15 Une soirée au presbytère
— Des diamants ! s’étrangla Tuppence.
Son regard alla de Tommy aux cailloux qu’elle tenait encore dans sa main :
— Ces petits machins poussiéreux, ce sont des diamants ?
Tommy hocha la tête :
— Ça commence à avoir un sens, vois-tu. Ça se tient. La Maison du Canal. Le tableau. Attends un peu qu’Ivor Smith entende parler de cette poupée. Il n’aura pas assez de compliments à te faire.
— En quel honneur ?
— Pour l’avoir aidé à cueillir une bande de gangsters notoires !
— Toi et ton Ivor Smith ! J’imagine que c’est avec lui que tu étais fourré toute cette semaine, alors que je passais mes derniers jours de convalescence abandonnée dans ce lugubre hôpital, moi qui avais tant besoin de conversations brillantes et d’un peu de distraction !
— Je suis venu pratiquement tous les après-midi, aux heures de visite.
— Tu ne m’as pas raconté grand-chose.
— Ton dragon d’infirmière m’avait prévenu que je ne devais surtout pas t’énerver. Cela dit, Ivor arrive en personne après-demain et une petite soirée conviviale est prévue au presbytère.
— Qui sera là ?
— Mrs Boscowan, un gros propriétaire terrien du pays, ton amie miss Nellie De-quoi-j’me-mêle, le pasteur, bien sûr, toi et moi…
— Et Mr Ivor Smith, qui s’appelle comment, en réalité ?
— Autant que je sache : Ivor Smith.
— Tu es toujours d’un précautionneux… dit Tuppence en éclatant de rire tout à coup.
— Qu’est-ce qui t’amuse comme ça ?
— J’étais en train de penser que j’aurais bien aimé vous voir, Albert et toi, découvrant les tiroirs secrets du meuble de tante Ada.
— Tout le mérite en revient à Albert. J’ai eu droit à un cours en bonne et due forme sur le sujet. Il a acquis cette science dans sa jeunesse, chez un antiquaire.
— C’est incroyable que tante Ada ait effectivement laissé un document secret, cacheté et tout. Elle ne savait rien, en fait, mais elle était prête à croire que La Crête ensoleillée abritait un individu dangereux. Je me demande si elle savait qu’il s’agissait de miss Packard.
— Ça, c’est ton idée fixe.
— Fixe mais excellente, si c’est vraiment une bande de criminels que nous cherchons. Un endroit comme La Crête ensoleillée, respectable et bien tenu, leur serait très précieux. Surtout dirigé par une criminelle de talent. Quelqu’un de hautement qualifié, susceptible de se procurer sans problème les drogues dont elle pourrait avoir besoin. Et capable d’influencer un médecin pour l’amener à accepter n’importe quel décès comme une mort naturelle.
— Ton petit scénario est au point, mais en vérité, si tu as commencé à soupçonner miss Packard, c’est pour l’unique raison que ses dents ne te plaisaient pas…
— « C’est pour mieux te manger, mon enfant », marmonna Tuppence, songeuse. Tu sais quoi, Tommy ? Et si ce tableau – celui qui représente la Maison du Canal – n’avait jamais appartenu à Mrs Lancaster… ?
— Mais nous savons bien qu’il lui a appartenu, répliqua Tommy en ouvrant de grands yeux.
— Non, nous n’en savons rien. Tout ce que nous savons, c’est ce que miss Packard nous a dit. C’est d’elle que nous tenons que Mrs Lancaster en a fait cadeau à tante Ada.
— Mais pourquoi diable…
Tommy s’arrêta net.
— Voilà peut-être pourquoi Mrs Lancaster a été écartée du chemin, pour qu’elle ne puisse pas nous dire qu’elle n’avait pas donné à tante Ada ce tableau qui ne lui appartenait pas.
— Je trouve ça bien tiré par les cheveux.
