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L’EMPLOYÉ DE BUREAU


Mr. Parker Pyne se renversa dans son fauteuil tournant et contempla son visiteur d’un air pensif. Il avait en face de lui un homme de petite taille, de quarante-cinq ans environ, robuste, aux yeux mélancoliques et timides qui posait sur lui un regard inquiet, mais plein d’espoir.

— J’ai lu votre annonce dans le journal, dit-il.

— Vous avez des ennuis ?

— Non… pas précisément.

— Vous êtes malheureux ?

— Je ne puis le prétendre, car j’ai des raisons de remercier le sort.

— Nous en avons tous, déclara le détective. Mais c’est mauvais signe quand nous nous sentons obligés de l’avouer.

— C’est bien cela, répondit le petit homme. Vous avez fait mouche !

— Voulez-vous me donner des détails ?

— Je n’ai pas grand-chose à raconter : j’ai une situation, j’ai pu mettre un peu d’argent de côté, mes enfants sont en excellente santé.

— Alors, que désirez-vous ?

— Je… je ne sais pas ! (Il rougit et ajouta :) Cela doit vous paraître ridicule, monsieur…

— Pas du tout…

À l’aide de questions adroites, Parker Pyne obtint des précisions : Roberts était employé dans une firme connue et montait régulièrement en grade. Son ménage était heureux, mais sa femme et lui avaient dû peiner pour garder un aspect digne, faire instruire leurs enfants et les habiller convenablement ; grâce à des prodiges d’économie ils étaient arrivés à économiser chaque année quelques centaines de livres, bref, c’était l’histoire d’un incessant effort.

— Vous voyez ce qu’il en est, conclut Mr. Roberts. En ce moment ma femme est chez sa mère avec les deux gosses. Elle se repose un peu et les enfants s’amusent. Mais ma belle-mère ne peut me loger aussi et nous n’avons pas les moyens d’aller ailleurs. Étant seul, j’ai lu votre annonce qui m’a donné à réfléchir… J’ai quarante-huit ans… Il se passe des événements partout…

— En somme, dit le détective, vous voudriez mener une existence somptueuse pendant dix minutes ?

— Ce n’est pas tout à fait cela… toutefois… je serais heureux de sortir de l’ornière et, ensuite, j’y retournerais volontiers si je pouvais évoquer des souvenirs… Je crains que ce soit impossible, monsieur ? Je… je ne pourrais pas dépenser beaucoup.

— De quelle somme disposez-vous ?

— Je pourrais dépenser cinq livres sterling…

— Cinq livres, répondit Parker Pyne. Je crois que nous pourrions organiser quelque chose… Le danger vous effraie-t-il ?

Le visage blafard de Roberts se teinta de rouge.

— Le danger, monsieur ? Oh ! non, pas du tout – mais je n’ai jamais rien fait de dangereux.

— Revenez me voir demain et je vous dirai ce que je puis tenter.

Le Bon Voyageur est une petite hostellerie fréquentée seulement par des habitués qui n’aiment pas les inconnus. Parker Pyne y entra et fut reçu avec respect.

— Mr. Bonnington est-il ici ? interrogea-t-il.

— Oui, monsieur, à sa table habituelle.

— Bien, je vais le rejoindre.

Bonnington était un personnage d’aspect militaire, au visage calme.

— Holà, Parker, dit-il cordialement. Je ne vous vois presque jamais et j’ignorais que vous fréquentiez cette maison.

— J’y viens parfois, surtout quand je veux rencontrer un vieil ami.

— C’est de moi que vous parlez ?

— Oui. En réalité, Lucas, j’ai réfléchi à ce dont nous parlions l’autre jour.

— L’affaire Peterfield ? Avez-vous lu les dernières nouvelles dans les journaux ? Non, vous n’avez pas pu car elles ne seront divulguées que ce soir.

— Que s’est-il passé ?

— On a assassiné Peterfield la nuit dernière, annonça Bonnington qui mangeait paisiblement de la salade.

