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VI ENFIN LA MAISON EST LOUÉE

— Voilà, Madame, fit Trottle en pliant le manuscrit qu’il avait lu à sa maîtresse et en le posant sur la table, tandis qu’un sourire de triomphe errait sur ses lèvres. Oserai-je vous demander ce que vous pensez de ce rapport, et si vous, madame, et non point M. Jarber, croyez que je suis à la veille de découvrir le mystère de ce logis voisin du vôtre ?

Je gardai le silence pendant une ou deux minutes.

Dès que je repris l’usage de la parole, ce fut pour demander à mon serviteur ce qu’il était advenu de ce pauvre petit enfant.

— C’est aujourd’hui lundi, le 20 du mois, lui dis-je, j’aime à croire que vous n’avez pas laissé la semaine s’écouler sans chercher à savoir quelque chose de plus à ce sujet ?

— Certes, non, madame, car, à l’exception des heures consacrées à dormir et à prendre mes repas, répondit Trottle, je n’ai pas perdu une minute. D’ailleurs, vous ferez attention à ceci, madame, c’est que je vous ai lu tout ce que j’avais écrit, mais que je ne vous ai point encore dit ce que j’avais fait, et j’ai fait bien des choses.

En écrivant ce que j’ai eu l’honneur de vous lire, j’ai eu l’intention de montrer que, comme M. Jarber, je savais aussi rédiger un mémoire. Je vais maintenant vous raconter la seconde partie de mon histoire aussi rapidement que possible et cela de vive voix. Le premier fait que je vais expliquer, si bon vous semble, sera relatif aux affaires de M. Forley.

» Je vous ai souvent entendu parler de cela, madame, à différentes époques. Il me souvient que M. Forley avait deux enfants seulement du fait de feu sa femme : deux filles, n’est-il pas vrai ? La plus âgée des deux filles épousa, du consentement de son père, un M. Bayne, possesseur d’une grande fortune et très-haut placé dans le Canada.

» Cette dame habite encore par-delà l’Océan, à l’heure qu’il est ; elle demeure avec son mari et s’occupe de l’éducation de son unique enfant, une petite fille âgée de huit à neuf ans environ. C’est bien cela jusqu’ici, n’est-il pas vrai, madame ?

— Très-exact, répondis-je.

— Quant à la seconde fille, ajouta Trottle, elle fit peu de cas des volontés de son père et se moqua de l’opinion publique, car elle se sauva hors du logis paternel en compagnie d’un homme de basse extraction, second à bord d’un navire marchand et nommé Kirkland. Non-seulement jamais M. Forley ne pardonna ce mariage à sa fille, mais encore fit-il le serment de se venger du scandale qui avait été fait, sur le mari et sur celle qui avait ainsi oublié ses devoirs. L’un et l’autre parvinrent à se soustraire à sa vengeance quelle qu’elle fût, car le marin se noya pendant le cours de son premier voyage, six mois après l’union clandestine contractée avec mademoiselle Forley, et celle-ci mourut au moment où elle donnait le jour à un enfant. Les faits sont-ils exacts, madame ?

— Très-exacts.

— Maintenant que me voici en règle avec l’histoire de la famille Forley, je vais revenir à mes actes et à ce qui m’est personnel. Lundi dernier, je vous avais demandé, madame, un congé de deux jours, et je mis mon temps à profit pour éclaircir le mystère relatif au visage de Benjamin. Samedi, lorsque vous m’avez demandé, je m’étais absenté sans permission, madame, et cela en compagnie d’un mien ami, dont la profession est celle de premier clerc dans le cabinet d’un avocat. Je me rendis, le matin, au tribunal, chez un notaire où nous compulsâmes ensemble le testament de M. Forley père.

» Mais laissons là, pour un moment, l’affaire du testament, et veuillez, si vous n’avez pas d’objection à cela, procéder avec moi à l’examen de la hideuse figure de Benjamin.

