis trop fatigant.

— Comme je vous comprends ! Vous êtes en voiture, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Tuppence. Je dois passer voir un agent immobilier demain matin, à Market Basing. Il n’y a rien dans ce village-ci où je pourrais passer la nuit, par hasard ?

— Nous avons bien sûr Mrs Copleigh, s’empressa miss Bligh. Elle prend des hôtes l’été. Des vacanciers. Elle est d’une propreté exemplaire. Toutes ses chambres le sont aussi. Évidemment, elle n’offre que le lit et le petit déjeuner, à la rigueur un léger souper le soir. Mais je ne crois pas qu’elle prenne qui que ce soit avant le mois d’août, ou de juillet au plus tôt.

— Peut-être pourrais-je pousser jusque chez elle afin d’en avoir le cœur net, suggéra Tuppence.

— C’est une femme des plus respectables, mais elle a la langue trop bien pendue, prévint le pasteur. Elle n’arrête jamais de parler, pas une seconde.

— Les bavardages et les potins font partie de la vie de ces petits villages, fit observer miss Bligh. Si j’aidais Mrs Beresford, ce serait une bonne idée. Je peux la conduire chez Mrs Copleigh et voir ce qu’il est possible d’envisager.

— Ce serait très aimable de votre part, reconnut Tuppence.

— Alors, allons-y, répliqua vivement miss Bligh. Au revoir, pasteur. Vous cherchez toujours ? Triste besogne, d’autant plus qu’elle a peu de chances d’aboutir. Cette requête n’est vraiment pas raisonnable, à mon avis.

Tuppence prit congé du pasteur en lui assurant qu’elle serait heureuse de l’aider, si faire se pouvait :

— Je serais prête à passer une heure ou deux à inspecter les diverses pierres tombales. J’ai une très bonne vue pour mon âge. C’est juste le nom de Waters que vous cherchez ?

— Pas vraiment, répondit le pasteur. C’est surtout l’âge qui compte. Une enfant de sept ans environ. Le commandant Waters estime que sa femme a pu changer de nom et que l’enfant figure peut-être sous son nouveau patronyme. Et comme il n’a pas la moindre idée de ce que le nouveau patronyme en question pourrait bien être, cela ne nous facilite pas les recherches.

— Tout cela ne tient pas debout, décréta miss Bligh. Vous n’auriez jamais dû accepter une corvée pareille. C’est monstrueux, une demande comme ça.

— Le pauvre homme semble tellement perdu, se défendit le pasteur. Toute cette histoire est bien triste. Mais je m’en voudrais de vous retenir.

En route, chaperonnée par miss Bligh, Tuppence se dit que Mrs Copleigh, quelle que soit sa réputation, pouvait difficilement être plus bavarde que miss Bligh elle-même. Un torrent de déclarations à la fois précipitées et impérieuses s’échappait de sa bouche.

La maison de Mrs Copleigh, agréable et spacieuse, était en retrait de la rue, avec un jardinet fleuri sur le devant, un perron peint en blanc et une poignée de cuivre étincelant de mille feux. Quant à Mrs Copleigh elle-même, Tuppence eut l’impression qu’elle sortait tout droit d’un roman de Dickens. Toute petite et boulotte, elle paraissait arriver vers vous en roulant comme une balle de caoutchouc. Elle avait les yeux vifs et brillants, les cheveux blonds en boudins et un air d’extraordinaire vigueur. Elle commença par émettre des réserves :

— Ma foi, vous comprenez, je n’ai pas l’habitude. Non. Nous deux avec mon mari, nous disons toujours : « Les vacanciers, c’est différent, » Aujourd’hui, tous ceux qui le peuvent le font. Et moi la première, bien sûr. Mais pas à cette saison. Pas avant juillet. Cependant, si c’est seulement pour quelques jours et si la dame ne craint pas un peu d’inconfort, alors peut-être que…

Tuppence lui assura qu’elle n’était pas difficile et Mrs Copleigh, après l’avoir observée avec attention – sans pour autant interrompre son flot de paroles –, l’invita à monter voir la chambre, après quoi on pourrait envisager un arrangement.

Mrs Bligh s’arracha alors à leur compagnie, à grand regret car elle n’avait pas encore réussi à extorquer à Tuppence tous les renseignements qu’elle désirait : à savoir d’où elle venait, quels étaient la profession et l’âge de son mari, si elle avait des enfants, et autres questions d’un intérêt vital. Mais il se trouvait qu’une réunion devait se tenir chez elle, sous sa présidence, et elle tremblait de peur que quelqu’un d’autre ne s’empare de ce poste tant convoité.

— Vous serez très bien chez Mrs Copleigh, assura-t-elle à Tuppence. Elle va s’occuper de vous, je n’en doute pas. Et votre voiture ?

— J’irai la chercher tout à l’heure. Mrs Copleigh me dira où la garer, La rue est assez large ici, je peux même la laisser dehors, non ?

— Mon mari fera beaucoup mieux, trancha Mrs Copleigh. Il la mettra dans le hangar, juste là-derrière, dans le champ. Elle y sera très bien.

Les choses amicalement arrangées sur cette base, miss Bligh se dépêcha de courir à son rendez-vous. Le problème soulevé ensuite fut celui du dîner. Tuppence demanda s’il y avait un pub dans le village.