— Peut-être. Quoi qu’il en soit, il a bien été peint à Sutton Chancellor, la maison qu’il représente est bien une maison de Sutton Chancellor, dont nous avons toutes les raisons de penser qu’elle sert, ou a servi de cache à une association criminelle, association dont Mr Eccles est censé tirer les ficelles. C’est lui qui a envoyé Mrs Johnson chercher Mrs Lancaster. Je ne crois pas que Mrs Lancaster ait jamais été à Sutton Chancellor ou dans la Maison du Canal, ni qu’elle ait jamais possédé un tableau la représentant, bien qu’à La Crête ensoleillée elle ait sans doute entendu quelqu’un en parler… Mrs Cacao, peut-être ? Alors elle s’est mise à bavarder et il a fallu l’écarter car elle devenait dangereuse. Mais je la retrouverai un jour ! Foi de Tuppence !
— Voilà qui ferait un beau titre : « Mrs Thomas Beresford à la Conquête de la Vérité ! »
*
* *
— Vous semblez en pleine forme, Mrs Tommy, déclara Ivor Smith.
— Je me sens de nouveau parfaitement bien, reconnut Tuppence. J’ai été stupide de me laisser assommer comme ça.
— Vous mériteriez une médaille, surtout pour cette histoire de poupée. Comment vous vous débrouillez pour tomber sur des filons pareils, je me le demanderai toujours !
— C’est un excellent chien de chasse, expliqua Tommy. Une fois le nez sur une piste, la voilà partie !
— J’espère que vous n’allez pas me tenir à l’écart de votre petite soirée ? s’inquiéta Tuppence.
— Sûrement pas. Vous nous avez aidés à éclaircir un certain nombre de points, et je ne peux pas vous dire combien nous vous en sommes reconnaissants. Notez bien que nous étions sur la piste de cette remarquable association de gangsters, responsable d’un nombre stupéfiant de cambriolages au cours des cinq ou six dernières années. Comme je l’ai dit à Tommy lorsqu’il est venu m’interroger à propos de Mr Eccles, nous soupçonnions depuis longtemps ce très astucieux homme de loi, mais ce n’est pas quelqu’un contre qui il est facile d’accumuler des preuves. Il est bien trop prudent. Il exerce la charge de notaire, charge on ne peut plus authentique avec d’on ne peut plus authentiques clients.
« Comme je l’ai dit aussi à Tommy, cette chaîne de maisons était notre piste principale. D’honnêtes et respectables maisons, occupées par des gens honnêtes et respectables qui y vivaient brièvement, puis s’en allaient. Et maintenant, grâce à vous, Mrs Tommy, à vos recherches sur les cheminées et les oiseaux morts, nous avons presque certainement trouvé l’une de ces maisons. Une maison où avait été cachée une partie du butin. C’est très intelligent, ce système qu’ils ont adopté, de tout changer, bijoux ou autres, en diamants bruts. Ils les mettent sous cloche et, au moment voulu, quand les clameurs à propos du dernier cambriolage se sont tues, ils les envoient à l’étranger par avion ou à bord de bateaux de pêche. »
— Et les Perry ? Sont-ils – j’espère bien que non – impliqués dans l’affaire ?
— On ne peut pas l’affirmer, répondit Mr Smith. Personne ne peut rien affirmer. Mais il me semble que Mrs Perry sait pour le moins quelque chose, ou a su quelque chose à un moment donné.
— Vous voulez dire qu’elle ferait partie de cette bande de gangsters ?
— Pas obligatoirement. Mais il se pourrait qu’ils la tiennent, vous comprenez.
— Qu’ils la tiennent ? Comment ça ?
— Eh bien, gardez ça pour vous – je sais que vous êtes capable de tenir votre langue –, mais la police locale a toujours soupçonné son mari, Amos Perry, d’être responsable de la vague de meurtres de fillettes qui a eu lieu bien des années auparavant. Il n’a pas toute sa tête. Les autorités médicales pensent qu’il pourrait aisément être sujet à de telles compulsions. La police n’en a jamais eu de preuve directe, mais sa femme s’est peut-être toujours débrouillée pour lui fournir les alibis nécessaires. Dans ces conditions, voyez-vous, des gens sans scrupules pourraient avoir barre sur elle et l’avoir installée dans la maison, sachant qu’elle ne cracherait pas le morceau. Ils pourraient par exemple détenir une preuve convaincante contre son mari. Vous les avez rencontrés tous les deux. Quel effet vous ont-ils fait, Mrs Tommy ?