» Il y a cinq ou six ans – merci de votre bonté, madame. – j’allai passer quelques jours chez des amis qui demeurent dans la ville de Pendlebury. L’un d’eux, le seul qui vive encore, tenait un magasin de drogues, une pharmacie, en un mot, et c’est là que je fis connaissance de l’un des deux médecins de l’endroit, que l’on nommait M. Barsham.

» Ce disciple d’Esculape était non-seulement médecin, mais encore excellent chirurgien. Il eût pu acquérir une grande célébrité et atteindre une position élevée, s’il n’eut point été un véritable coquin. Malgré son rang dans la société, cet animal buvait comme une éponge et jouait comme… un grec. Personne ne voulait rien avoir à démêler avec lui dans la villa de Pendlebury, et, au moment où je me trouvai en présence de ce pauvre médecin dans la pharmacie de mon ami, le second docteur de la ville, nommé M. Dix, dont le savoir et l’habileté étaient loin d’être égaux aux talents de Barsham, avait obtenu la pratique de tous les habitants.

» Quant à Barsham et à sa vieille mère, tout le monde s’étonnait, eu égard à la misère dans laquelle ils vivaient, qu’ils n’eussent pas recours à la charité publique.

« Ah ! je comprends maintenant ; il s’agit de Benjamin et de sa mère.

— Vous l’avez dit, madame. Jeudi dernier, au matin, – merci de la patience avec laquelle vous prêtez l’oreille à mon récit, – je me rendis à Pendlebury, chez mon ami le pharmacien, avec l’intention de l’interroger sur le sort de Barsham et de sa mère. Là j’appris de sa bouche que l’un et l’autre avaient quitté le pays, il y a cinq années environ.

» Je demandai à mon ami quelques détails, et tout en me répondant, il me révéla des particularités fort bizarres.

» Vous vous rappelez sans doute, madame, que la pauvre mistress Kirkland était alitée lors du voyage sur mer de son mari. Elle se trouvait dans un village appelé Flatfield, où elle mourut et où on l’enterra. Or, je vous apprendrai encore que ce village de Flatfield est situé à quelques milles de Pendlebury, et que ce fut Barsham qui, en qualité de docteur, soigna l’infortunée. Sa mère la veilla à sa dernière heure, et le bon M. Forley les avait amenés tous les deux dans sa maison. J’ignore si ce fut sa fille qui lui écrivit, ou bien s’il apprit le fait de sa maladie d’une tout autre façon ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il se trouvait près d’elle, quoiqu’il eût juré de ne pas la revoir quand elle s’était mariée.

» Un mois avant qu’elle ne fût sur le point d’accoucher, Forley s’était présenté chez sa fille et se promenait souvent entre Flatfield et Pendlebury.

» Je n’ai pu découvrir ce qui se passa entre lui et les Barsham, mais ce que je sais, c’est qu’il parvint à forcer le docteur à ne pas s’enivrer, et cela étonna bien des gens.

» Or, le docteur rendit ses soins à la pauvre femme, de la meilleure façon, et il est acquis au récit, qu’après la mort de mistress Kirkland, Barsham et sa mère revinrent de Flatfield, qu’ils déménagèrent leur mobilier, emportèrent leur hardes et s’en allèrent clandestinement la nuit, loin de la ville.

» Enfin j’ai appris que le second docteur, M. Dix, ne fut point demandé dans la maison de mistress Kirkland avant la fin de la semaine qui s’écoula entre la naissance et l’enterrement de l’enfant ; on le fit venir pour voir la mère qui se mourait, et cette fin prématurée, suivant M. Dix, ne provenait point d’un traitement mal appliqué, mais, – pour donner à chacun son dû et particulièrement à ce misérable Barsham, – c’était par sa faute que la pauvre femme, était dans ce terrible état d’affaissement.