— Juste Ciel ! s’écria le détective.

— Oh ! je n’en suis pas étonné. Il était très entêté et n’a pas voulu nous écouter : il tenait à garder les plans par devers lui.

— Les lui a-t-on volés ?

— Non, une voisine était venue lui apporter une recette pour la cuisson du jambon. Le professeur, distrait comme toujours, a mis cette recette dans son coffre-fort et les plans dans la cuisine !

— C’est une chance !

— À peu près providentielle. Toutefois, je ne sais toujours pas quel est celui qui les portera à Genève. Maitland est à l’hôpital, Carslake à Berlin. Moi, je ne puis m’absenter… il ne reste que le jeune Hooper…

Bonnington regarda son ami qui demanda :

— Vous n’avez pas changé d’avis ?

— Non. On l’a acheté, j’en suis sûr. Je n’ai aucune preuve mais je sais reconnaître un traître. Pourtant je veux que ces papiers atteignent Genève. Pour la première fois, une invention ne sera pas vendue à une autre nation ; elle lui sera donnée de plein gré ! Jamais on n’a fait un geste plus habile pour assurer la paix et il faut qu’il réussisse… Or, Hooper est vendu ; on apprendrait qu’il a été drogué dans le train ou, s’il prend l’avion, celui-ci atterrira à un endroit convenu ! Seulement, je ne puis l’écarter ! Question de discipline ! C’est pourquoi, je vous en ai parlé l’autre jour.

— Vous m’avez demandé si je connaîtrais un messager…

— Oui ; j’ai pensé que parmi vos clients, vous aviez peut-être un casse-cou prêt à la bagarre. Si moi j’envoyais quelqu’un il aurait de grandes chances de ne pas s’en tirer ! Tandis que votre homme ne serait probablement pas soupçonné. Toutefois il lui faudrait du nerf !

— Je crois avoir ce qu’il vous faut.

— Grâce au Ciel, il y a donc encore des types qui acceptent de courir des risques ! Est-ce convenu ?

— Oui, répondit Parker Pyne.

 

Le détective résumait ses instructions :

— Est-ce clair ? Vous voyagerez dans un wagon-lit de première classe pour Genève, après avoir quitté Londres à vingt-deux heures quarante-cinq par Folkestone et Boulogne. C’est à Boulogne que vous prendrez votre wagon-lit ; vous serez à Genève le lendemain matin, à huit heures. Voici l’adresse où vous devez vous rendre : apprenez-la par cœur et je la détruirai ensuite. Puis vous irez à l’hôtel que voici et vous y attendrez d’autres directives. Je vais vous remettre une somme suffisante en billets français et suisses et en monnaie. Compris ?

— Oui, monsieur, dit Roberts dont les yeux brillaient de joie… Excusez-moi si je vous pose une question : puis-je savoir… ce que je vais transporter ?

— C’est un cryptogramme qui révèle la cachette où se trouvent les joyaux de la couronne de Russie ! Vous comprenez que des agents bolchevistes voudront vous le prendre ? S’il vous devient nécessaire de parler à quelqu’un, je vous conseille de raconter que vous venez de faire un petit héritage et que vous avez voulu connaître la Suisse.

Mr. Roberts sirotait une tasse de café et contemplait le lac de Genève. Il était ravi et, pourtant, un peu déçu. Ravi parce qu’il se trouvait en pays étranger pour la première fois ; de plus, il était descendu dans un hôtel dont il avait, jusqu’alors ignoré le genre, sans avoir eu à se préoccuper de ses dépenses. Il avait une chambre munie d’une salle de bain privée, des repas exquis et on le servait avec empressement, toutes choses qui l’enchantaient.

Mais il était désappointé parce qu’aucune aventure ne s’était présentée : ni Bolchevistes déguisés, ni Russes mystérieux n’avaient donné signe de vie. Une conversation agréable avec un voyageur de commerce français qui parlait fort bien l’anglais, avait, dans le train, été sa seule distraction. Ainsi qu’on le lui avait conseillé, il avait caché les papiers dans son sac à éponges et les avait remis à ceux auxquels il devait les apporter.