— Oh ! aucun endroit qu’une dame puisse fréquenter, répondit Mrs Copleigh. Mais si vous pouvez vous contenter de deux œufs et d’une tranche de jambon, avec un peu de pain et de la confiture maison, peut-être que…

Tuppence lui assura que ce serait plus que parfait. Sa chambre était petite mais gaie et agréable, avec un papier orné de boutons de roses, un lit apparemment confortable et un petit air de propreté immaculée.

— Oui, c’est un très joli papier peint, miss, dit Mrs Copleigh, qui semblait décidée à attribuer à Tuppence un statut de célibataire. On l’a choisi rapport aux jeunes mariés qui viendraient ici en voyage de noces. Romantique, si vous voyez ce que je veux dire…

Tuppence tomba d’accord avec elle qu’un état d’esprit romantique était en l’occurrence chose éminemment désirable.

— Ils n’ont pas des mille et des cents à dépenser, de nos jours, ces jeunes mariés. Ce n’est plus comme dans le temps. La plupart en sont à faire des économies pour s’acheter un pavillon, ou ont déjà des mensualités à régler. Ou alors ils veulent se meubler à crédit, ce qui ne leur permet pas de s’offrir une lune de miel mirobolante. Ils sont prudents, les jeunes, vous savez. Ce n’est pas eux qui jetteraient leur argent par les fenêtres.

Elle redescendit l’escalier en faisant claquer ses chaussures et sans cesser de parler. Tuppence s’allongea sur le lit pour faire un petit somme d’une demi-heure après cette journée plutôt fatigante. Cela dit, elle fondait de grands espoirs en Mrs Copleigh. Elle se faisait fort, une fois bien reposée, de rendre la conversation on ne peut plus fructueuse. Elle apprendrait certainement tout ce qu’il était possible de savoir sur la maison près du pont, sur qui avait vécu là, qui avait bonne ou mauvaise réputation dans le voisinage, quels avaient été les principaux scandales et autres sujets d’intérêt de ce genre.

Elle en fut plus convaincue que jamais après avoir fait la connaissance de Mr Copleigh, spécimen humain qui ouvrait à peine la bouche. Sa conversation était essentiellement composée de grommellements, la plupart du temps affirmatifs. D’un ton plus assourdi, il exprimait parfois un désaccord. Mais, pour autant que Tuppence pût en juger, il se contentait de laisser sa femme parler. Il n’écoutait la plupart du temps que d’une oreille, occupé qu’il était à organiser sa journée du lendemain, qui se trouvait cette fois être jour de marché.

Rien n’aurait pu mieux convenir à Tuppence. La situation aurait pu se résumer par le slogan suivant : « L’information que vous cherchez, c’est nous qui la détenons. » Mrs Copleigh valait tous les postes de radio et de télévision du monde. Il suffisait de tourner le bouton et les mots s’en échappaient, accompagnés de gestes et d’une infinité d’expressions de physionomie. Si sa silhouette était celle d’une balle en caoutchouc, son visage, lui, paraissait pétri de pâte à modeler. Les gens dont elle parlait prenaient aussitôt forme de caricatures vivantes.

Tuppence mangea ses œufs au bacon avec d’épaisses tranches de pain et de beurre, chanta les louanges de la confiture de mûre maison – sa confiture favorite comme elle le proclama sincèrement haut et fort –, tout en faisant de son mieux pour emmagasiner le flot des informations qui lui parvenaient de façon à pouvoir les noter plus tard. Un panorama complet du passé de la région se déroulait devant ses yeux.

Malheureusement, ces récits n’obéissaient pas à un ordre chronologique, ce qui en rendait parfois la compréhension difficile. Mrs Copleigh sautait allègrement de quinze ans en arrière à deux ans en arrière pour retourner sans crier gare aux années vingt avec un détour par le mois précédent. Il faudrait soigneusement trier tout ça. Mais pour obtenir quoi, en fin de compte ?

Le premier bouton que Tuppence avait tourné n’avait rien donné. Il s’agissait de Mrs Lancaster.

— Je pense qu’elle était des environs, avait hasardé Tuppence d’un ton aussi vague que possible. Elle possédait un tableau, un très joli tableau, peint par un artiste qui devait être connu par ici…

— Quel nom que vous avez dit, déjà ?

— Lancaster.

— Non. Je ne me souviens d’aucun Lancaster dans les parages. Lancaster… Lancaster… Je me rappelle un monsieur qui a eu un accident de voiture. Non, c’est la voiture qui m’y fait penser. Une Lancaster. Mais pas de Mrs Lancaster. Ça ne serait pas par hasard miss Bolton ? Elle aurait dans les soixante-dix ans actuellement. Elle aurait pu épouser un Mr Lancaster. Elle est partie pour l’étranger et j’ai entendu dire qu’elle s’y était mariée.

— L’auteur du tableau qu’elle a donné à ma tante est un certain Boscobel, si je me souviens bien, avait précisé Tuppence… Quel délice, cette confiture !

— À cause que je n’y mets pas de pommes, comme la plupart des gens. Ça gélifie mieux, à ce qu’il paraît, mais ça enlève tout le goût.

— Oui, avait approuvé Tuppence. Je suis bien d’accord avec vous.