— Elle, elle m’a beaucoup plu, répondit Tuppence. Elle m’a fait penser à… eh bien, comme je l’ai déjà dit, j’ai trouvé qu’elle avait l’air d’une sympathique sorcière, adonnée à la magie… mais à la magie blanche, pas à la noire.
— Et lui ?
— Il m’a fait peur. Pas tout le temps. Mais à une ou deux reprises. Il m’a tout à coup paru énorme et terrifiant. Juste pendant une minute. Je n’aurais pas su dire ce qui m’effrayait, mais le fait est que j’étais paniquée. Je devais avoir le sentiment, comme vous l’avez dit, qu’il n’avait pas toute sa tête.
— Il y a un tas de gens comme ça, remarqua Mr Smith, et la plupart du temps ils ne sont pas dangereux pour deux sous. Mais on ne sait jamais, on ne peut jamais en être sûr.
— Qu’allons-nous faire ce soir, au presbytère ?
— Poser quelques questions. Voir quelques personnes. Déterrer quelques-unes des informations qui nous manquent.
— Est-ce que le commandant Waters sera là ? Celui qui a écrit au pasteur à propos de son enfant ?
— Il semble que cette personne n’existe pas ! Des fouilles ont été entreprises, des excavations ont été creusées au cimetière. Il y avait bien un cercueil à l’endroit d’où la vieille pierre tombale a été déplacée : un cercueil d’enfant, doublé de plomb. Mais il était plein d’objets de valeur – or et bijoux – provenant d’un cambriolage effectué dans les environs de St. Albans. La lettre au pasteur avait pour but de se renseigner sur ce que cette tombe était devenue. La profanation des lieux par les voyous du pays avait tout chamboulé.
*
* *
— Je suis profondément désolé, mon petit, dit le pasteur en allant à la rencontre de Tuppence, mains tendues. Oui, vraiment, mon enfant, j’ai été bouleversé d’apprendre ce qui vous était arrivé, vous qui aviez été si gentille. Alors que vous faisiez ça pour me rendre service. Je me suis senti… oui, vraiment, je me suis senti coupable. Je n’aurais pas dû vous laisser farfouiller parmi ces pierres tombales, bien qu’en réalité il n’y ait eu aucune raison – absolument aucune raison – de penser qu’une bande de houligans…
— Calmez-vous, pasteur, lui recommanda miss Bligh qui venait d’apparaître. Mrs Beresford sait bien, j’en suis sûre, que vous n’y êtes pour rien. C’était très gentil de sa part, évidemment, de vouloir vous aider, mais c’est fini maintenant et elle est tout à fait remise. N’est-ce pas, Mrs Beresford ?
— Certainement, dit Tuppence, un peu agacée cependant que miss Bligh réponde avec tant d’assurance de son état de santé.
— Venez vous asseoir ici avec un coussin derrière la tête, lui conseilla miss Bligh.
— Je n’ai pas besoin de coussin, répliqua Tuppence.
Refusant le fauteuil que Nellie De-quoi-j’me-mêle lui tendait, elle alla se piquer toute droite, de l’autre côté de la cheminée, sur une chaise particulièrement inconfortable.
Des coups impérieux ébranlèrent la porte d’entrée. Tout le monde sursauta et Mrs Bligh se précipita :
— Ne vous dérangez pas, pasteur. J’y vais.
— Merci. C’est très gentil.
Des voix se firent entendre dans le hall, puis miss Bligh revint, pilotant une imposante femme en robe fourreau de brocart, suivie d’un homme très grand et mince, à l’aspect cadavérique. Tuppence l’examina. Il portait une cape noire sur les épaules et son visage décharné paraissait sorti d’un autre âge. Il avait l’air, estima Tuppence, descendu d’un tableau du Greco.
— Enchanté de vous voir, dit le pasteur. Permettez-moi de vous présenter… Sir Philip Starke… Mr et Mrs Beresford, Mr Ivor Smith. Ah ! Mrs Boscowan. Il y a des années que je ne vous ai vue… Mr et Mrs Beresford.
— J’ai déjà rencontré Mr Beresford, répondit Mrs Boscowan. Comment allez-vous, dit-elle en se tournant vers Tuppence. Ravie de faire votre connaissance. J’ai su que vous aviez eu un accident.
— Oui, mais ça va, maintenant.