Ce fut alors qu’il se sentait frustré qu’un homme grand et barbu murmura « Pardon » et vint s’asseoir en face de lui.

— Excusez-moi, dit-il. Je crois que vous connaissez un de mes amis dont les initiales sont « P.P. ».

Roberts devint tout ouïe. N’était-ce pas un Russe ?

— Ce… c’est exact, murmura-t-il.

— Donc, nous nous comprenons, dit l’étranger.

Roberts le dévisagea : l’homme accusait la cinquantaine, il était distingué mais n’avait pas le type anglais. Il avait un monocle et sa boutonnière s’ornait d’un mince ruban.

— Vous avez fort bien accompli votre mission, déclara-t-il. Seriez-vous disposé à en accepter une autre ?

— Certainement ! Volontiers !

— Parfait. Vous allez louer un wagon-lit dans le rapide Genève-Paris pour demain soir ; vous demanderez la couchette 9.

— Et si elle n’était pas libre ?

— Elle le sera. Tout a été prévu.

— La couchette 9, répéta Roberts. Bien.

— Au cours du voyage, quelqu’un vous dira : « Pardon, monsieur, je crois que vous étiez récemment à Grasse ? » Vous répondrez : « En effet, le mois dernier. » Votre interlocuteur ajoutera : « Vous vous occupez de parfums ? » et vous direz : « En effet, je suis fabricant d’huile de jasmin synthétique »… Après quoi vous vous mettrez à la disposition de ce personnage. À propos, êtes-vous armé ?

— Non, balbutia l’employé de commerce fort ému. Je ne supposais pas…

— Nous pouvons y remédier, reprit l’inconnu en regardant autour de lui.

Il n’y avait personne, il posa un objet dur et brillant dans la main de Roberts en ajoutant :

— Cette petite arme est fort efficace.

Roberts qui n’avait jamais fait usage d’un revolver le glissa dans sa poche avec précaution car il craignait que le coup ne partît !

Son interlocuteur lui fit répéter les phrases convenues puis se leva en ajoutant :

— Je vous souhaite bonne chance ! Puissiez-vous sortir de là indemne. Vous êtes très courageux, monsieur !

« Suis-je courageux ? pensa Roberts resté seul. Je ne veux pas être tué ! »

Un petit frisson joyeux lui parcourut l’échine, suivi d’un second moins agréable. Il monta dans sa chambre pour examiner l’arme dont il connaissait mal le maniement, il souhaita ne pas avoir à s’en servir. Puis il alla retenir sa place.

Le train quittait Genève à vingt et une heures trente. Roberts arriva à la gare en avance. L’employé du wagon-lit regarda son passeport et son billet puis fit place à un porteur qui mit la valise de l’Anglais dans le filet. Une mallette en peau de porc et un sac de voyage s’y trouvaient déjà.

— L’employé déclara : « Le numéro 9 est la couchette du bas. »

Tandis que Roberts sortait du compartiment, il se heurta à un gros homme qui entrait. Tous deux s’excusèrent, le premier en anglais, le second en français. C’était un individu corpulent, au crâne rasé, aux épaisses lunettes derrière lesquelles son regard paraissait soupçonneux.

« Vilain bonhomme ! » pensa Roberts qui lui trouvait l’aspect sinistre. Était-ce pour le surveiller qu’on lui avait demandé de louer la place numéro 9 ? C’était possible.

Il passa dans le couloir. Le convoi ne devait partir que dix minutes plus tard et il eut envie de faire les cent pas sur le quai. Au milieu du couloir, il s’effaça pour laisser passer une voyageuse qui arrivait, précédée du contrôleur qui tenait son billet à la main. En passant près de Roberts, elle laissa tomber son sac à main, il le ramassa, le lui tendit et elle murmura :

— Merci, monsieur.