— Qui c’est, le peintre que vous avez dit ? Ça commence par un B, mais je n’ai pas bien compris le nom.

— Boscobel, je crois.

— Oh ! je me rappelle très bien Mr Boscowan. Attendez voir. Ça devait être… La dernière fois qu’il est venu ici, ça remonte à au moins quinze ans. Il était venu plusieurs années de suite. Il aimait l’endroit. Même qu’il louait une maison. Une de celles que la ferme Hart destinait à ses ouvriers agricoles. Mais la municipalité en a fait construire d’autres. Quatre nouvelles maisons spécialement pour eux.

« C’était un vrai artiste, ce Mr Boscowan, avait repris Mrs Copleigh. Il portait de drôles de vestons. En velours côtelé, je crois bien. Troués aux coudes et qu’il enfilait sur des chemises vertes et jaunes. Oh ! il était très pittoresque, ça oui. J’aimais beaucoup ses tableaux. Il faisait une exposition tous les ans. Aux environs de Noël, je crois. Non, qu’est-ce que je raconte, ça devait être en été. En hiver, il n’était jamais là. Oui, très jolis, ses tableaux. Rien d’angoissant, si vous voyez ce que je veux dire. Juste une maison, avec deux ou trois arbres, ou bien une ou deux vaches qui regardent par-dessus une barrière. Mais très jolis, très paisibles, avec de belles couleurs. Pas comme font certains de ces jeunes, au jour d’aujourd’hui. »

— Vous avez beaucoup d’artistes, par ici ?

— Pas vraiment. Oh ! à franchement parler, non. Parfois, en été, une ou deux dames qui dessinent. Mais ne me demandez pas ce que j’en pense. On a eu un jeunot l’année dernière, qui se prétendait artiste. Mal rasé. Je ne peux pas dire que ses tableaux me plaisaient. Des drôles de couleurs qui tourbillonnaient dans n’importe quel sens. Une poule n’y aurait pas retrouvé ses petits. Ça ne l’a pas empêché d’en vendre pas mal, de ces peintures. Avec ça qu’elles n’étaient pas bon marché.

— Cinq livres, voilà ce qu’elles auraient dû coûter, intervint Mr Copleigh, si soudainement que Tuppence sursauta.

— C’est ce que pense mon mari, expliqua Mrs Copleigh, reprenant son rôle d’interprète. Pour lui, aucun tableau ne devrait coûter plus de cinq livres. Les tubes de peinture, c’est moins cher que ça. C’est bien ce que tu penses, n’est-ce pas, George ?

— Ah ! fit George.

— Mr Boscowan a peint la maison près du canal et du pont… Waterside, ou Dieu sait comment elle s’appelle. Je suis arrivée par là, aujourd’hui.

— Ah ! c’est par là que vous êtes venue ? Quelle route, hein ? Tellement étroite. C’est une maison bien isolée, c’est ce que j’ai toujours pensé. Moi qui vous cause, je ne voudrais pas y vivre. Trop à l’écart. Tu ne trouves pas, George ?

George émit un borborygme qui exprimait un vague désaccord, peut-être même un peu de mépris pour la couardise des femmes.

— Alice Perry habite là, signala Mrs Copleigh.

Tuppence abandonna son enquête sur Mr Boscowan pour bifurquer sur la piste des Perry. Il valait toujours mieux, elle l’avait compris, suivre Mrs Copleigh dans sa façon de sauter d’un sujet à l’autre.

— Drôle de couple, ces deux-là, commenta Mrs Copleigh.

George émit un grognement d’approbation.

— Ils vivent dans leur cocon. Ils ne se mélangent pas beaucoup, comme on dit. Et cette dégaine qu’elle affiche, je vous le demande un peu, cette Alice Perry.

— Une folle, décréta Mr Copleigh.

— Bon, je n’irais pas jusque-là. Elle a l’air d’une folle, c’est vrai, avec tous ses cheveux qui flottent au vent. Et ces vestes d’homme et ces grandes bottes de caoutchouc qu’elle porte tout le temps. Et les choses étranges qu’elle dit, sans compter qu’elle répond souvent à côté de la question que vous lui posez. Mais folle, non, je ne dirais pas ça. Bizarre, c’est tout.

— Est-ce que les gens l’aiment ?

— On la connaît à peine, et pourtant ça fait plusieurs années qu’ils sont là. Évidemment, on colporte toutes sortes de ragots à son sujet, mais c’est toujours comme ça, pas vrai ?

— Quelles sortes de ragots ?

Mrs Copleigh n’avait rien contre les questions directes, elle n’était que trop impatiente d’y répondre :

— Elle convoquerait les esprits le soir, à ce qu’on dit. À s’asseoir autour d’une table. Et à ce qui paraîtrait que, la nuit, il y a comme des lumières qui rôdent autour de la maison. Et on dit aussi qu’elle lit des livres pour initiés. Avec tout plein de dessins… des cercles et puis des étoiles. Mais si vous voulez mon avis, celui des deux qui n’a pas toute sa tête, c’est Amos Perry.

— Il est un peu simplet, c’est tout, intervint Mr Copleigh avec indulgence.

— Là, tu n’as peut-être pas tort. N’empêche qu’il a eu droit pendant un temps à son lot de racontars lui aussi. Il adore son jardin, mais il n’y connaît pas grand-chose.