— L’enterrement de l’enfant ? fis-je en l’interrompant toute tremblante d’émotion. Trottle, vous avez dit ce mot « enterrement » d’une façon lugubre, et maintenant vous me regardez avec des yeux sinistres.

Trottle se pencha alors vers moi et désigna de la main la fenêtre qui s’ouvrait vis-à-vis de la mienne dans la « maison à louer. »

— La mort de l’enfant est inscrite sur le livre de l’état civil à Pendlebury, fit-il à demi-voix, et c’est Barsham qui a signé le certificat : un enfant mâle, mort-né. Le cercueil de l’enfant est placé côte à côte avec celui de la mère, dans la même fosse, au milieu du cimetière de Flatfield. Quant à l’enfant, il vit et il respire, aussi vrai que je suis ici près de vous, et c’est lui que l’on retient prisonnier dans cette maison, dans le but de lui faire perdre la raison.

À ces paroles, je me rejetai épouvantée au fond de mon fauteuil.

— Tout ceci, j’en conviens, n’est qu’une supposition, au moins jusqu’à présent, mais je me suis fourré cela dans la tête et j’y crois comme à la vérité. Allons, revenez à vous, madame, et réfléchissez à ce que je viens de vous dire. La dernière fois que j’ai vu Barsham, ce fut quand il donnait ses soins à la fille de M. Forley, et enfin je l’ai retrouvé dans la maison de ce même M. Forley, à Londres, chargé de veiller à la détention mystérieuse d’un enfant.

» Considérez donc qu’il y a cinq ans ce misérable et sa mère ont quitté clandestinement, sans mot dire, la ville de Pendlebury et que les voici là, vis-à-vis de notre maison, gardant un pauvre petit être âgé de cinq ans. Un moment, un moment, madame, je n’ai point encore achevé ce que j’ai à vous apprendre. La teneur du testament laissé par le père de M. Forley vient encore augmenter mes soupçons. L’ami, avec lequel je suis allé à la Chambre des Communes, a pu se procurer le texte de ce document, et quand il a eu achevé sa copie, je lui ai posé carrément ces deux questions :

— M. Forley peut-il laisser son bien, comme bon lui semblera et à qui bon lui plaira ?

— Non, m’a répondu mon ami : son père ne lui a laissé que l’intérêt à vie de sa fortune.

— Mais en supposant que l’une des deux filles de M. Forley ait un enfant du sexe féminin, et l’autre un garçon, qu’adviendrait-il pour la fortune paternelle ?

— C’est l’enfant mâle à qui elle reviendrait en entier et c’est lui, devenu héritier, qui serait chargé de payer une rente annuelle, rente infime en comparaison, à sa cousine.

Après la mort de celle-ci, l’héritage devait revenir au jeune homme et à ses héritiers mâles.

— Faites bien attention à ce point-là, madame, c’est que l’enfant de la fille que M. Forley abhorrait, dont le mari a été arraché par la mort à sa vengeance, cet enfant-là est maître par le fait de tout le bien qu’il croyait être à lui. Remarquez enfin que la petite fillette, issue du mariage de la fille qu’il aimait, demeure dépendante de l’enfant mâle, enfant de l’amour, et cela pendant toute la vie de celui-ci.

Il y avait donc de bonnes raisons pour que cet enfant de mistress Kirkland fût enregistré comme mort-né sur les livres de la paroisse. Or, si, comme je le pense, l’indication du registre a été tracée d’après un faux certificat, il y a de bonnes raisons pour que l’on tienne cachée l’existence de cet enfant, et qu’on ait cherché à effacer toute trace de parenté, en le confinant dans le grenier de la maison que vous savez, là, vis-à-vis de vous.

En disant ces derniers mots, Trottle s’arrêta et désigna du doigt la fenêtre à la persienne fermée, couverte de moisissure, noircie par le temps et ouvrant à droite sur la rue.