Les présentations faites, Tuppence reprit place sur sa chaise, soudain épuisée, ce qui lui arrivait maintenant plus souvent qu’à son tour. Sans doute à cause de la commotion, pensa-t-elle. Assise sans bouger, les yeux mi-clos, elle n’en observait pas moins avec attention toutes les personnes présentes. Elle n’écoutait pas la conversation, elle se contentait de regarder. Elle avait le sentiment que quelques-uns des personnages du drame – drame dans lequel elle avait été involontairement impliquée – étaient réunis ici comme sur une scène de théâtre. Les pièces s’assemblaient, formant un noyau compact. Sir Philip Starke et Mrs Boscowan étaient arrivés comme si deux personnages, invisibles jusqu’alors, avaient soudain révélé leur existence. Ils avaient été là tout le temps, hors du cercle, et avaient maintenant pénétré à l’intérieur. Ils étaient d’une manière ou d’une autre impliqués, concernés. Pourquoi étaient-ils venus ce soir ? Quelqu’un les avait-il convoqués ? Ivor Smith, peut-être ? Leur avait-il ordonné de venir ou gentiment demandé de le faire ? Ou lui étaient-ils aussi étrangers qu’à elle-même ? « Tout a commencé à La Crête ensoleillée, se dit-elle, mais La Crête ensoleillée n’est pas au cœur du problème. Il est, et a toujours été, ici, à Sutton Chancellor. Les choses se sont passées ici. Pas très récemment, certainement pas. Il y a très longtemps. Des choses qui n’ont rien à voir avec Mrs Lancaster, mais où elle s’est trouvée impliquée malgré elle. Mrs Lancaster… Où peut-elle bien être maintenant ? » Un petit frisson glacial lui courut dans le dos. « Elle est peut-être… songea-t-elle. Elle est peut-être morte. »
Dans ce cas, Tuppence aurait failli à sa mission. Elle était partie en chasse, inquiète pour Mrs Lancaster, persuadée qu’un danger la menaçait, et elle avait décidé de la retrouver, de la protéger.
« Et c’est encore mon intention… si toutefois elle n’est pas déjà morte », se dit Tuppence.
Sutton Chancellor… C’était là que s’était déroulé le prélude à ce qui allait devenir une longue suite d’événements aussi tragiques que lourds de sens. La maison et le canal en faisaient partie. Ils en constituaient peut-être même l’épicentre, à moins que Sutton Chancellor n’en soit lui-même le lieu ? Un endroit où des gens étaient venus, avaient vécu, d’où ils étaient repartis, s’étaient sauvés, s’étaient évanouis, avaient disparu… pour soudain réapparaître. Comme sir Philip Starke.
Sans tourner la tête, Tuppence posa les yeux sur sir Philip Starke. Elle ne savait rien de lui sinon ce que Mrs Copleigh en avait laissé filtrer dans le flot de son monologue sur les habitants du lieu. Un homme sans histoire, cultivé, botaniste, industriel ou, du moins, possédant des parts importantes dans l’industrie. Un homme riche, par conséquent, et qui aimait les enfants. De nouveau les enfants… La maison près du canal, l’oiseau dans la cheminée et une poupée qui tombe de cette cheminée où on l’avait enfouie. Une poupée d’enfant cachant dans son rembourrage une poignée de diamants – fruit du crime. C’était là le quartier général de grandes entreprises criminelles. Mais il s’était perpétré des crimes plus graves que des cambriolages. « Si je devais montrer quelqu’un du doigt, je désignerais sir Philip », avait déclaré Mrs Copleigh.
Sir Philip Starke, un meurtrier ? À travers ses paupières mi-closes, Tuppence l’examinait avec l’arrière-pensée de découvrir si oui ou non il était conforme à l’idée qu’elle se faisait d’un assassin, et d’un assassin d’enfants, qui plus est.
Quel âge pouvait-il avoir ? Au moins soixante-dix ans, peut-être davantage. Un visage ravagé d’ascète. Oui, d’ascète. Un visage indubitablement torturé. Et de grands yeux noirs. Des yeux comme ceux d’un personnage du Greco. Et un corps émacié.