— Ils n’ont que la moitié de la maison, n’est-ce pas ? enchaîna Tuppence. Mrs Perry m’a invitée très gentiment à entrer.

— Vraiment ? Elle vous a invitée ? Je ne crois pas que j’aurais aimé entrer dans cette maison, frissonna Mrs Copleigh.

— Leur côté est sans problème, lui garantit Mr Copleigh.

— L’autre côté ne l’est pas ? demanda Tuppence. Le côté qui donne sur le canal ?

— Ma foi, il court un tas d’histoires à ce propos. Évidemment, ça fait des années que personne n’y vit plus. On raconte qu’il y a quelque chose d’étrange, là-bas. Tout un tas d’histoires. Mais quand vous cherchez à creuser, aucune que quelqu’un se rappelle vraiment. Toutes d’il y a très longtemps. Elle a été construite il y a plus de cent ans, vous savez. Par un gentilhomme de la Cour pour une jolie dame, à ce qu’on dit.

— De la cour de la reine Victoria ? demanda Tuppence avec intérêt.

— Non, je ne crois pas. Elle, elle était bizarre, la vieille reine. Non, avant ça. Du temps d’un des George. Ce gentilhomme, il venait la voir régulièrement, et un jour qu’ils s’étaient disputés, il lui a coupé la gorge.

— Quelle horreur ! s’écria Tuppence. Et il a été pendu ?

— Non. Oh ! non, pensez donc ! D’après ce qui se dit, pour se débarrasser de sa dépouille, il l’aurait emmurée dans la cheminée.

— Emmurée dans la cheminée !

— Il y en a qui prétendent que c’était une nonne qui s’était enfuie de son couvent, et que c’est pour ça qu’il fallait qu’elle soit emmurée. C’est comme ça qu’ils pratiquent, dans les couvents.

— Mais ce ne sont pas des nonnes qui l’ont emmurée !

— Non, non. C’est lui, son amant, celui qui lui avait fait passer le goût du pain. Il a briqueté la cheminée de bas en haut, d’après ce qu’on dit, et scellé une grande plaque de métal par là-dessus. Quoi qu’il en soit, on ne l’a plus jamais vue se promener dans ses beaux atours, la malheureuse. Vous en trouverez bien sûr pour vous dire qu’elle est partie avec lui, vivre en ville ou ailleurs. Les gens entendaient des bruits et voyaient des lumières, le soir, dans la maison et, à la nuit tombée, il y en a encore beaucoup qui refusent de s’en approcher.

— Mais qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? demanda Tuppence, qui estimait que remonter au-delà du règne de la reine Victoria était aller chercher un peu loin dans le passé.

— Ma foi, tellement de choses, je ne sais pas au juste. Je crois qu’un fermier, un nommé Blodgick, l’a achetée. Il n’est pas resté longtemps. Un gentleman-farmer, comme on dit. La maison lui plaisait, sans doute, mais les terres, il ne savait pas trop qu’en faire. Alors il l’a revendue. Elle a changé de main plus souvent qu’à son tour, avec des ouvriers qui venaient toujours faire des transformations… des nouvelles salles de bains, ce genre de fantaisies. Un moment, il y a eu un couple, je crois, qui élevait des poulets. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cette maison commençait à avoir la réputation de porter la poisse. Tout ça, c’était avant mon temps. Je crois que Mr Boscowan a songé, lui aussi, à l’acheter. C’est à ce moment-là qu’il a peint son tableau.

— Quel âge, à peu près, avait Mr Boscowan quand il était ici ?

— Quarante, je dirais, peut-être un peu plus. Il n’était pas mal, dans son genre. Un peu trop enveloppé, quand même. Et sacré coureur de jupons, avec ça.

— Ah ! grogna Mr Copleigh, et cette fois c’était une mise en garde.

— Enfin, les artistes, nous savons toutes ce que c’est, reprit Mrs Copleigh, incluant Tuppence dans la possession de cette science. Ils vont souvent en France et prennent des manières françaises…

— Il n’était pas marié ?

— Non. Pas quand il est venu la première fois. Il avait le béguin pour la fille de Mrs Charrington, mais ça n’a rien donné. Une fille charmante, mais trop jeune pour lui. Elle n’avait pas plus de vingt-cinq ans.

— Qui était Mrs Charrington ? interrogea Tuppence, prise au dépourvu par cette introduction de nouveaux personnages.

« Mais qu’est-ce que je fabrique ici ? se demandait-elle, tout à coup submergée par la fatigue. Je prête l’oreille à tout un tas de potins en imaginant des meurtres qui n’ont jamais eu lieu. C’est clair, maintenant… Tout a commencé quand une charmante vieille dame au cerveau brouillé s’est mise à se remémorer les histoires que Mr Boscowan – ou un autre qui lui aurait offert ce tableau – lui avait autrefois racontées sur la maison et sur la légende selon laquelle quelqu’un aurait été emmuré vivant dans la cheminée. Et pour Dieu sait quelle raison, elle s’est figurée qu’il s’agissait d’une fillette. Et du coup me voilà ici, en train d’enquêter sur des chimères. Tommy m’a dit que j’étais une idiote, eh bien il avait raison. Je suis la reine des idiotes. »

Elle attendait une interruption dans le flot régulier des paroles de Mrs Copleigh pour pouvoir se lever, dire poliment bonsoir et aller se coucher.