À ce moment même un bruit inattendu nous fit tressaillir l’un et l’autre, – quant à moi, j’avoue qu’un rien suffit maintenant pour m’effrayer. – Ce bruit n’était rien autre qu’un coup frappé à la porte de la salle dans laquelle nous nous trouvions lui et moi.

C’était ma femme de chambre qui m’apportait une lettre et me la présentait sur un plateau.

Je me hâtai d’ouvrir cette lettre, dont le papier était celui d’un deuil, et quand je l’eus lue, je laissai tomber le vélin par terre ; ma main et mon cœur tremblaient.

Georges Forley était mort. Il avait rendu l’âme trois jours auparavant, le vendredi soir.

— Aurions-nous perdu, avec lui, la dernière chance de découvrir la vérité ? demandai-je à Trottle. Forley est-il mort en emportant son secret ?

— Courage, madame, je ne crois pas à cela. Notre seule chance de salut, c’est la possibilité qui nous reste d’obtenir des aveux de Barsham et de sa mère. Selon moi, la mort de M. Forley, en les privant de tout secours, les met entièrement à notre merci. Si vous voulez bien me le permettre, je n’attendrai pas jusqu’au soir, comme je voulais d’abord, pour faire arrêter ces deux misérables.

» Je me fais fort, avec l’aide d’un policeman revêtu d’un habit bourgeois qui veillera au dehors et les empêchera de fuir au cas où ils voudraient s’échapper, à l’aide de cette lettre de faire part qui certifie la nouvelle de la mort de M. Forley, et grâce à la déclaration formelle que je leur ferai connaître de la découverte de leur secret, de la résolution que je montrerai de sévir contre eux s’ils m’y forcent, – je me fais fort, dis-je, de faire plier à mon vouloir le fils et la mère. Dans le cas où il me serait impossible de rentrer ici avant la nuit, veuillez vous placer, assise, près de cette fenêtre, madame, quelques moments avant l’heure habituelle où l’on allume les réverbères.

» Si vous apercevez alors la porte de la maison qui donne sur la rue s’ouvrir et se refermer aussitôt, daignez, je vous en supplie, mettre votre chapeau et venir me rejoindre sans tarder. Il se pourrait que la mort de M. Forley empêchât ou n’empêchât pas le messager d’arriver, comme c’est convenu. Si, comme je le suppose, la personne attendue vient au rendez-vous, il me paraît important qu’en qualité de parente de M. Forley vous parliez à cet homme avec cette autorité que je ne saurais assumer en aucune façon. »

Tout ce que je pus dire à Trottle, au moment où il ouvrit la porte pour s’en aller, fut de lui recommander la plus grande prudence, afin qu’on ne fît aucun mal à la pauvre créature prisonnière dans la maison mystérieuse.

Dès que je fus seule, je m’empressai de placer un fauteuil près de la fenêtre et je fixai les yeux grands ouverts sur ce logis criminel. Je demeurai là très-longtemps, vu l’impatience dans laquelle j’étais, lorsque tout à coup le bruit des roues d’une voiture qui s’arrêtait au coin de la rue vint frapper mes oreilles.

Je jetai les yeux au dehors et j’aperçus Trottle sortant de la voiture, s’avançant vers la maison et frappant à la porte.

Ce fut la mère de Barsham qui lui ouvrit.

Deux minutes après, un individu proprement mis vint rôder autour de la maison, l’examina avec soin et se glissa au coin de la rue voisine, où il demeura immobile, tapi contre la muraille. Puis il alluma un cigare dont il aspira lentement la fumée, sans perdre un instant de vue la porte de la maison.

Quant à moi, je prêtais la plus minutieuse attention à ce qui se passait. J’attendais les événements les yeux rivés sur l’huis de ce fatal logis.

Enfin il me sembla voir la porte s’ouvrir et se clore à ce point que je demeurai bientôt convaincue de ne pas me tromper.