Elle parlait anglais mais sa belle voix grave avait des inflexions étrangères. Comme elle allait reprendre sa marche, elle hésita puis demanda très bas :

— Pardon, monsieur, je crois que vous étiez récemment à Grasse ?

Le cœur de Roberts palpita à l’idée qu’il devait se mettre à la disposition de cette ravissante créature… car elle était incontestablement délicieuse et, de plus, riche et distinguée. Elle portait un beau manteau de fourrure, un chapeau dernier cri et avait des perles autour du cou. Brune avec des lèvres vermeilles.

Roberts répondit comme convenu :

— Oui, le mois dernier.

— Vous vous intéressez aux parfums ?

— En effet : je fabrique de l’huile de jasmin synthétique.

L’inconnue baissa la tête, passa et murmura :

— Dans le couloir dès que le train sera en marche.

Les dix minutes suivantes parurent éternelles à Roberts. Le convoi s’ébranla enfin et le conspirateur longea lentement le corridor. La dame essayait de baisser une vitre ; il courut l’aider.

— Merci, monsieur, dit-elle. Respirons un peu d’air frais avant que les employés ne ferment partout… – puis, d’une voix basse et rapide, elle ajouta : Quand nous aurons franchi la frontière et que l’autre voyageur sera assoupi – mais pas avant – passez dans le lavabo et, de là, dans le compartiment suivant. Avez-vous compris ?

— Oui… – ayant baissé la glace, Roberts reprit plus haut : – Est-ce bien ainsi, madame ?

— Merci infiniment.

Il alla reprendre sa place. Son compagnon était déjà étendu sur la couchette supérieure et n’avait enlevé que son veston et ses souliers. Roberts pensa qu’il ne devait pas se déshabiller puisqu’il irait rejoindre la dame. Il prit des pantoufles dans sa valise, les substitua à ses chaussures et s’allongea après avoir éteint la lumière. Un instant plus tard, l’autre voyageur ronflait. Le train atteignit la frontière à vingt-deux heures. Un douanier ouvrit la portière, demanda : « Ces messieurs n’ont-ils rien à déclarer ? » puis la referma et le convoi quitta Bellegarde.

L’inconnu ronflait toujours… Roberts attendit une vingtaine de minutes, se dressa sans bruit, ouvrit la porte du lavabo, se glissa à l’intérieur et tira le verrou derrière lui. Puis, il examina la porte qui lui faisait face… Elle n’était pas fermée. Fallait-il frapper ? Ce serait peut-être ridicule et, pourtant, il n’osait pas entrer dans l’autre compartiment sans prévenir… Il prit un moyen terme, entrouvrit et attendit après avoir toussoté.

La réponse fut prompte : le battant s’ouvrit en grand, on lui saisit le bras et la jeune femme, après l’avoir fait entrer, referma et verrouilla la porte.

Roberts retint sa respiration car il n’avait jamais contemplé plus charmant spectacle : elle était vêtue d’une longue tunique souple de mousseline et de dentelle crème ; appuyée contre la paroi du couloir, elle haletait.

— Dieu soit loué ! murmura-t-elle.

Roberts s’aperçut qu’elle était très jeune et d’une beauté féerique. Elle dit très vite, en anglais correct mais d’une voix aux inflexions étrangères :

— Je suis contente de vous voir ! J’ai eu tellement peur ! Vasilevitchi est dans le train… Vous comprenez ?

Il ne comprenait pas du tout, mais il acquiesça.

— Je croyais leur avoir échappé, reprit la belle voyageuse. J’aurais dû mieux les connaître ! Qu’allons-nous faire ? Vasilevitchi est dans le compartiment proche du mien. Quoi qu’il arrive il ne faut pas qu’il s’empare des joyaux, même s’il me tue…

— Il ne vous tuera pas et il ne prendra rien ! affirma Roberts.

— Mais que puis-je faire des bijoux ?

Il regarda la porte et fit observer :

— Vous avez fermé à clef.

