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CHAPITRE II

Tuppence Poursuit Ses Recherches

CHAPITRE II
TUPPENCE POURSUIT SES RECHERCHES

 

— J'espère que je ne vous dérange pas, dit Mrs. Beresford. J'avais songé à vous téléphoner, pour le cas où vous seriez sortie, mais comme il ne s'agit de rien d'important, je peux revenir plus tard si vous le préférez.

— Mais pas du tout ! Je suis ravie de vous voir, chère madame.

Mrs. Griffin se redressa un peu dans son fauteuil, afin de s'installer plus confortablement, et elle leva les yeux vers le visage de sa visiteuse.

— Vous savez, c'est un grand plaisir pour nous lorsque nous avons des nouveaux venus au village. Nous sommes tellement habitués à nos voisins que nous sommes toujours heureux de faire de nouvelles connaissances. J'espère que vous accepterez de venir dîner avec votre mari, un de ces soirs. Mais je ne sais pas à quelle heure rentre Mr. Beresford. Car il se rend à Londres presque tous les jours, si je ne me trompe.

— C'est très aimable à vous, Mrs. Griffin. Et j'espère que vous viendrez aussi nous rendre visite lorsque nous serons tout à fait installés. Je crois toujours que je vais en avoir fini avec mes rangements, mais il reste sans cesse quelque chose à faire.

— Il en est régulièrement ainsi quand on emménage dans une nouvelle maison.

Tuppence savait que Mrs. Griffin avait quatre-vingt-quatre ans. Mais la position très droite qu'elle adoptait dans son fauteuil, afin de soulager quelque peu les douleurs dues à ses rhumatismes, la faisait paraître beaucoup plus jeune, en dépit de son visage sillonné de rides et de ses cheveux blancs coquettement surmontés d'une écharpe de dentelle nouée derrière la tête. Elle portait des lunettes à double foyer, utilisait parfois un appareil contre la surdité, mais elle était encore remarquablement alerte et paraissait fort capable de devenir centenaire.

— Qu'avez-vous fait, ces temps derniers ? demanda-t-elle. Dorothy – je veux parler de Mrs. Rigers – m'a dit que vous aviez les électriciens chez vous. J'espère que vous en êtes maintenant débarrassés. Vous savez, Dorothy était autrefois ma femme de chambre, et elle vient encore deux fois par semaine pour faire le ménage.

— Oui, Dieu merci, les électriciens sont finalement partis. Je craignais toujours de tomber dans les trous qu'ils avaient faits dans le plancher.

Tuppence se tut pour reprendre au bout d'un instant.

— Vous allez trouver stupide ce que je vais vous dire, mais je suis en train de me poser des tas de questions. Quand nous avons acheté la maison, il s'y trouvait quelques meubles, ainsi que des livres – surtout de nombreux ouvrages pour enfants –, parmi lesquels j'ai déniché plusieurs de mes vieux amis.

— Et j'imagine que vous avez dû prendre grand plaisir à les relire. Le Prisonnier de Zenda, peut-être. Ma grand-mère l'aimait bien, et je l'ai lu moi-même autrefois. Le premier ouvrage romanesque, je crois, que l'on nous permettait. À cette époque-là, on n'était pas très partisan de laisser des romans entre les mains des jeunes filles. En ce qui me concerne, je me rappelle qu'il m'était formellement interdit d'en lire pendant la matinée. Je pouvais lire des ouvrages historiques, des choses sérieuses, mais les romans n'étant que pure distraction, je ne pouvais y toucher que pendant l'après-midi.

— J'ai connu cela, moi aussi, répondit Tuppence en souriant. Je disais donc que j'ai trouvé dans notre maison un certain nombre de livres. Des ouvrages de Mrs. Molesworth…

— J'aimais beaucoup La Ferme des Quatre-Vents.

— Il se trouve dans mon stock, ainsi que bien d'autres, de différents auteurs. Et lorsque je suis parvenue à la dernière étagère, j'ai découvert ceci.

Mrs. Beresford tira de son sac un petit paquet enveloppé dans du papier brun.

— C'est un album d'anniversaire, expliqua-t-elle. Et j'y ai relevé votre nom de jeune fille, que vous m'aviez appris il y a quelque temps. Winifred Morrison, n'est-ce pas ?

