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LA DAME RICHE


La carte de Mrs. Abner Rymer fut remise à Mr. Parker Pyne. Ce nom lui était connu et il leva les sourcils… Un instant plus tard, la cliente était introduite dans le cabinet du détective.

C’était une grande femme, fortement charpentée, au corps peu harmonieux. Sa robe de velours et son beau manteau de fourrure ne lui conféraient aucune élégance. Elle avait de grandes mains aux lourdes jointures, le visage large, haut en couleur. Ses cheveux noirs étaient coiffés à la dernière mode et son chapeau s’ornait d’aigrettes.

Elle se laissa tomber sur une chaise, inclina très légèrement la tête et dit d’un ton rude :

— Bonjour ! Si vous savez votre métier, vous me direz comment je puis dépenser mon argent !

— Voilà qui est original, murmura Parker Pyne. Peu de gens trouvent que c’est difficile… Est-ce vraiment votre cas, madame ?

— Oui. J’ai trois manteaux de fourrure, un tas de robes venant de Paris et le reste. Je possède une belle auto, une maison dans Park Lane, un yacht… mais je n’aime pas naviguer. J’emploie plusieurs domestiques chics qui me tournent en ridicule. J’ai voyagé, visité des pays étrangers… et je ne sais plus que faire…

— Il y a les hôpitaux, dit le détective.

— Comment ? Vous voulez parler de donations ? Non : cet argent a été durement gagné et si vous croyez que je vais le jeter au vent, vous n’y êtes pas ! Je veux le dépenser mais en tirer de l’agrément. Si vous me donnez une bonne idée, vous serez bien payé.

— C’est intéressant… Vous n’avez pas parlé d’une propriété de campagne ?

— J’avais oublié : j’en ai une mais je m’y ennuie à mourir.

— Donnez-moi d’autres détails : votre cas n’est pas facile à résoudre.

— Volontiers : je n’ai pas honte de mon origine. Étant jeune j’ai travaillé dans une ferme, travaillé sans arrêt ; puis j’ai fait la connaissance d’Abner qui était ouvrier dans une usine ! Il m’a courtisée pendant huit ans, puis je l’ai épousé.

— Avez-vous été heureuse ?

— Oui. Abner était très bon pour moi ; mais nous avions du mal à vivre. Il a été deux fois en chômage et les enfants s’annonçaient ; nous en avons eu quatre, trois garçons et une fille, mais aucun n’a atteint l’âge adulte… peut-être la vie m’eût-elle paru différente autrement… – (Son visage prit une expression plus douce, ce qui la rajeunit.) – Abner avait les poumons faibles et n’a pas fait la guerre ; mais il réussissait dans son métier. Il est devenu contremaître et a inventé un procédé de fabrication. Je dois dire que ses chefs ont été généreux ; on lui a donné une jolie somme qu’il a consacrée à une autre invention, ce qui a fait entrer beaucoup d’argent chez nous. Il est devenu patron, a employé des ouvriers, acheté deux affaires qui périclitaient et les a relevées. Le reste a été facile ; l’argent coulait à flots… il coule encore.

« Au début, j’étais ravie : j’avais une maison, une salle de bain, des domestiques ; je n’étais plus obligée de faire la cuisine, de nettoyer, de laver. Assise dans le salon, le dos appuyé sur des coussins en soie, je sonnais pour demander le thé… comme une comtesse ! Puis, nous sommes venus à Londres. Nous sommes allés à Paris, sur la Côte d’Azur ; j’étais habillée par de grands couturiers !

— Et ensuite ?

— Je suppose que nous nous y sommes habitués car, au bout d’un certain temps, cela ne nous a plus fait plaisir ! Il y avait des jours où aucun menu ne nous tentait et où un bain paraissait bien suffisant. Ensuite, la santé d’Abner est devenue mauvaise. Nous avons payé des médecins qui ont tout essayé ; cela n’a servi à rien… il est mort, encore jeune ; il n’avait que quarante-trois ans.