Pourquoi était-il là ce soir ? Tuppence regarda miss Bligh. Celle-ci ne tenait pas en place et se levait sans arrêt de son fauteuil pour rapprocher une table, offrir un coussin, pousser vers quelqu’un un paquet de cigarettes ou une boîte d’allumettes. Agitée, mal à l’aise. Mais dès qu’elle était au repos, elle avait les yeux rivés sur Philip Starke.
« Une adoration de bon chien fidèle, se disait Tuppence. Elle a dû être amoureuse de lui un jour. En un sens, elle l’est peut-être encore. On n’arrête pas d’aimer quelqu’un parce qu’on vieillit. Il n’y a que des gens comme Derek et Deborah pour le penser. Ils ne peuvent pas s’imaginer qu’on puisse être vieux et amoureux. Moi, je crois qu’elle est toujours amoureuse de lui, dévotement, désespérément amoureuse. Quelqu’un n’a-t-il pas dit – Mrs Copleigh ? le pasteur ? – que miss Bligh avait été sa secrétaire autrefois et qu’elle s’occupait toujours un peu de ses affaires ?
« Ma foi, songeait Tuppence, c’est assez normal. Les secrétaires tombent toujours amoureuses de leur patron. Admettons donc que Gertrude Bligh ait été amoureuse de Philip Starke. Est-ce que cela nous avance et nous mène quelque part ? Miss Bligh avait-elle pressenti, derrière le personnage calme et ascétique de Philip Starke, un épouvantable vent de folie ? Il aimait tellement les enfants… »
« Avec les enfants, je trouve qu’il en faisait trop », avait dit Mrs Copleigh.
On n’est pas maître de ses pulsions. Voilà peut-être pourquoi il avait l’air si torturé…
« À moins d’être pathologiste ou psychiatre ou tout ce qu’on voudra en iste ou en atre, on ne sait strictement rien des fous meurtriers, se dit Tuppence. Pourquoi vouloir tuer des enfants ? Qu’est-ce qui peut les pousser à ça ? Le regrettent-ils après ? Sont-ils dégoûtés, horriblement malheureux, terrifiés ? »
Elle remarqua tout à coup que le regard de Philip Starke s’attardait sur elle. Un regard qui semblait vouloir lui délivrer un message.
« Vous pensez à moi, paraissait-il dire. Oui, tout ce que vous pensez est vrai. Je suis un homme hanté. »
Oui, c’était exactement ça : un homme hanté.
Elle détourna les yeux et les posa sur le pasteur. Elle aimait beaucoup le pasteur. C’était un amour. Savait-il quelque chose ? « Pas impossible, songea Tuppence. À moins encore que, protégé qu’il était par son innocence, il n’ait passé au travers d’une affaire démoniaque sans même s’en douter ? »
Mrs Boscowan ? Il était bien difficile de deviner quoi que ce soit sur son compte. Une femme d’âge mûr, une personnalité, comme avait dit Tommy, mais ce n’était pas suffisant…
Comme si Tuppence le lui avait ordonné, Mrs Boscowan se leva soudain.
— Puis-je aller faire un brin de toilette là-haut ? demanda-t-elle.
— Oh ! mais bien sûr, s’écria miss Bligh en sautant sur ses pieds. Je vais la conduire, n’est-ce pas, pasteur ?
— Ne vous dérangez pas, je connais le chemin, répliqua Mrs Boscowan. Mrs Beresford… ?
Tuppence sursauta.
— Venez, je veux vous montrer les lieux, lui dit Mrs Boscowan. Suivez-moi.
Tuppence obéit comme une enfant. Elle ne se le formula pas de cette façon, mais elle eut conscience d’avoir reçu un ordre, et quand Mrs Boscowan donnait des ordres, on obéissait.
Tuppence lui emboîta le pas dans l’escalier.
— La chambre d’ami est tout en haut, expliqua Mrs Boscowan. On la tient toujours prête. Elle a une salle de bains attenante.
Arrivée à destination, elle ouvrit la porte, alluma la lumière et Tuppence entra derrière elle.
— Je suis bien contente que vous soyez là, dit Mrs Boscowan. Je n’osais pas l’espérer. J’étais inquiète pour vous. Votre mari vous a raconté ?
— En effet.
— Oui, j’étais inquiète pour vous, répéta-t-elle en fermant la porte de façon à ce qu’elles puissent parler en paix. Avez-vous remarqué que Sutton Chancellor était un endroit dangereux ?