— C'est bien cela.

— Je me suis alors demandé s'il ne vous ferait pas plaisir de le voir, et je vous l'ai apporté. Plusieurs de vos amies ont peut-être inscrit leur nom dans ces pages.

— C'est très aimable de votre part, et je serai heureuse de le feuilleter. Quand on est vieux, il est amusant – et très émouvant aussi – de revoir toutes ces choses du temps passé. Je vous remercie d'avoir eu une pensée aussi touchante.

— Malheureusement, il n'est plus en très bon état, reprit Tuppence en tendant l'album à la vieille dame.

— Toutes les filles avaient un album d'anniversaire, à l'époque de ma jeunesse. Nous inscrivions notre nom dans les livres de nos amies, et elles inscrivaient le leur dans le nôtre. Ensuite, cette coutume s'est perdue, et je crois bien que cet album-ci doit être un des derniers.

Mrs. Griffin se mit à tourner lentement les pages.

— Mon Dieu, murmura-t-elle, les souvenirs que cela me rappelle ! Helen Gilbert… Daisy Sherfield… Je me souviens très bien d'elle. Elle avait dans la bouche un appareil destiné à redresser ses dents, et elle l'enlevait constamment, prétendant qu'elle ne pouvait le supporter… Edie Crone… Margaret Dickson. La plupart d'entre elles avaient une belle écriture. Pas comme celle des filles d'aujourd'hui. Quand je reçois des lettres de mes petites-nièces, j'ai un mal fou à les déchiffrer. Ça ressemble à des hiéroglyphes. Mollie Short. Ah oui. Elle bégayait légèrement.

Tuppence se demanda si ce qu'elle allait dire ne constituait pas un manque de tact.

— J'imagine que beaucoup d'entre elles doivent maintenant… Je veux dire…

— Vous pensez que beaucoup sont mortes. Eh oui. Vous avez raison. La plupart. Pas toutes, cependant. Certaines sont encore en vie, mais elles ne sont plus dans la région, bien sûr, car elles se sont mariées et sont parties vivre ailleurs. Plusieurs sont même allées au-delà des mers. Oui, tout cela est très émouvant.

— Je suppose qu'il ne restait déjà plus de Parkinson, à cette époque ? Je n'ai vu ce nom nulle part.

— Non. Les Parkinson, c'était encore plus tôt. Y a-t-il quelque chose que vous désiriez savoir à leur sujet ?

— Oh ! ce n'est que pure curiosité. L'autre jour, en parcourant les allées du cimetière, je me suis arrêtée devant une tombe portant le nom d'Alexandre Parkinson, et j'ai remarqué qu'il était mort très jeune.

— C'est vrai. Il est bien triste qu'il ait disparu ainsi. C'était, paraît-il, un garçon fort intelligent et pour qui on espérait un avenir brillant. Il n'est pas mort de maladie à proprement parler. Je crois qu'il a mangé, au cours d'un pique-nique, quelque chose qui l'a empoisonné. C'est Mrs. Henderson qui me l'a raconté. Elle se souvient des Parkinson.

— Mrs. Henderson ?

— Vous ne devez pas la connaître. Elle vit à Meadowside. C'est une maison de retraite qui se trouve à une dizaine de milles d'ici. Vous devriez aller lui rendre visite. Elle vous raconterait un tas de choses sur la maison que vous avez achetée. Elle est plus âgée que moi, bien qu'elle fût la benjamine d'une nombreuse famille. Elle était gouvernante, à une certaine époque, chez Mrs. Beddingfield, qui habitait alors Le Nid d'Hirondelle. C'est ainsi que s'appelaient alors Les Lauriers. Elle adore parler du passé. Oui, je crois que vous devriez aller la voir.

— Elle n'aimerait peut-être pas…

— Oh mais si ! Je suis sûre qu'elle serait ravie. Dites-lui que vous venez de ma part. Elle se souvient de moi et de ma sœur Rosemary. Vous pourriez aussi faire la connaissance de Mrs. Henley, qui vit aux Pommiers. C'est une autre maison de retraite. Pas tout à fait de la même classe, mais très bien tenue tout de même. Je suis certaine que tout le monde serait heureux de votre visite. Vous savez, tout ce qui rompt la monotonie quotidienne est agréable aux personnes âgées.

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