Je fis tous mes efforts pour reprendre l’usage de mes sens, mais je tremblais si fort que je crus devoir appeler Peggy à mon secours pour mettre mon chapeau et revêtir mon châle. Bien plus, je lui demandai le secours de son bras pour traverser la rue.

Trottle nous ouvrit la porte, à elle et à moi, avant même que nous eussions frappé.

Peggy, sur mon ordre, retourna au logis, tandis que je pénétrais dans la maison mystérieuse.

Mon serviteur tenait une lampe allumée dans sa main droite.

— Ce que j’avais prévu est arrivé, madame, murmura-t-il à mon oreille, en m’introduisant dans un salon démeublé, à l’aspect lugubre et sinistre. Barsham et sa mère ont écouté la voix de leur intérêt et se sont rendus à composition. Mes suppositions ne sont plus des suppositions à l’heure qu’il est. J’ai bel et bien découvert… la vérité.

Un sentiment étrange, que je ne connaissais pas encore, sentiment tout particulier aux femmes qui sont mères, naquit tout à coup dans mon cœur et fit couler de mes yeux ces douces larmes qui me rappelaient celles de ma jeunesse.

Je m’emparai de la main de mon fidèle serviteur, et le priai de me conduire près de l’enfant de mistress Kirkland.

— Bien, madame ! qu’il soit fait comme vous le désirez, répliqua Trottle avec une bienveillance dans la voix et dans les gestes que je ne lui connaissais pas. Mais, pour l’amour de Dieu, ne me soupçonnez pas de froideur, ni d’indifférence, si je vous supplie d’attendre un moment encore ici. Vous éprouvez une agitation qui pourrait être compromettante et vous empêcherait d’être aussi calme que vous devez l’être, si l’envoyé de M. Forley se présentait. Le cher ange est en sûreté là-haut. De grâce, redevenez calme pour recevoir cet étranger, et soyez assurée que vous ne partirez pas d’ici sans emmener l’enfant.

Je compris le bon sens de Trottle, et je me laissai tomber dans les bras d’un fauteuil qu’il avait à l’avance placé là pour m’y faire asseoir.

J’éprouvais une telle honte à savoir qu’un de mes parents avait commis une action infâme, que lorsque Trottle me proposa de m’apprendre les aveux de Barsham et de sa mère, je le priai de ne point me donner de détails, et de se borner à me raconter ce qu’il savait au sujet de George Forley.

— Tout ce que j’ai compris à cette terrible histoire, madame, c’est que M. Forley a été assez peu scrupuleux pour vouloir chercher à cacher l’existence de l’enfant afin de détruire sa filiation. Il n’avait pas osé le laisser tuer : son but était, lorsque ce pauvre petit être serait plus âgé, de s’en débarrasser, en l’expédiant au loin, sans amis ; en le dépaysant, en un mot. Cette action infâme a vraiment été conduite avec la ruse de Satan lui-même. M. Forley tenait les Barsham sous sa domination, car ils l’avaient aidé dans cette cruelle machination, et c’est lui qui leur fournissait le pain nécessaire à leur ignoble existence.

» Dans le but de les mieux surveiller, il les conduisit à Londres et les installa dans cette maison inoccupée, qu’il avait auparavant reprise des mains de son homme d’affaires, sous le prétexte qu’il voulait s’occuper lui-même de sa location. Vous savez, madame, quels moyens il employait pour éloigner les locataires, et ces moyens lui réussissaient, puisque personne n’apprit l’existence du malheureux petit être. Rien ne lui était plus facile que de venir s’assurer par lui-même de l’accomplissement des ordres qu’il avait donnés de faire mourir de faim cet enfant abandonné, et il se présentait sous le prétexte de visiter son immeuble.