Elle se mit à rire.

— Les portes fermées ne gênent pas Vasilevitchi !

Roberts croyait vivre un roman d’aventures ! Il répondit :

— Il n’y a qu’une chose à faire. Confiez-les-moi.

Elle le regarda d’un air dubitatif et murmura :

— Ils valent plus de dix millions.

Roberts rougit mais affirma :

— Soyez sans crainte !

L’inconnue hésita encore un instant puis déclara :

— Oui, je vous fais confiance… (Elle se baissa et lui tendit une paire de bas de soie roulée en ajoutant :) Prenez !

Il saisit le paquet qui était fort lourd.

— Emportez-les dans votre compartiment… Vous me les rendrez demain matin… si… si je suis encore de ce monde !

Roberts balbutia :

— Il… faut que je veille sur vous… pas ici évidemment. Je monterai la garde là-dedans…

Il désignait le lavabo.

— Si vous voulez rester, dit la jeune femme en montrant la couchette supérieure.

Il devint cramoisi.

— Non, non, je serai très bien à côté. Appelez-moi en cas de danger.

— Merci, mon ami…

Elle se glissa sur la couchette inférieure, s’enveloppa des draps et sourit avec reconnaissance. Roberts passa dans le lavabo.

Deux heures plus tard, environ, il crut entendre du bruit et dressa l’oreille… Rien… Il se trompait sans doute… Pourtant il lui avait bien semblé qu’un cri avait été poussé dans le compartiment voisin… Est-ce que…

Il ouvrit doucement la porte… la lumière était toujours en veilleuse… il tenta de s’habituer à la pénombre, regarda la couchette… Elle était vide ! Roberts tourna vivement le commutateur… il n’y avait personne mais une odeur qu’il reconnut monta à ses narines, celle douceâtre et malsaine du chloroforme !

Il passa dans le couloir après avoir remarqué que la porte n’était plus verrouillée et le parcourut des yeux… Personne ! La jeune femme avait dit que Vasilevitchi occupait le compartiment voisin… Roberts tourna doucement la poignée… la porte était fermée à l’intérieur…

Que pouvait-il faire ? Frapper ? L’individu ne voudrait pas ouvrir… et la voyageuse n’était peut-être pas là ! Dans le cas contraire, elle ne tiendrait sans doute pas à faire un scandale ? Roberts avait compris que l’affaire était mystérieuse…

Il longea le couloir avec inquiétude et s’arrêta devant le dernier compartiment. La porte était ouverte et l’employé des wagons-lits y dormait. Au-dessus de lui son manteau et sa casquette étaient accrochés.

Roberts n’hésita pas : il enfila le premier, se coiffa de la seconde et se précipita dans le couloir. Arrivé devant le compartiment suspect, il prit son courage à deux mains et frappa…

Ne recevant pas de réponse, il recommença et dit : « Monsieur ! » La porte s’entrouvrit et une tête se montra… L’homme, manifestement étranger, avait une moustache noire et paraissait méchant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? gronda-t-il.

— Votre passeport, répliqua Roberts qui recula.

L’autre hésita puis sortit dans le couloir ainsi que son adversaire s’y attendait car, s’il avait emprisonné la jeune femme il se garderait de laisser entrer l’employé. Roberts ne perdit pas un instant : il poussa violemment l’étranger que le balancement du train fit tituber, se précipita dans le compartiment et s’y enferma.

La voyageuse, bâillonnée et les poignets attachés était couchée en travers du lit. Il la délivra aussitôt et elle s’appuya contre son épaule en gémissant :

— Je me sens bien faible ! Je crois qu’il m’a chloroformée… Est-ce que… les a-t-il pris ?

— Non, répondit Roberts en frappant sur sa poche. Qu’allons-nous faire maintenant ?

La jeune fille se redressa et parut se ranimer ; puis elle regarda l’accoutrement de son défenseur et s’écria :

— Que vous êtes habile d’avoir pensé à cela ! Il m’a dit qu’il me tuerait si je ne lui avouais pas où étaient les bijoux et j’avais bien peur… mais vous êtes arrivé !