Parker Pyne prit un air compatissant. Mrs. Rymer continua :

— Il y a cinq ans de cela et l’argent continue d’affluer. Il est navrant de ne pas en faire usage ; mais, ainsi que je vous ai dit, je n’ai plus rien à désirer.

— En d’autres termes, vous vous ennuyez ?

— Oui. Je n’ai pas d’amis. Mes nouvelles relations veulent me gruger et se moquent de moi derrière mon dos. Les anciennes me renient car mon luxe les gêne… Pouvez-vous m’aider ?

— Peut-être, répondit Parker Pyne lentement. Ce sera difficile mais je crois que j’aurai une chance de réussite et que je vous rendrai la joie de vivre.

— Par quel moyen ? interrogea-t-elle sèchement.

— C’est mon secret. Je ne divulgue jamais ma méthode d’avance. Voulez-vous essayer ? Je ne vous garantis par le succès mais je pense vraiment l’obtenir.

— Combien cela me coûtera-t-il ?

— Je serai obligé d’employer un système particulier qui sera cher. Je vous demanderai mille livres sterling, payables d’avance.

— Vous y allez fort ! Enfin, j’accepte car j’ai l’habitude de payer de gros prix. Seulement, je tiens à en avoir pour mon argent.

— N’ayez pas peur !

— Je vous enverrai un chèque ce soir, dit-elle en se levant. Je ne sais pas pourquoi j’ai confiance en vous ! On dit que les imbéciles se séparent facilement de leur argent… peut-être suis-je une sotte ! Vous avez de l’aplomb d’annoncer dans tous les journaux que vous rendez les gens heureux !

— Ces annonces me coûtent cher et si elles se montraient inexactes, cet argent serait perdu. Je sais d’où viennent les chagrins et, par conséquent, les dissiper.

Mrs. Rymer secoua la tête d’un air dubitatif et s’en alla, laissant derrière elle un parfum coûteux.

Le beau Claude Luttrell entra dans le bureau.

— Du travail pour moi ? demanda-t-il.

Le détective secoua la tête.

— Ce n’est pas aussi simple ; l’affaire est compliquée et il va nous falloir courir quelques risques. Nous allons employer des moyens peu courants.

— À l’aide de Mrs. Oliver ?

Parker Pyne sourit à cette allusion concernant la célèbre romancière.

— Non, répondit-il, car elle est beaucoup plus conventionnelle que nous. Je médite un coup hardi et audacieux. Vous pourriez téléphoner au docteur Antrobus.

— À Antrobus ?

— Oui, nous aurons besoin de lui.

 

Huit jours plus tard, Mrs. Rymer entrait à nouveau dans le cabinet de Mr. Parker Pyne ; celui-ci se leva et dit :

— Je vous assure que ce délai a été nécessaire. Il a fallu prendre diverses dispositions et je me suis assuré les services d’un homme remarquable qui a traversé la moitié de l’Europe pour venir.

— Ah ! dit-elle d’un air soupçonneux.

Elle n’oubliait pas qu’elle avait signé un chèque de mille livres qui avait été encaissé.

Parker Pyne appuya sur un bouton. Une jeune personne brune au type oriental, mais vêtue en infirmière parut.

— Est-ce que tout est prêt, sœur de Sara ?

— Oui. Le docteur Constantin attend.

— Qu’allez-vous faire ? interrogea Mrs. Rymer avec inquiétude.

— Vous mettre en contact avec la magie orientale, chère madame, répondit Parker Pyne.

Mrs. Rymer suivit l’infirmière à l’étage au-dessus. La pièce où elle entra n’avait aucune ressemblance avec les autres : des tentures somptueuses couvraient les murs qui étaient garnis de divans couverts de coussins brodés ; de somptueux tapis cachaient le parquet. Un homme se penchait sur une cafetière en métal ciselé.

— Le docteur Constantin, dit l’infirmière.