Cependant, Mrs Copleigh s’en donnait à cœur joie et la fontaine ne tarissait pas :

— Mrs Charrington ? Oh ! elle a habité Watermead un moment, avec sa fille. Une dame charmante, Mrs Charrington. Veuve d’un officier, je crois. Désargentée, mais le loyer de la maison était très bas. Elle faisait du jardinage. Elle adorait le jardinage. Pas femme d’intérieur pour deux sous. J’y suis allée quelquefois pour lui rendre service, mais j’ai dû renoncer. Il fallait que je prenne ma bicyclette, vous comprenez, et il y a plus de trois kilomètres. Il n’y a pas de bus sur cette route.

— Elle est restée là longtemps ?

— Pas plus de deux ou trois ans, si je me souviens bien. Elle aura pris peur, sans doute, quand les ennuis sont arrivés. Et puis, question ennuis, elle en avait déjà sa pleine par rapport à sa fille. Lilian, je crois qu’elle s’appelait.

Tuppence avala une gorgée du thé très fort qui accompagnait le repas et résolut d’en finir avec Mrs Charrington avant de prendre congé :

— C’était quoi, les ennuis de sa fille ? Ç’avait à voir avec Mr Boscowan ?

— Non, ce n’était pas Mr Boscowan qui l’avait mise dans les ennuis. Ça, personne ne me le fera jamais croire. C’était l’autre.

— Qui ça, l’autre ? demanda Tuppence. Quelqu’un qui vivait ici ?

— Je ne crois pas que celui-là ait jamais habité par ici. C’était quelqu’un dont elle avait fait la connaissance à Londres. Elle y allait pour étudier la danse. Ou est-ce que ça n’était pas plutôt la peinture ? Tout ce que je sais, c’est que Mr Boscowan l’avait inscrite dans une école, là-bas. Slate, qu’elle s’appelait, je crois bien.

— Slade ? suggéra Tuppence. Où on vous enseigne les Beaux-Arts ?

— Peut-être bien. Un nom comme ça. De toute façon, elle allait à Londres et c’est comme ça qu’elle avait connu ce type, quel qu’il soit. Ça n’était pas du goût à sa mère. Elle lui défendait de le voir. Vous pensez le grand bien que ça pouvait faire. Elle n’était pas très futée, par certains côtés. Comme toutes ces femmes d’officiers, vous savez. Elle s’imaginait que les filles marchaient encore à la baguette. Elle retardait un peu. Elle avait été aux Indes, par là, mais ce n’est pas pour autant qu’elle était plus maligne qu’une autre. Quand il y a un beau garçon dans les parages et que vous quittez votre fille des yeux, il ne faut pas vous imaginer qu’elle va rester dans le droit chemin. Pas celle-là, en tout cas. Lui, il venait ici de temps en temps, et ils se retrouvaient pour fricoter dans les coins.

— Sur quoi elle s’est retrouvée dans les ennuis, c’est ça ? hasarda Tuppence, usant de l’euphémisme bien connu pour éviter, autant que faire se pouvait, de heurter chez Mrs Copleigh le sens des convenances.

— Ça devait bien être lui le fautif, j’imagine. N’importe comment, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Je m’en étais aperçue avant sa propre mère. Une magnifique créature, que c’était. Grande, belle, splendide. Mais à mon avis pas suffisamment coriace pour faire face à la situation, voyez-vous. Elle allait craquer, pour sûr. Elle allait et venait comme un ours en cage, en marmonnant des mots sans suite. Si vous voulez que je vous dise, ce garçon s’est très mal conduit avec elle. Il l’a abandonnée dès qu’il a su de quoi il retournait. Évidemment ; une mère qui en est une serait allée lui parler, elle lui aurait fait comprendre où était son devoir, mais Mrs Charrington n’en aurait jamais eu le courage. En tout cas, dès qu’elle a été au courant, elle a emmené sa fille loin d’ici. Elle a fermé la maison, et plus tard on l’a mise en vente. Elles ont dû revenir chercher leurs affaires, j’imagine, mais elles ne sont pas retournées au village et elles n’ont parlé à personne. Une histoire a quand même circulé, mais je n’ai jamais su s’il y avait du vrai ou non dans tout ça.

— Il y a des gens pour inventer n’importe quoi, intervint Mr Copleigh de façon inattendue.

— Ma foi, tu as bien raison, George. Pourtant, c’est peut-être la vérité. Ça arrive, ces choses-là. Et, comme tu dis, cette fille n’avait pas l’air d’avoir toute sa tête.

— Qu’est-ce que c’était, cette histoire ? demanda Tuppence.

— Eh bien, vraiment, ça ne me plaît pas d’en parler. Ça remonte à loin et je ne voudrais pas raconter des choses dont je n’en suis pas sûre. C’est la Louise à Mrs Badcock qui avait colporté ça. Une fieffée menteuse, cette fille-là. Les ragots qu’elle n’allait pas inventer ! N’importe quoi pour se rendre intéressante.

— Mais qu’est-ce que c’était ? insista Tuppence.