— En tout cas, dangereux pour moi, repartit Tuppence.
— Oui, je sais. Vous avez eu de la chance que ce ne soit pas pire, mais… oui, je crois que je comprends.
— Vous savez quelque chose, suggéra Tuppence. Vous savez quelque chose à propos de cette histoire, n’est-ce pas ?
— En un sens, oui, répondit Emma Boscowan, et en un sens, non. Il est des événements que l’on pressent, comprenez-vous. Et quand ils se réalisent, on est pris d’inquiétude. Toute cette histoire de gangsters, de vols organisés à grande échelle, c’est tellement extraordinaire… Cela paraît sans rapport aucun avec…
Elle s’interrompit brusquement.
— Ce que je veux dire, se reprit-elle, c’est qu’au contraire cela n’a rien d’extraordinaire du tout. C’est une de ces choses comme il s’en passe… comme il s’en est toujours passé, en vérité. Mais aujourd’hui, tout est si bien organisé – à la manière de véritables entreprises – que ce n’est pas le côté criminel le plus dangereux, mais l’autre… La difficulté, voyez-vous, c’est de comprendre exactement où est le danger et comment s’en préserver. Soyez prudente, Mrs Beresford, soyez très prudente. Vous êtes de celles qui foncent sur l’obstacle, mais dans le cas présent, je ne vous le conseillerais pas.
— Quelqu’un a dit à ma vieille tante, répondit Tuppence, ou plutôt à la vieille tante de Tommy, que la maison de retraite où elle est morte abritait une meurtrière.
Emma hocha lentement la tête.
— Il s’est produit deux décès dans cette maison, poursuivit Tuppence, que le médecin n’est pas disposé à accepter.
— C’est ce qui vous a lancée sur la piste ?
— Non, j’avais démarré avant.
— Si vous en avez le temps, dit Emma Boscowan, pourriez-vous me raconter – aussi vite que possible parce que nous pouvons être interrompues d’un moment à l’autre – ce qui s’est passé dans cette maison de retraite qui vous a mis la puce à l’oreille ?
— Oui, je peux le faire très vite, répondit Tuppence qui entreprit aussitôt de lui résumer les événements.
— Je vois, dit Emma Boscowan. Et vous ignorez où se trouve maintenant cette vieille dame, cette Mrs Lancaster ?
— Oui, je l’ignore.
— Vous pensez qu’elle est morte ?
— Je pense que ce n’est pas impossible.
— Parce qu’elle savait quelque chose ?
— Oui. Elle savait quelque chose. À propos d’un meurtre. D’une enfant assassinée, peut-être.
— À mon avis, vous vous trompez à ce sujet, remarqua Mrs Boscowan. L’enfant a sans doute été mêlée à l’histoire et elle aura tout confondu. Votre vieille dame, j’entends. Elle a associé l’enfant à quelque chose d’autre, à une autre espèce de meurtre.
— C’est possible, évidemment. Les vieilles gens ont tendance à tout mélanger. Mais il a bien été question ici d’un assassin de fillettes, non ? Du moins c’est ce que m’a dit ma logeuse.
— Il y a eu plusieurs fillettes tuées dans la région, oui. Mais il y a très longtemps. Je ne sais pas au juste quand. Le pasteur n’en saura rien non plus. Il n’était pas ici, à l’époque. En revanche, miss Bligh y était. Oui, oui, elle y était certainement. Elle devait alors être toute jeune fille.
— Sans doute. Est-ce qu’elle a toujours été amoureuse de sir Philip Starke ? demanda Tuppence.
— Ah ! vous l’avez remarqué ? Je crois que oui. Elle l’idolâtre au-delà de toute expression. Nous l’avons compris tout de suite quand nous sommes arrivés, William et moi.
— Qu’est-ce qui vous avait amenés ici ? Avez-vous vécu dans la Maison du Canal ?
— Non, jamais. William aimait la peindre et il l’a fait plusieurs fois. Qu’est-il arrivé au tableau que votre mari m’a montré ?
— Il l’a ramené chez nous, répondit Tuppence. Il m’a raconté ce que vous lui avez dit à propos de la barque… que ce n’était pas votre mari qui l’avait peinte… la barque baptisée Waterlily…
— Non, ce n’est pas lui. La dernière fois que j’ai vu ce tableau, elle n’y était pas. Quelqu’un d’autre en est l’auteur.