Il était vêtu à l’européenne, mais avait le visage basané, les yeux noirs et le regard perçant.

— Ah ! Voici la malade ? dit-il d’une voix basse et gutturale.

— Je ne suis pas malade, s’écria Mrs. Rymer.

— Pas de corps mais d’âme. Nous autres Orientaux savons guérir cela. Asseyez-vous et buvez une tasse de café.

Elle s’assit et accepta une petite tasse de l’odorant breuvage, tandis qu’elle buvait lentement, le médecin parlait :

— Ici, en Occident, on ne traite que le corps. C’est une erreur, le corps n’étant qu’un instrument sur lequel on joue. La mélodie peut être triste et fatigante ou, au contraire, gaie et entraînante, c’est cette dernière que je veux vous faire entendre. Vous avez de l’argent… vous le dépenserez et en serez contente. La vie vous paraîtra de nouveau agréable. C’est facile… facile… facile…

Une langueur s’empara de Mrs. Rymer ; elle aperçut le docteur et l’infirmière à travers un brouillard mais elle était heureuse et avait sommeil… le médecin devint très grand et le décor entier prit des proportions inhabituelles…

Constantin plongeait son regard dans le sien et répétait :

— Dormez ! Vos yeux se ferment, le sommeil est proche, dormez… dormez.

Les paupières de Mrs. Rymer s’abaissèrent et elle crut flotter dans un univers merveilleux…

Quand elle s’éveilla, il lui sembla qu’un temps fort long s’était écoulé. Elle se souvint vaguement de plusieurs incidents… de rêves étranges… d’une auto et de la belle infirmière brune penchée sur elle.

Enfin, elle était maintenant réveillée et couchée dans son lit. Mais était-ce le sien ? Elle n’en avait pas l’impression ! Son lit était beaucoup plus doux. De vagues souvenirs d’un passé lointain montèrent en elle… elle bougea et le lit grinça, ce qui n’arrivait jamais dans sa maison de Park Lane.

Elle regarda autour d’elle : décidément, elle n’était pas chez elle. L’avait-on transportée dans un hôpital ? Non… Elle n’était pas non plus dans un hôtel… La pièce était nue et les murs étaient vaguement teintés de mauve. Il y avait une table en sapin avec une cuvette et un pot à eau, une commode en bois blanc, une malle très ordinaire, des vêtements inconnus pendus à des patères. Le lit était recouvert d’un édredon très reprisé…

— Où suis-je ? se demanda-t-elle.

La porte s’ouvrit, et une petite femme replète entra. Elle avait des joues rouges, un air de bonne humeur. Ses manches étaient roulées jusqu’aux coudes et un grand tablier l’enveloppait.

— Ah ! s’écria-t-elle, elle est éveillée ! Entrez, docteur…

Mrs. Rymer ouvrit la bouche dans l’intention de protester… mais elle se tut car l’homme qui suivit la grosse inconnue ne ressemblait en rien à l’élégant docteur Constantin : c’était un vieillard voûté qui portait de grosses lunettes.

— Cela va mieux, dit-il en tâtant le pouls de Mrs. Rymer. Vous serez bientôt guérie, mon enfant.

— Que m’est-il arrivé ? demanda-t-elle.

— Vous avez eu une espèce d’attaque et avez perdu connaissance pendant deux jours. Ce n’est pas grave.

— Vous nous avez fait une belle peur, Anna, ajouta la femme. Vous battiez la campagne et vous racontiez des choses extraordinaires…

— Oui, oui, Mrs. Gardner, interrompit le médecin. Mais il ne faut pas agiter la malade. Vous serez bientôt debout, ma petite.

— Ne vous inquiétez pas pour votre travail, Anna, reprit Mrs. Gardner. Mrs. Roberts est venue me donner un coup de main et tout s’est bien passé. Restez tranquille et guérissez, ma chère !

— Pourquoi m’appelez-vous Anna ?