» L’infortuné, confié à la garde sévère de Barsham, passait pour être le fils de la famille, et dès qu’il eût été d’un âge à pouvoir être éloigné, on se serait débarrassé de lui en lui donnant un emploi aussi infime que possible, de façon à ce que la vengeance de M. Forley fût satisfaite. Il eût pu songer à se repentir à son lit de mort, madame, mais, croyez-moi bien, c’eût été seulement à son lit de mort. »

Au moment où mon serviteur achevait ces paroles, le bruit d’un marteau retentit sur les panneaux de la porte.

— C’est l’envoyé de M. Forley, murmura Trottle d’une voix contenue.

Et sans dire un mot de plus, il sortit du salon pour voir qui était là.

Il revint un moment après suivi par un étranger à l’aspect respectable, d’un âge avancé, vêtu, comme l’était mon serviteur, de drap noir des pieds à la tête, le cou emprisonné dans une cravate blanche. Je dois cependant avouer que cet homme ne ressemblait en rien à mon domestique.

— Je crois m’être trompé, observa-t-il.

Trottle se hâta de rassurer l’individu et lui déclara, d’une voix ferme, qu’il n’y avait aucune erreur de sa part. Il lui dit ensuite qui j’étais, et lui demanda sérieusement s’il ne venait pas pour affaires de la part de feu M. Forley.

— Oui, répliqua le vieillard, d’un air stupéfié.

Un moment de silence se fit après cette réponse, pendant lequel j’examinai l’inconnu, qui non-seulement paraissait fort étonné, mais encore semblait avoir peur de s’être gravement compromis.

Je crus alors, après mûre réflexion, devoir intimer à Trottle l’ordre de mettre fin à son embarras en racontant à ce personnage tous les incidents de sa découverte, sans restriction, comme il l’avait fait à moi-même. Je priai en même temps cet homme d’écouter attentivement, pour qu’il fût édifié sur la conduite de feu M. Forley.

L’individu me salua avec respect et répliqua qu’il était tout oreilles.

Je compris, aussi bien que Trottle, que nous n’avions pas devant nous un malhonnête homme.

— Permettez-moi, fit-il avec une anxiété qu’il ne chercha pas à dissimuler, aussitôt que Trottle eut fini de s’expliquer, permettez-moi, avant d’exprimer la moindre réflexion sur ce que vous venez de m’apprendre, de me disculper et de vous faire connaître comment je me trouve en apparence lié à cet étrange mystère.

» J’étais l’homme d’affaires à qui feu M. Forley confiait ses secrets, et c’est moi qu’il a nommé son exécuteur testamentaire. Il y a environ deux semaines, M. Forley, ayant été forcé de se mettre au lit, m’envoya chercher et me pria de venir ici apporter une certaine somme que je devais compter entre les mains d’un homme et d’une femme à qui il avait confié le soin de soigner sa maison.

» Feu votre parent me déclara qu’il voulait, pour certaines raisons, que nul ne sût le but de ma visite, et il me supplia de faire en sorte d’arranger mes rendez-vous avec mes clients de façon à être libre soit lundi dernier, soit ce lundi, entre chien et loup. Il ajouta qu’il me serait obligé de me conformer à ces intentions, car il allait écrire à ceux qui m’attendraient, sans mentionner mon nom, qui est Dalcott. Il ne voulait pas, disait-il, m’exposer par la suite aux importunités de l’homme et de la femme auxquels il avait affaire.

» Vous comprendrez facilement, madame, que je ne pus m’empêcher de trouver cette commission fort bizarre ; mais, eu égard à ma position vis-à-vis de M. Forley, je me vis forcé d’accepter ce qu’il exigeait de moi sans lui faire la moindre question, ou de me résigner à voir mes rapports d’amitié, qui dataient de loin, rompus à tout jamais.

» Je fus empêché par mes occupations de me rendre au rendez-vous convenu, lundi dernier, et si vous me voyez ici, madame, aujourd’hui, malgré la mort de M. Forley, c’est, je vous le jure, par cette seule raison que je voulais percer le mystère qu’il me fallait connaître en ma qualité d’exécuteur testamentaire. Voilà, sur ma parole d’honneur, la vérité tout entière, pour ce qui me concerne du moins.