Elle éclata de rire et reprit :

— Nous l’avons joué et il n’osera plus rien faire ! Il n’essaiera même pas de revenir dans son compartiment ! Il faut que nous restions ici jusqu’au jour ; il quittera probablement le train à Dijon où nous devons nous arrêter dans une demi-heure ; mais il télégraphiera à Paris où ses complices nous attendront. Pour le moment, jetez ce manteau et cette casquette par la fenêtre sans quoi vous aurez des ennuis.

Roberts obéit. L’inconnue ordonna :

— Il faut que nous montions la garde jusqu’à l’aube.

Cette veillée parut grave et dangereuse. À six heures du matin, Roberts entrouvrit la porte et regarda avec précaution. Il n’y avait personne dans le couloir. La voyageuse se glissa vivement dans son compartiment et il la suivit ; les traces d’une fouille étaient visibles. L’Anglais regagna sa propre couchette ; au-dessus de lui, son compagnon de veille ronflait toujours.

Le train arriva à Paris à sept heures. L’employé des wagons-lits se plaignait hautement de la disparition de son manteau et de sa casquette mais ne s’était pas encore aperçu qu’un de ses clients manquait !

Une chasse mouvementée commença : Roberts et la jeune fille prirent plusieurs taxis pour traverser la ville, entrèrent dans des hôtels et des restaurants par une porte, sortirent par une autre… la voyageuse soupira enfin :

— Je crois que nous avons pu faire perdre nos traces !

Ils déjeunèrent, se firent conduire au Bourget et, trois heures plus tard, atterrirent à Croydon.

Roberts prenait l’avion pour la première fois.

À l’aéroport, un vieux monsieur distingué qui ressemblait un peu au mentor de Roberts à Genève, attendait. Il salua la passagère avec le plus grand respect et lui dit :

— L’auto attend, madame.

— Ce monsieur nous accompagnera, Paul, répondit-elle.

Puis, se tournant vers Roberts, elle présenta :

— Le comte Paul Stepanyi.

Ils montèrent dans une grande limousine, roulèrent pendant une heure, puis pénétrèrent dans un parc et s’arrêtèrent devant un imposant manoir. On conduisit Roberts dans un élégant bureau où il remit le paquet enveloppé de bas au comte Stepanyi. Ce dernier sortit mais ne tarda pas à reparaître.

— Monsieur, déclara-t-il, toute notre gratitude vous est acquise. Vous avez fait preuve d’intelligence et d’adresse… Permettez-moi, ajouta-t-il en tendant à Roberts un écrin de maroquin rouge, de vous conférer l’Ordre de Saint-Stanislas, de dixième classe, avec lauriers.

Son interlocuteur croyait rêver en ouvrant l’écrin qui contenait une décoration enrichie de diamants. Le vieux gentilhomme continuait :

— La Grande Duchesse Olga désire vous remercier elle-même avant votre départ…

Il emmena Roberts dans un grand salon où se tenait sa compagne de voyage, fort élégamment vêtue. Elle fit un geste autoritaire et le comte sortit ; puis elle dit :

— Je vous dois la vie !

Elle tendit la main et Roberts la baisa. Se penchant vers lui, elle murmura :

— Vous êtes un héros ! et l’embrassa tandis qu’un flux de parfum capiteux lui montait aux narines…

Il se croyait toujours le jouet d’un songe quand une voix lui annonça :

— La voiture va vous emmener où vous voudrez.

 

Une heure plus tard, l’auto vint chercher la Grande Duchesse et le vieillard qui avait ôté sa barbe blanche. On déposa la belle jeune personne devant une petite maison des faubourgs de Londres ; elle y entra et une femme d’un certain âge, assise, devant une table à thé s’écria : « Te voilà, Maggie chérie. »

 

Dans le rapide Genève-Paris, elle se nommait la Grande Duchesse Olga et Madeleine de Sara dans les bureaux de Mr. Parker Pyne. Mais dans la modeste demeure de Streatham, c’était Maggie Sayers, quatrième fille d’une honnête famille laborieuse.