— C’est votre nom, répondit la bonne femme étonnée.

— Pas du tout. Je m’appelle Amélia Rymer. Mrs. Abner Rymer !

Mrs. Gardner et le médecin échangèrent un regard.

— Restez couchée, dit la première.

— Oui, oui, ajouta le docteur. Surtout ne vous tourmentez pas !

Ils sortirent, et elle demeura étendue, fort intriguée. Pour quel motif la nommait-on Anna et pourquoi ces deux personnes avaient-elles échangé ce regard gaiement incrédule lorsqu’elle avait dit son nom ? Où était-elle ? Que s’était-il passé ?

Mrs. Rymer se glissa hors du lit ; elle vacillait un peu mais se dirigea lentement vers la petite lucarne et regarda. Elle aperçut… une cour de ferme ! Absolument stupéfaite, elle regagna le lit. Que faisait-elle dans cette maison inconnue ?

Mrs. Gardner reparut portant un bol de soupe sur un plateau, et Mrs. Rymer l’interrogea :

— Pourquoi suis-je ici ? Qui m’y a amenée ?

— Personne, ma chère. Vous habitez avec nous depuis cinq ans… et je ne me suis jamais doutée que vous aviez ce genre de crises !

— J’habite ici depuis cinq ans ?

— En effet ! Voyons, Anna, vous n’allez pas prétendre que vous ne vous souvenez de rien ?

— Je n’ai jamais vécu ici ! Je ne vous connais pas !

— Parce que vous avez été souffrante, vous avez oublié.

— Je n’ai jamais habité ici !

— Mais si !

Mrs. Gardner courut vers la commode et y prit une photographie encadrée, assez fanée, qu’elle apporta à la malade. Elle représentait un groupe de quatre personnes : un homme barbu, Mrs. Gardner elle-même, un grand garçon maigre qui souriait gaiement et une femme vêtue d’une cotonnade à fleurs et d’un grand tablier… Mrs. Rymer en personne !

Pendant qu’elle regardait la photo avec stupeur, Mrs. Gardner posa le bol de soupe à côté d’elle et sortit sans bruit.

Elle se mit à manger machinalement ; le potage était bon, épais, bien chaud… mais sa tête tournait ! Qui est-ce qui était folle ? Mrs. Gardner ou elle-même ? L’une des deux sûrement… Toutefois, il y avait le médecin…

— Je suis Amélia Rymer ! dit-elle à haute voix. J’en suis sûre et personne ne peut me soutenir le contraire !

Ayant achevé la soupe, elle remit le bol sur le plateau et un journal plié attira son regard. Elle le prit, regarda la date : 19 octobre. Quel jour était-elle allée au bureau de Mr. Parker Pyne ? Le 15 ou le 16… Donc, elle avait été malade pendant trois jours…

« Maudit médecin ! » pensa-t-elle avec colère.

Cependant, elle était un peu rassurée. Elle avait entendu parler de personnes qui ne s’étaient plus souvenues de leur nom pendant des années et redoutait que ce fût son cas. Elle se mit à tourner les pages du journal et, soudain, un paragraphe le frappa :

 

Mrs. Abner Rymer, veuve d’Abner Rymer, le « Roi du Bouton à tige » a été transportée hier dans une clinique privée pour maladies mentales. Depuis deux jours, elle prétendait être une domestique appelée Anna Moorhouse.

 

— Anna Moorhouse ! Voilà ! Je suppose qu’il s’agit d’une espèce de dédoublement ! Nous allons pouvoir tout arranger ! Mais si cet hypocrite de Parker Pyne s’est livré à une combinaison louche…

Au même instant le nom de Constantin lui sauta aux yeux dans un gros titre :

 

LES DÉCLARATIONS DU DOCTEUR CONSTANTIN

 

Au cours d’une conférence tenue hier soir par le docteur Claudius Constantin, à la veille de son départ pour le Japon, celui-ci a avancé de saisissantes théories. D’après lui, il est possible de prouver l’existence de l’âme en transférant celle-ci d’un corps dans un autre. Pendant ses expériences en Orient, il affirme avoir pu effectuer un double transfert : l’âme d’une personne hypnotisée, A, fut mise dans le corps de B et vice versa. En sortant du sommeil hypnotique, A déclara être B et B se crut devenue A.