— Je vous crois facilement, monsieur, et sans arrière-pensée, répondis-je. Mais vous avez parlé de la mort subite de M. Forley. Puis-je vous demander si vous assistiez à ses derniers moments, et s’il a laissé en vos mains quelques volontés à remplir après lui ?

— Trois heures avant de rendre son âme à Dieu, répliqua M. Dalcott, M. Forley congédia son médecin, qui lui donnait l’espoir d’un prompt rétablissement. Mais son état empira à un tel point, avec tant de promptitude, que ses souffrances devinrent intolérables, et qu’il lui fut impossible de confier à personne ses volontés dernières. Au moment où j’atteignais le seuil de sa maison, il avait déjà perdu connaissance, et quand je pénétrai dans sa chambre, il était mort. Depuis cette fin malheureuse de M. Forley, j’ai parcouru tous ses papiers et je n’ai rien trouvé qui ait le moindre rapport à l’affaire qui vous intéresse vous et moi. Vous comprendrez, madame, que faute de documents je dois agir avec prudence ; mais en même temps je vous promets d’être plein de droiture et de justice dans tout ce que j’entreprendrai.

» La première chose à faire, selon moi, dit-il, en s’adressant à Trottle, c’est d’appeler devant nous l’homme et la femme qui sont là-bas dans la cuisine et de les forcer à s’expliquer. S’il est possible de vous procurer tout ce qu’il faut pour écrire, je ferai un procès-verbal de leurs déclarations séparées, là, devant vous, et en présence du policeman qui se tient en dehors de la maison.

» Dès demain j’enverrai un duplicata de ces déclarations et un récit de tout ce que vous m’avez appris à M. et mistress Bayne, qui habitent le Canada et dont je suis connu en ma qualité d’homme d’affaires de feu M. Forley, puis j’attendrai, avant de passer outre, la réception de leurs instructions ou la visite de leur avocat qui réside à Londres.

» Il me semble, qu’en l’état des choses, cette manière d’agir est la plus sûre. »

Trottle et moi, nous convînmes que M. Dalcott avait raison, et nous lui exprimâmes nos remerciements pour avoir parlé aussi franchement et pour nous avoir traités de la sorte. Il fut convenu, séance tenante, que j’allais envoyer de chez moi le papier, l’encre et les plumes nécessaires, et, puis, ce qui me combla de joie, que le pauvre orphelin serait confié à mes soins et viendrait coucher sous mon toit.

Trottle s’empressa donc de gravir les escaliers quatre à quatre comme l’eût pu faire un jeune homme, afin de me ramener cette chère créature.

Quelques minutes après, le bon serviteur le rapportait dans ses bras et je tombai à genoux devant ce cher enfant, noble et intéressante victime, orphelin persécuté, lui demandant, en l’embrassant, s’il voudrait bien venir avec moi dans ma maison.

Ce cher petit être m’examina pendant un moment ; ses yeux se fermèrent, puis ils se rouvrirent pour m’examiner encore. Il s’élança enfin dans mes bras en s’écriant :

— Oui ! je m’en vais avec vous tout de suite, tout de suite… Partons !

Je remerciai Dieu d’avoir ainsi inspiré à ce cher enfant une confiance pleine et entière dans ma personne, et j’adresse encore au ciel, à l’heure qu’il est, des actions de grâce pour ce qui se passa alors.

Envelopper cet enfant souffreteux dans mon châle et l’emporter aussitôt chez moi, tout cela fut l’affaire d’un instant. Peggy resta stupéfiée de me voir gravir les escaliers aboutissant à ma chambre tenant dans mes bras un corps informe et des jambes ballantes ; mais dès qu’elle eut aperçu l’enfant, elle se prit à pleurer, agissant en cela comme une femme de cœur qu’elle est, et elle versait encore des larmes quand elle m’eut vue placer cet infortuné au corps noirci, dans le lit de Trottle, où il ne tarda pas à s’endormir.