— Et l’a appelée Waterlily. Et un homme qui n’existe pas, le commandant Waters, a écrit au sujet de la tombe d’une enfant, d’une fillette appelée Lilian, mais aucune fillette n’était enterrée là, et le cercueil était rempli du fruit d’un énorme cambriolage. La barque, sur le tableau, devait être un message… un message indiquant où le butin était caché. Tout cela semble bien se rattacher au crime…
— On dirait, oui. Mais on ne peut pas être sûr de…
Emma Boscowan s’interrompit brusquement.
— Elle vient. Allez dans la salle de bains, dit-elle précipitamment.
— Qui ?
— Nellie De-quoi-j’me-mêle… Vite ! allez-y… et mettez le verrou.
— C’est simplement une agitée, lança Tuppence en disparaissant dans la salle de bains.
— Un petit peu plus que ça, rectifia Mrs Boscowan.
Miss Bligh ouvrit la porte et entra vivement, prête à offrir ses services.
— Ah ! j’espère que vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait ? demanda-t-elle. Il y avait du savon et des serviettes propres ? C’est Mrs Copleigh qui s’occupe du ménage du pasteur, mais en réalité je suis obligée de tout contrôler.
Mrs Boscowan et miss Bligh redescendirent ensemble. Tuppence les rejoignit au moment où elles entraient dans le salon. En la voyant, sir Philip Starke se leva, lui désigna son propre fauteuil et s’assit à côté d’elle :
— Vous êtes bien installée, Mrs Beresford ?
— Oui, merci. C’est très confortable.
— J’ai été désolé d’apprendre que vous aviez eu un accident, dit-il. C’est bien triste, de nos jours, tous ces accidents qui se produisent…
Malgré des accents lointains d’outre-tombe, sa voix, sans timbre et pourtant curieusement profonde, ne manquait pas d’un certain charme. Tandis qu’il promenait son regard sur elle, Tuppence songeait : « Il est en train de m’examiner comme je l’examine de mon côté. » Elle jeta un coup d’œil à Tommy mais celui-ci bavardait avec Emma Boscowan.
— Qu’est-ce qui vous a amenée à Sutton Chancellor, Mrs Beresford ?
— Oh ! nous cherchons vaguement une maison à la campagne, répondit Tuppence. Comme mon mari était allé participer à je ne sais quel congrès, j’ai eu envie de venir faire un tour dans la région, histoire de voir ce qu’on pouvait y trouver et à quel prix.
— J’ai entendu dire que vous étiez allée visiter la maison près du canal ?
— Oui, c’est exact. Je l’avais aperçue du train, un jour. Elle est très jolie à voir… de l’extérieur.
— Oui. Cela dit, elle doit avoir besoin de pas mal de réparations, même à l’extérieur. Je pense au toit par exemple. Et elle est moins jolie de l’autre côté, n’est-ce pas ?
— Oui. Ils ont eu une curieuse façon de la diviser.
— Ma foi, les gens n’ont pas tous les mêmes idées, n’est-ce pas ? répliqua Philip Starke.
— Vous n’y avez jamais vécu vous-même ? demanda Tuppence.
— Non, non, jamais. Ma propre maison a brûlé, il y a déjà bien des années. Mais il en reste une partie intacte. Vous avez dû la voir, ou on a dû vous la montrer. Elle est un peu plus haut, sur la colline. Du moins sur ce qu’ils appellent dans le coin une colline. Elle n’a jamais rien eu d’extraordinaire. Mon père l’a fait construire vers 1890. Un magnifique manoir. Avec des boiseries gothiques, des papiers gaufrés et un petit côté château de Balmoral. Il y a quarante ans, les architectes en frémissaient d’horreur, mais ils ont aujourd’hui tendance à admirer de nouveau cette esthétique. Il s’y trouvait tout ce qui convient à la « demeure d’un homme de bien », poursuivit-il d’un ton ironique : une salle de billard, une pièce réservée au petit déjeuner, un boudoir pour les dames, un fumoir pour les hommes, une salle à manger monumentale, une salle de bal, environ quatorze chambres à coucher, et probablement quatorze domestiques pour s’en occuper.