Pour que l’expérience réussisse, il est nécessaire de trouver deux personnes présentant une grande ressemblance physique. Car, en ce cas, elles sont en rapports psychiques. Les jumeaux offrent la même particularité, mais on a découvert que deux êtres n’ayant aucun lien familial, appartenant à des milieux sociaux très différents et ayant les mêmes traits s’harmonisent entièrement.

 

Mrs. Rymer rejeta le journal et s’écria :

— Le misérable ! Le coquin !

Elle comprenait tout ! On avait formé l’affreux projet de s’emparer de sa fortune ! Cette Anna Moorhouse était un jouet aux mains de Parker Pyne… elle était peut-être innocente mais lui et Constantin avaient monté cette fantastique affaire !

Elle allait dénoncer ces bandits ! Les faire condamner ! Elle raconterait partout…

L’indignation de Mrs. Rymer se calma car elle se rappelait le premier article : Anna Moorhouse n’était pas un instrument docile ; elle avait protesté, s’était nommée… et alors ?

« La malheureuse est enfermée dans un asile de fous ! » pensa Mrs. Rymer en frémissant.

Un asile ! Une fois entrée, on n’en sortait jamais et plus on protestait, moins on était écoutée ! Elle ne voulait pas courir pareil danger. La porte s’ouvrit et Mrs. Gardner entra.

— Ah ! bien, dit-elle, vous avez mangé votre soupe. Vous ne tarderez pas à guérir.

— Quel jour suis-je tombée malade ?

— Attendez… il y a trois jours, mercredi 15… vers quatre heures de l’après-midi.

— Vraiment ? répondit Mrs. Rymer d’un ton pénétré.

C’était le jour et même l’heure où elle s’était retrouvée en présence du docteur Constantin.

— Vous vous êtes affaissée sur une chaise et vous avez dit : « Oh ! j’ai sommeil ! » Puis vous vous êtes endormie ! Nous vous avons couchée, nous avons appelé le docteur… et voilà !

— Je suppose que, sauf en me regardant, vous ne pourriez pas dire qui je suis ? hasarda Mrs. Rymer.

— Vous êtes drôle ! Comment reconnaître quelqu’un autrement que par sa figure ? Ah ! il y a aussi votre marque de naissance…

— Ma marque de naissance ? fit vivement Mrs. Rymer qui savait n’en pas avoir.

— Oui, cette fraise sous votre coude droit. Vous vous rappelez bien…

« Je tiens une preuve », pensa la pauvre femme qui retroussa la manche de la chemise de nuit… la fraise parut.

Elle éclata en sanglots.

Quatre jours plus tard, elle se leva. Elle avait formé plusieurs projets et les avait tous écartés.

Elle pouvait faire lire l’article du journal à Mrs. Gardner et à son médecin, leur expliquer… Mais elle était sûre qu’ils ne la croiraient pas.

Elle pouvait aller au poste de police… Mais là encore, on ne la croirait pas !

Elle pouvait se rendre chez Parker Pyne : cette perspective lui plaisait ! D’abord elle serait satisfaite de dire à ce faux bonhomme ce qu’elle pensait de lui… Mais un obstacle insurmontable l’arrêta. Elle avait appris qu’elle se trouvait en Cornouailles et n’avait pas l’argent nécessaire pour aller à Londres : deux shillings et quatre pence dans un vieux porte-monnaie paraissaient représenter tout son avoir.

Aussi, au bout de quatre jours, Mrs. Rymer prit-elle une résolution héroïque : elle allait se plier à la situation, jouerait le rôle d’Anna Moorhouse puis, quand elle aurait gagné assez d’argent, elle irait à Londres et attaquerait l’escroc dans son repaire !