La roche Tarpéienne est proche du Capitole !

 

Parker Pyne déjeunait avec un ami qui lui disait :

— Mes compliments ! Votre homme a rempli sa mission au mieux. La bande Tormali doit être furieuse que les plans de ce canon lui aient échappé ! Aviez-vous dit de quoi il s’agissait à votre émissaire ?

— Non… j’ai préféré… enjoliver la chose.

— Vous êtes discret.

— Ce n’est pas de la simple discrétion ; je voulais que sa commission le passionnât et je supposais qu’un canon ne remplirait pas ce but. Je souhaitais qu’il courût quelques aventures.

— Le canon ne suffisait pas ? interrogea Bonnington stupéfait. Ces gangsters l’eussent assassiné sans hésiter…

— Oui, répondit le détective, mais je ne voulais pas lui faire courir un danger.

— Est-ce que votre cabinet vous rapporte beaucoup ? reprit son ami toujours aussi étonné.

— Il me fait quelquefois perdre de l’argent… quand le client est méritant.

 

Trois personnages furieux s’invectivaient à Paris.

— Quel maladroit que ce Hooper ! s’écria l’un d’eux. Il nous a laissé tomber !

— Pourtant, répondit le second, les plans n’ont pas voyagé par les soins d’un fonctionnaire, j’en suis sûr. Je déclare donc que vous avez loupé l’affaire !

— Pas du tout, répliqua le troisième avec humeur. Il n’y avait aucun Anglais dans le train sauf un petit employé que j’ai fait parler mais qui ignorait complètement Peterfield et son canon… Les Bolchevistes seuls l’intéressaient, ajouta-t-il en ricanant.

 

Roberts était assis chez lui devant le feu. Il tenait à la main une lettre de Mr. Parker Pyne qui contenait un chèque de cinquante livres sterling de la part de certaines personnes enchantées de la façon dont leur commission a été menée à bien.

Un livre, de son abonnement de lecture, était posé devant Roberts ; il l’ouvrit au hasard et lut :

Elle était appuyée contre la porte, semblable à une magnifique proie aux abois.

Comme cette description était exacte ! Il lut plus loin :

Quand il renifla, l’odeur faible mais écœurante du chloroforme lui monta aux narines.

Il connaissait cette impression !

Il la prit dans ses bras et ses lèvres purpurines effleurèrent les siennes.

Roberts soupira. Ce n’était pas de la littérature ! C’était réel. À l’aller, son voyage avait été monotone… mais au retour ! Comme tout l’avait intéressé ! Cependant, il était heureux d’être à nouveau chez lui car il comprenait vaguement qu’il serait impossible de toujours vivre ainsi sous pression ! La Grande Duchesse Olga elle-même ne lui semblait déjà plus aussi vivante.

Mary et les enfants seraient de retour le lendemain. Il sourit gaiement. Sa femme lui dirait :

— Nous avons passé d’excellentes vacances, mais j’étais navrée de te savoir tout seul ici, mon pauvre ami !

Il lui répondrait :

— Aucune importance, ma petite. J’ai dû aller à Genève pour une affaire de service… assez délicate… et regarde ce qu’on m’a donné comme gratification ! Il montrerait le chèque de cinquante livres.

Puis il pensa à l’Ordre de Saint-Stanislas, de dixième classe avec lauriers… Il l’avait caché mais si Mary le trouvait, comment lui expliquer… Ah ! il lui dirait qu’il l’avait acheté chez un antiquaire, à l’étranger, comme souvenir.

Roberts rouvrit son livre et reprit sa lecture. Il n’avait plus l’air mélancolique, maintenant qu’il faisait partie de la brillante cohorte de ceux que guette L’AVENTURE.

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