— Que la jeune Charrington aurait tué le bébé et qu’elle se serait tuée elle-même après ça. Sa mère serait devenue à moitié folle de chagrin et sa famille aurait dû la placer dans une maison de santé.

Tuppence sentit de nouveau ses idées se brouiller. Elle avait l’impression d’osciller dans son fauteuil. Se pouvait-il que Mrs Lancaster soit Mrs Charrington ? Sous un autre nom, le cerveau légèrement dérangé, obsédée par le sort de sa fille ? Mrs Copleigh poursuivait, impitoyable :

— Pour ma part, je n’en ai jamais cru un mot. Cette petite Badcock, elle aurait fait brouiller la terre entière. Et puis, les racontars et les histoires comme ça on ne les écoutait pas, on avait bien d’autres soucis en tête. On était tous morts de frousse dans la région à cause de ce qui se manigançait… des drames bien RÉELS, ceux-là.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui se manigançait au juste ? demanda Tuppence, stupéfaite par la quantité d’événements qui pouvaient survenir dans un village apparemment aussi paisible que Sutton Chancellor.

— Je vous le dis comme vous auriez pu le lire dans tous les journaux, à l’époque. Voyons, il doit bien y avoir vingt ans de ça. Pour sûr que vous l’auriez lu. Des meurtres d’enfants. Une gamine de neuf ans, pour commencer. Un jour, elle n’est pas revenue de l’école. Tous les voisins se sont mis à sa recherche. On l’a retrouvée dans le bois de Diggle. Étranglée. J’en frissonne encore, rien que d’y penser. Bon, ça c’était la première, et puis trois semaines après, une autre. Hors de Market Basing, mais dans les environs quand même. Un homme avec une voiture aurait pu le faire sans problème. Et puis il y en a eu d’autres. Rien pendant un mois ou deux, parfois, et puis, boum, une autre. Pas à plus de deux ou trois kilomètres d’ici, une fois. Quasiment dans le village, comme qui dirait.

— Est-ce que la police… est-ce que quelqu’un a su qui était le coupable ?

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé, répondit Mrs Copleigh. Ils ont arrêté un type. Presque tout de suite. Quelqu’un qu’était pas de Market Basing. Pour les aider dans leur enquête, soi-disant. On sait ce que ça veut dire. Ils pensaient avoir mis le grappin sur le bon numéro. Ils en ont arrêté un, et puis un second. Seulement après vingt-quatre heures, il a fallu à chaque fois le relâcher. Parce qu’on découvrait que ce n’était pas lui qui pouvait l’avoir fait : soit qu’il ne s’était pas trouvé là, soit que quelqu’un lui avait fourni un alibi.

— Tu n’en sais rien, Liz, intervint Mr Copleigh. Peut-être qu’ils le savaient très bien. Je parierais même qu’ils étaient parfaitement au courant. C’est comme ça que ça se passe, d’après ce qu’on dit. La police sait qui c’est mais elle n’a pas de preuves.

— C’est les femmes, reprit Mrs Copleigh. Les femmes, les mères, ou encore les pères. Même la police, elle peut rien faire, malgré tout ce qu’elle pense. Si une mère dit : « Ce soir-là, mon fils a dîné ici » ou si sa petite copine affirme qu’elle est allée au cinéma avec lui ce soir-là et qu’il est resté tout le temps avec elle, ou si le père raconte que son fils et lui étaient aux cinq cent mille diables dans les champs à traficoter Dieu sait quoi, qu’est-ce que vous pouvez contre ça ? Ils peuvent penser que la mère, le père ou la bonne amie mentent, mais à moins que quelqu’un d’autre vienne dire qu’il a vu l’homme, ou le garçon, ou quoi ou qu’est-ce dans un autre endroit, ils peuvent pas faire grand-chose. On a passé des mauvais moments. On était tous survoltés. Quand on apprenait qu’une gamine manquait, on formait aussitôt des équipes…

— Ouais, ça, c’est vrai, reconnut Mr Copleigh.

— Elles se réunissaient et allaient patrouiller. Quelquefois ils la retrouvaient tout de suite, quelquefois ils cherchaient pendant des semaines. Quelquefois elle était tout près de sa maison, là où vous vous seriez pensé qu’on avait déjà regardé. Un maniaque, que ça devait être. C’est épouvantable ! s’exclama Mrs Copleigh dans un sursaut d’indignation vertueuse. C’est épouvantable qu’il existe des hommes pareils. Il faudrait les fusiller. Il faudrait qu’on les étrangle, eux aussi. Tous ceux qui tuent et violent des enfants. Je le ferais bien moi-même, si on me laissait faire. À quoi ça sert de les mettre chez les fous avec tout le confort et à se la couler douce ? Tôt ou tard, on les laisse sortir, on dit qu’ils sont guéris et ils rentrent chez eux. C’est arrivé quelque part dans le Norfolk. J’ai ma sœur qui habite par là, c’est elle qui me l’a raconté. Il est rentré chez lui et, pas plus tard que deux jours après, il a recommencé sur quelqu’un d’autre. Ils ont rien dans la tête, ces docteurs, ceux qui disent qu’ils sont guéris quand c’est qu’ils le sont pas.

— Et personne ne sait, ici, qui cela a bien pu être ? interrogea Tuppence. Vous pensez vraiment qu’il s’agissait d’un étranger au village ?