Une fois décidée, Mrs. Rymer accepta sa nouvelle vie avec bonne humeur. L’histoire se répétait car elle se rappelait sa lointaine jeunesse !

Tout d’abord le travail lui sembla dur après tant d’années de vie facile ; mais au bout de la première semaine, elle reprit les habitudes de la ferme.

Mrs. Gardner était une brave créature au caractère égal. Son mari, robuste et taciturne, était très bon. Le grand garçon maigre de la photo n’était plus là ; il avait été remplacé par un autre ouvrier agricole, un brave géant de quarante-cinq ans, pas bavard et pas très malin mais dont les yeux bleus brillaient gentiment.

Le temps passa et, enfin, Mrs. Rymer se trouva posséder assez d’argent pour aller à Londres… mais elle remit son voyage.

Elle avait encore le temps et n’était pas rassurée au sujet des asiles d’aliénés. Parker Pyne était adroit, il la ferait enfermer comme folle par un médecin complice et nul ne saurait ce qu’elle deviendrait.

« De plus, pensait-elle, un changement d’air fait du bien. »

Elle se levait tôt et travaillait dur. Joe Welsh, l’ouvrier, tomba malade cet hiver-là et elle le soigna aidée de Mrs. Gardner.

Le printemps vint ; il y avait des fleurs dans les prés et l’air était doux. Joe aidait Anna dans son travail et elle reprisait le linge du brave garçon. Le dimanche, ils allaient parfois se promener. Joe était veuf depuis quatre ans et avouait qu’il avait, en conséquence, bu parfois un peu trop. Mais il n’allait plus à l’auberge et il fit l’emplette de vêtements neufs. Le ménage Gardner riait sous cape.

Anna taquinait Joe qui ne s’en formalisait pas ; il semblait timide mais ravi.

L’été succéda au printemps et se montra fertile. Tous travaillèrent avec ardeur. Puis les récoltes furent faites et les feuilles des arbres tournèrent au rouge.

 

Le 8 octobre, Anna, qui coupait des choux, leva la tête et vit Mr. Parker Pyne accoudé à la barrière.

— Vous ! s’écria-t-elle, espèce de…

Il lui fallut un certain temps pour exprimer son opinion et, lorsqu’elle s’arrêta, elle était hors d’haleine. Parker Pyne souriait aimablement.

— Je suis bien de votre avis, répondit-il.

— Oui, répéta Mrs. Rymer, vous êtes un fourbe et un menteur, avec votre Constantin, votre hypnotisme… et cette malheureuse Anna Moorhouse, enfermée avec des dingues !

— Là, vous me jugez mal ! Anna Moorhouse n’est pas dans un asile… parce qu’elle n’a jamais existé !

— Vraiment ? J’ai vu sa photo !

— Elle était truquée ! C’est très facile.

— Et les articles du journal ?

— Le numéro était également truqué de manière à vous convaincre.

— Et ce misérable docteur Constantin ?

— Son rôle a été joué par un mien ami qui a grand talent d’acteur.

Mrs. Rymer haussa les épaules.

— Vous allez prétendre aussi que je n’ai pas été hypnotisée ?

— Pas en réalité. Votre café contenait une décoction de chanvre indien… après quoi, on vous a fait prendre d’autres somnifères pour vous conduire en auto jusqu’ici où vous vous êtes réveillée.

— Alors, Mrs. Gardner était complice ?

Le détective acquiesça.

— Je suppose que vous l’avez achetée ? Ou que vous lui avez raconté un tas de mensonges.

— Elle a confiance en moi car j’ai, autrefois, évité le bagne à son fils unique.

Le ton de Parker Pyne fit taire son interlocutrice sur ce point. Elle reprit :

— Et la marque en forme de fraise ?

Il sourit.

— Elle doit commencer à s’effacer, elle aura complètement disparu d’ici cinq mois.