— On dirait qu’elle ne vous a jamais beaucoup plu.
— En effet. Et mon père en a été très déçu. C’était un industriel qui avait très bien réussi et il espérait que je marcherais sur ses traces. Mais tel n’a pas été le cas. Il s’est néanmoins montré très généreux à mon égard. Il m’a attribué un revenu, ou une allocation comme on disait alors, et m’a laissé aller mon propre chemin.
— J’ai entendu dire que vous étiez botaniste.
— Oui, c’était l’un de mes dadas favoris. J’allais chercher des fleurs sauvages, dans les Balkans surtout. Êtes-vous jamais allée chercher des fleurs sauvages dans les Balkans ? C’est pour elles un endroit d’élection.
— Cela paraît très tentant. Et vous êtes revenu vivre ici ensuite ?
— Il y a longtemps que je n’y vis plus. En fait, depuis la mort de ma femme.
— Oh ! fit Tuppence, un peu embarrassée. Oh ! je suis… je suis désolée.
— Cela fait longtemps, maintenant. Elle est morte avant la guerre. En 1938. C’était une très belle femme, ajouta-t-il.
— Vous avez des photos d’elle, ici ?
— Oh ! non. La maison est vide. Tous les meubles, objets et tableaux ont été entreposés dans un garde-meubles. Il ne reste qu’une chambre à coucher, un bureau et un salon pour mes représentants ou pour moi-même quand des problèmes avec la propriété exigent ma présence.
— Elle n’a jamais été vendue ?
— Non. Il a bien été question d’une exploitation des terres. Mais je ne sais pas… Ce n’est pas que j’y sois particulièrement attaché. Mon père avait dans l’idée de créer une espèce de domaine féodal. Je devais lui succéder, puis mes enfants après moi et ainsi de suite. Mais Julia et moi n’avons jamais eu d’enfant, ajouta-t-il après un silence.
— Ah ! fit doucement Tuppence. Je comprends.
— Je n’ai donc aucune raison de venir ici. Et en fait, j’y viens très rarement. Nellie De-quoi-j’me-mêle fait le nécessaire. Elle a été la plus merveilleuse des secrétaires et elle s’occupe aujourd’hui encore de mes affaires.
— Vous n’y venez jamais et pourtant vous ne voulez pas la vendre ?
— J’ai une excellente raison de ne pas le faire, répondit Philip Starke.
Un léger sourire éclaira ses traits austères :
— Après tout, j’ai peut-être quand même hérité un peu du sens des affaires de mon père. La terre, comprenez-vous, est un meilleur investissement que tout ce que je pourrais faire de l’argent si je la vendais. Elle prend de la valeur chaque jour. Dans quelque temps, qui sait, on construira peut-être ici une immense cité-dortoir à la nouvelle mode.
— Et alors vous serez riche ?
— Alors, je serai encore plus riche que maintenant, répondit sir Philip. Je suis déjà très suffisamment riche.
— À quoi passez-vous votre temps ?
— Je voyage, et j’ai des intérêts à Londres. Une galerie d’art, par exemple. Je suis sur le point de devenir marchand de tableaux. Tout cela occupe le temps… en attendant que la main du destin vienne se poser sur votre épaule pour vous signifier : « L’heure a sonné du grand Départ ! »
— Ne dites pas ça, frémit Tuppence. Cela… cela me donne le frisson.
— Ne frissonnez pas, Mrs Beresford. Je pense que vous allez avoir une vie très longue et très heureuse.
— Ma foi, je suis très heureuse pour l’instant, reconnut Tuppence. Mais tous les ennuis, toutes les peines, toutes les douleurs des vieux m’attendent. Je vais devenir sourde, aveugle, arthritique, et je ne sais quoi encore.
— Vous en souffrirez sans doute moins que vous ne le craignez. Si je peux me permettre de le formuler sans me montrer indiscret, vous paraissez très heureux ensemble, votre mari et vous.
— Oh ! c’est vrai. La vie n’a sans doute rien à vous offrir de meilleur qu’un heureux mariage, non ?
Elle regretta aussitôt ces paroles qu’elle s’en voulait d’avoir prononcées devant un homme qui avait visiblement souffert de longues années, et souffrait peut-être encore, de la perte d’une épouse aimée.