— Ça se pourrait bien. Comme ça se pourrait aussi que ce soye quelqu’un qui vivait… oh ! je dirais dans les trente kilomètres à la ronde. Mais pas forcément ici, dans le village.

— Tu as toujours pensé que si, Liz.

— On se laisse monter le bourrichon, répliqua Mrs Copleigh. On pense que c’est sûr, c’est ici, à deux pas de chez vous, parce qu’on a peur, peut-être. Je reluquais tout le monde. Et toi aussi, George. On se demandait : « Est-ce que ça ne serait pas lui, par hasard… Il est un peu bizarre, ces derniers temps. » Ce genre de commentaires.

— Il n’avait sans doute pas l’air bizarre du tout, remarqua Tuppence. Il devait ressembler à tout un chacun.

— Oui, peut-être bien que vous avez mis le doigt dessus. Il y en a qui disent qu’on ne peut pas savoir, qu’il ne devait pas avoir l’air fou du tout, mais il y en a d’autres qui pensent qu’ils ont toujours comme une lueur terrible dans les yeux.

— Jeffreys, qu’était brigadier à ce moment-là, il répétait à qui voulait l’entendre qu’il avait sa petite idée mais qu’il avait pas les mains libres, déclara Mr Copleigh.

— Alors il n’a jamais été pris ?

— Non. Ç’a duré six bons mois, quasiment un an. Et puis tout a cessé. Il n’y a plus jamais rien eu de ce genre, ici, depuis. Non, je pense qu’il a dû s’en aller. S’en aller pour de bon. C’est pour ça que les gens pensent qu’ils savent peut-être qui c’était.

— Vous voulez dire que quelqu’un aurait effectivement quitté la région ?

— Eh bien, évidemment, ça prête à causer, vous comprenez. On racontait comme ça que ç’aurait bien pu être celui-là.

Tuppence hésita un instant avant de poser la question suivante, mais elle décida que, la passion de Mrs Copleigh pour le bavardage l’emportant sur tout, cela ne tirait pas à conséquence :

— Et à qui pensiez-vous ?

— Ma foi, ça fait si longtemps que je tiens pas trop à le dire. Mais il y a bel et bien des noms qui avaient été prononcés. Des gens qui avaient été désignés et sur le compte de qui on ne s’était pas privé de clabauder. Certains disaient que ce pouvaient être Mr Boscowan.

— Vraiment ?

— Oui, parce que c’était un artiste, et les artistes sont bizarres. On l’a dit et répété. Mais moi, je ne crois pas que c’était lui.

— Il y en avait plus encore pour dire que c’était Amos Perry, signala Mr Copleigh.

— Le mari de Mrs Perry ?

— Oui. Il n’est pas tout à fait normal, vous comprenez, un simple d’esprit. C’est le genre à faire ça.

— Les Perry vivaient ici, à cette époque ?

— Oui. Mais pas à Watermead. Ils avaient une maison à cinq ou six kilomètres du village. La police le tenait à l’œil, lui, j’en suis sûr.

— On n’a rien pu lui mettre sur le dos, reprit Mrs Copleigh. Sa femme se portait toujours garante pour lui. Il était resté avec elle à la maison ce soir-là. Tous les soirs, même, qu’elle prétendait. Il allait quelquefois au pub le samedi soir, mais ces meurtres n’avaient jamais lieu le samedi soir, alors ça ne comptait pas. D’ailleurs, Alice Perry, on est obligé de la croire. Elle ne cède jamais, elle ne recule jamais. Vous ne lui faites pas peur. De toute façon, celui qui a fait le coup, ce n’est pas lui. Ça, je ne l’ai jamais cru. Je sais bien que je n’ai rien pour le prouver, c’est seulement une impression, mais si je devais montrer quelqu’un du doigt, je désignerais sir Philip.

— Sir Philip ? s’écria Tuppence qui sentit de nouveau la tête lui tourner avec l’irruption d’un personnage supplémentaire. Qui est sir Philip ?

— Sir Philip Starke. Il habite la maison Warrender. On l’appelait le Vieux Prieuré, du temps où les Warrender y vivaient encore, avant l’incendie. Vous pouvez voir leurs tombes dans le cimetière et aussi des plaques commémoratives dans l’église. Il y a toujours eu des Warrender ici, pratiquement depuis le roi James.

— Sir Philip est un parent des Warrender ?

— Non. Il a fait une grosse fortune dans les affaires, à ce que je crois, à moins que ce soit son père. Dans les aciéries, ou quelque chose d’approchant. Drôle de type, ce sir Philip. Ses aciéries étaient quelque part dans le nord, mais il vivait ici. Replié sur lui-même. Ce qu’on appelle un rec… rec… quelque chose.

— Un reclus, proposa Tuppence.

— C’est bien le mot que je cherchais. Il était maigre et pâle, vous savez, tout en os. Et puis amoureux des fleurs. Un botaniste, que c’était. Il collectionnait toutes sortes de petites fleurs sauvages moches comme pas deux, du genre que vous ne les auriez même pas regardées. Je crois qu’il a même écrit un livre là-dessus. Oh ! pour sûr, il était intelligent, très intelligent. Sa femme, elle, c’était une dame bien sous tous rapports, et très jolie, mais je lui ai toujours trouvé l’air triste.