— Ah ! Trottle, soyez béni, mon brave homme, m’écriai-je alors en baisant la main de ce brave serviteur qui m’avait accompagné. L’enfant persécuté trouve ce refuge, grâce à vos soins ; et cette bonne action vous sera comptée dans le ciel.

Trottle me répondit que j’étais sa maîtresse et qu’il avait agi pour m’être agréable ; puis il s’en alla au bas de l’escalier, où, ouvrant la fenêtre qui donnait dans la rue, il demeura pendant un gros quart d’heure, regardant au dehors.

Pendant la nuit qui suivit les événements que je viens de raconter, je veillai près de l’enfant de mistress Kirkland, rêvant à cet enfant divin dont on célèbre la naissance à l’époque du Noël. Et il me vint à l’esprit un projet que je résolus de mettre à exécution, lequel projet est réalisé à cette heure, et fait le bonheur de ma vie.

— Pensez-vous, Trottle, demandai-je à mon serviteur, que l’exécuteur testamentaire de M. Forley consentirait à vendre la maison qui s’élève vis-à-vis ?

— Pourquoi non, madame, si quelqu’un se présentait pour l’acheter ?

— C’est moi qui me donnerai cette satisfaction.

Bien souvent j’avais vu Trottle éprouver un sentiment de plaisir, mais oncques je ne m’étais aperçue d’une telle joie, quand il sut de ma bouche quels étaient mes projets.

Je me hâte de terminer cette longue histoire, d’autant plus longue que c’est une vieille femme qui la raconte, et que généralement les gens de mon âge ne s’arrêtent que par force, – j’achetai donc la maison.

Mistress Bayne avait dans les veines du sang de son père ; elle déclina toute responsabilité sur l’affaire relative à l’enfant de sa sœur et refusa de lui rendre justice. L’enfant resta donc orphelin et déshérité.

Que m’importait à moi ? je comptais parer à cet événement, car j’aimais d’autant plus la pauvre créature qu’elle n’avait plus que moi au monde pour la chérir et la protéger.

— Rien ne me réjouit donc plus que le décès de M. Bayne. J’achetai la maison, vous dis-je, et j’en fis changer les aménagements de la cave au grenier de façon à la convertir en un Hôpital destiné aux enfants malades.

Je ne vous raconterai pas par quels moyens mon fils adoptif se familiarisa peu à peu aux bruits et aux cris de la rue, qui font tant de plaisir aux autres enfants et qui l’étonnaient tout d’abord au point de lui faire peur : je ne vous dirai pas en détail comment il devint en peu de temps gentil, enjoué, sociable, ami du jeu et des camarades que je me plus à amener près de lui.

Au moment où j’écris ces lignes, je jette les yeux de l’autre côté de la rue, et je plonge mes regards à travers la fenêtre de « mon hôpital » dans la salle où mon fils adoptif s’est rendu pour jouer avec ses amis.

Je l’aperçois, ce chérubin adoré, se plaçant derrière Trottle, la tête enfoncée dans son gilet et s’amusant à se cacher de sa bonne grand’maman.

Je vois maintenant un grand nombre de gens dans la maison mystérieuse, qui n’est plus abandonnée comme auparavant.

J’entrevois, à cette heure, bien du monde dans la maison du crime, où la santé de ceux qui l’habitent a ramené la lumière radieuse du bonheur.

Mon fils chéri est devenu un être intelligent, affectueux, et les enfants des pauvres gens que j’admets dans ce logis béni changent de jour en jour, à mesure qu’ils y résident.

Recevez donc mes humbles remerciements, ô enfant divin que la veuve, l’orphelin, les pauvres et les souffreteux se plaisent à appeler leur père !

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