— Mais pourquoi toute cette comédie ? Vous vous êtes moqué de moi, vous m’avez amenée ici pour me changer en servante… alors que j’avais tant d’argent en banque… Mais inutile de vous poser cette question, mon bon monsieur ! Vous avez dû vous servir et c’est pour cette raison…

— Il est exact, répondit Parker Pyne, que vous m’avez, étant sous l’influence d’une drogue, donné un pouvoir notarié et que pendant votre… absence, j’ai dirigé vos affaires financières, mais je puis vous affirmer, chère madame, qu’à l’exception des mille livres, pas un centime de votre argent n’est rentré dans ma poche. En réalité, grâce à d’heureux placements votre fortune s’est notablement accentuée.

— Alors, pourquoi… commença Mrs. Rymer.

— Je vais vous poser une question ? Vous êtes sincère et je suis sûr que vous me répondrez franchement : êtes-vous heureuse ?

— Heureuse ! Elle est bien bonne ! Une femme à laquelle on vole son argent peut-elle être heureuse ? Vous avez de l’aplomb !

— Vous êtes toujours en colère et cela se comprend ! Mais laissez mes torts de côté un moment : quand vous êtes venue me voir, il y a un an, vous étiez triste. L’êtes-vous encore ? Dans l’affirmative, je vous ferai toutes mes excuses et vous serez libre de me punir comme vous l’entendrez ; de surcroît, je vous rembourserai les mille livres que vous m’avez données. Voyons, madame, êtes-vous malheureuse ?

Mrs. Rymer le dévisagea, baissa les yeux et murmura :

— Non… je reconnais que je n’ai jamais été aussi heureuse que je le suis maintenant depuis la mort d’Abner. Je… je vais épouser un homme qui travaille ici, Joe Welsh. Nos bans seront publiés dimanche… ou plutôt, ils devaient être publiés…

— Évidemment, déclara Parker Pyne, tout est changé…

Mrs. Rymer rougit violemment, fit un pas en avant et s’écria :

— Que voulez-vous dire ? Supposez-vous que je deviendrais une grande dame si j’avais tout l’argent du monde ? Je ne tiens pas à en être une ! Ce sont des paresseuses ! Joe est assez bien élevé pour moi et moi pour lui. Nous nous convenons et nous serons heureux ! Quant à vous, l’intrigant, filez et ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas !

Il sortit un papier de sa poche, le lui tendit et déclara :

— Voici votre pouvoir. Dois-je le déchirer ? Je suppose que vous vous occuperez désormais de gérer votre fortune ?

Une expression étrange passa sur le visage de Mrs. Rymer qui repoussa le document :

— Gardez-le. Je vous ai dit des choses dures… et vous les méritiez en partie. Vous êtes astucieux mais je vous fais confiance. Déposez pour moi sept cents livres dans la banque, ici. Cela nous permettra d’acheter une ferme que nous avons en vue. Quant au reste… donnez-le aux hôpitaux.

— Vous n’allez pas leur faire cadeau de votre fortune entière ?

— Mais si. Joe est un bon et brave homme mais il est faible. Une aussi grosse somme le perdrait ; je l’ai corrigé de la boisson et je ne le laisserai pas retomber… Grâce au ciel, je sais ce que je veux ! Je ne vais pas permettre à l’argent de m’enlever le bonheur !

— Vous êtes une femme remarquable, dit Parker Pyne. Il n’y en a pas une sur mille qui agirait comme vous !

— Donc, une seule a du bon sens, répliqua Mrs. Rymer.

— Je vous tire mon chapeau, reprit le détective d’une voix profonde.

Il salua gravement et s’éloigna. Mrs. Rymer lui cria :

— Il ne faudra surtout pas que Joe l’apprenne !

Elle resta debout, éclairée par le soleil couchant, un gros chou bleu-vert entre les mains, la tête rejetée en arrière, les épaules bien droites… Une belle paysanne !

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