Mr Copleigh émit un des grommellements dont il avait le secret :

— Tu es maboule si tu penses que c’était sir Philip. Il aimait beaucoup les enfants, sir Philip. Il organisait toujours des réunions pour eux.

— Oui, je sais. Il donnait sans arrêt des fêtes, avec des prix pour les enfants, fallait voir. Des courses en sac, des goûters de fraises à la crème… Il n’avait pas d’enfants à lui, vous comprenez. Il arrêtait souvent les enfants en chemin pour leur donner un bonbon, ou une pièce pour en acheter. Mais je ne sais pas, moi, je trouve qu’il en faisait trop. C’était un drôle de type. Et ce n’est pas normal que sa femme l’ait quitté comme ça tout soudain.

— Sa femme l’a quitté quand ?

— Environ six mois après le début de toutes ces histoires. Il y avait déjà eu trois gamines de tuées. Lady Starke est partie brusquement pour le midi de la France, et elle n’est jamais revenue. Ce n’était pourtant pas le genre à faire ça. C’était une dame respectable, tout ce qu’il y a de bien. Ce n’est pas comme si elle l’avait quitté pour un autre homme. Non, ce n’était pas le genre. Alors pourquoi elle est partie, pourquoi elle l’a quitté ? Je l’ai toujours dit, c’est parce qu’elle savait quelque chose, parce qu’elle avait découvert quelque chose.

— Il habite toujours ici ?

— Pas régulièrement. Il vient une ou deux fois l’an et la maison est la plupart du temps fermée, confiée à un gardien. Miss Bligh s’occupe encore un peu de ses affaires. Elle lui avait servi de secrétaire, à un moment.

— Et sa femme ?

— Elle est morte, la pauvre dame. Dès qu’elle a été à l’étranger. Il y a une plaque à sa mémoire, dans l’église. Ça a dû être terrible pour elle. Peut-être qu’elle n’en était pas sûre au début, et puis qu’elle aura commencé à le soupçonner, et puis allez savoir si elle n’en aura pas été tout à fait certaine ensuite. Elle n’a pas pu le supporter et elle est partie.

— Vous, les femmes, ce que vous allez pas imaginer ! marmonna Mr Copleigh.

Mrs Copleigh se leva et se mit à débarrasser la table.

— Il commençait à être temps, commenta encore son mari. Tu vas lui faire avoir des cauchemars, à cette pauvre dame, si tu continues à lui parler de choses qui se sont passées il y a des années et qui n’ont aujourd’hui plus rien à voir ici avec personne.

— Ça m’a beaucoup intéressée, s’empressa de déclarer Tuppence. Mais j’ai très sommeil. Je crois que je ferais mieux d’aller me coucher.

— Faut dire que, nous aussi, nous allons en général au lit de bonne heure, approuva Mrs Copleigh. Avec ça que vous devez être fatiguée après la longue journée que vous avez eue.

— Je le suis. J’ai horriblement sommeil, répondit Tuppence avec un grand bâillement. Eh bien, bonne nuit et merci beaucoup.

— Vous voulez qu’on vous réveille avec une tasse de thé demain matin ? 8 heures, c’est pas trop tôt pour vous ?

— Non, c’est parfait. Mais ne vous mettez pas martel en tête si ça doit vous déranger.

— Ça ne me dérangera pas du tout, répliqua Mrs Copleigh.

Tuppence se hissa péniblement dans sa chambre. Elle sortit de sa valise les quelques affaires dont elle avait besoin, se déshabilla, fit sa toilette et s’effondra dans son lit. Elle n’avait pas menti à Mrs Copleigh. Elle était morte de fatigue. Tout ce qu’elle avait entendu se bousculait dans sa tête, formait un kaléidoscope de personnages mouvants et de visions horrifiantes. Des gamines qu’on avait tuées… trop de gamines qu’on avait tuées. Tuppence n’aurait voulu qu’une seule fillette morte derrière une cheminée. La cheminée avait peut-être un rapport avec Waterside, La poupée de l’enfant. Une enfant assassinée par une jeune démente éplorée dont le cerveau débile n’aurait pas résisté lorsque l’homme de sa vie l’avait abandonnée. « Mon Dieu, qu’est-ce qui me prend d’employer un langage aussi mélodramatique ! » se dit Tuppence. Et tout ça si embrouillé… sans aucun ordre chronologique… sans aucun moyen de savoir au juste ce qui était arrivé et quand.

Tuppence s’endormit et rêva. Une Dame de Shalott d’un genre nouveau se penchait, non sur un miroir, mais par la fenêtre de la maison. On entendait des grattements dans la cheminée. On frappait de grands coups derrière une plaque de métal rivetée à cet endroit. Un bruit de marteau. Pan, pan, pan. Tuppence se réveilla. C’était Mrs Copleigh qui frappait à la porte. Elle entra, virevoltante, posa une tasse de thé près du lit, tira les rideaux et exprima l’espoir que Tuppence avait bien dormi. Tuppence n’avait encore jamais vu quelqu’un afficher une aussi bonne humeur que le faisait Mrs Copleigh. En voilà une, au moins, qui n’avait pas l’air d’être souvent torturée par les cauchemars !

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