III
Dans la maison muette et sombre,
Glissant sur le parquet, sans bruit,
De chambre en chambre, on voit une ombre
Errer le soir quand vient la nuit
Sur chaque seuil elle s’arrête
En cherchant à se rappeler
Tristes souvenirs, jours de fête,
Qui la font sourire ou trembler.
Toutes les fois que l’œil s’égare
Loin, devant soi, vers l’horizon,
Pour trouver l’heure qui répare
Le mal, et rend la guérison,
On souffre moins que lorsqu’on songe
Aux chagrins passés. Ici-bas
L’existence n’est qu’un mensonge
Qui finit avec le trépas !
L’ombre s’avance : elle examine
Chaque escabelle, le foyer ;
Vers la fenêtre elle s’incline,
Descend pas à pas l’escalier.
Depuis la mort du jeune artiste
Un an s’est écoulé. Noël
Est revenu : Bertha s’attriste
Et jette les yeux vers le ciel.
Car elle a sur la pauvre veuve
Reporté son attachement
Et maintes fois donné la preuve
De son respect pour son serment.
Il est un plus grand sacrifice
Qu’elle s’impose. Qui l’eût cru ?
Celui qu’elle aimait, – ô supplice ! –
Revient et son mal s’est accru,
Au printemps, porté par la brise,
Le bruit se répandit un jour
Que Léonard vers sa promise
Revenait le cœur plein d’amour.
Quel sentiment éprouva-t-elle,
Bonheur, espoir, crainte ou chagrin !
Nul n’en sut rien. Bertha chancelle
Et des pleurs coulent sur son sein.
Il débarque, accourt, interroge
Bertha sur son fatal malheur ;
Il se plaît à faire l’éloge
De l’ami si cher à son cœur.
Le lendemain, même visite :
Il la console avec douceur,
Et lui rend – douce réussite –
L’espérance du vrai bonheur.
Et cependant Bertha regarde
Dora, cherchant à partager
Sa joie, et craignant, par mégarde,
En souriant de l’affliger.
Mais la veuve, à son tour, se livre
À des rêves inespérés :
Elle renaît et se sent vivre ;
Ses traits se sont transfigurés.
Les jours s’écoulent ; l’été dore
Les moissons, et, dans la cité,
Le soleil brûlant dès l’aurore
S’enorgueillit de sa clarté.
Juin finit et juillet commence :
Rien ne manque à la maison,
Où Léonard à deux dispense
Les doux conseils de la raison.
Un soir, plus tôt qu’à l’ordinaire,
Bertha crut humer les senteurs
Du bouquet, qu’afin de mieux plaire
Léonard apporte aux deux sœurs.
Ces parfums pénétrants arrivent
À ses sens ravis… Elle sort
De sa chambre, et ses pieds décrivent
Des pas répétés sans effort.
Il était là. Bertha s’arrête
Près de la porte : elle tremblait,
Et plaça doucement sa tête
Contre la muraille. – Il parlait
À voix basse à Dora ; sa bouche
Murmurait ce tendre parler.
Avec lequel un amant touche
Celle qu’il cherche à cajoler,
Léonard lui disait : « – Folie !
» Votre sœur ne pourra blâmer
» L’amour qui tous les deux nous lie,
» Et que je veux légitimer.
» Elle comprendra, noble femme,
» La sainteté de mes sermens.
» À vous seule, Dora, mon âme !
» Que je meure ici si je mens !
» — Mais on m’a dit, répliqua-t-elle,
» Que jadis à ma sœur… – Tais-toi !
» Bertha n’aime point ; la cruelle
» A refusé ma main, ma foi,
» J’aurais passé ma vie entière
» À ses pieds : elle méconnut
» Mes pleurs, mes vœux et ma prière.
» J’ignore ce qui lui déplut. »
À ces mots Bertha, tout émue,
Devina la fatalité.
Le passé parut à sa vue,
Et le présent fut accepté. –
Tel le pèlerin en voyage
Aperçoit, sans le pressentir,
Un gouffre creusé par l’orage
Béant et prêt à l’engloutir.
La nuit revint épaisse et sombre,
Les fleurs mollement s’entr’ouvraient,
Les étoiles brillaient dans l’ombre,
Les réverbères s’allumaient.
Léonard et Dora jouirent
De leur bonheur tout à loisir ;
Pourtant à la fin ils se dirent :
— Bertha tarde bien à venir.
La voici : calme, elle encourage
Les amants à parler sans peur.
Nul n’eût pu voir sur son visage
La moindre trace de douleur.
Sans gronder la veuve oublieuse,
Sans faire même allusion
Aux vœux de Léonard, joyeuse,
Elle approuva leur union.
Ni l’un ni l’autre n’entendirent
Ses sanglots, quand à deux genoux
Ses mains en tremblant se joignirent
Et qu’elle dit : – « Je les absous.
» Avec toi, mon Herbert, je reste.
» Vouloirs de Dieu, soyez bénis,
» Car bientôt au séjour céleste
» À jamais nous serons unis. »
Noël les vit dans une église
Tous les trois prier à genoux,
Et la sœur, à son sort soumise,
Sourit et bénit les époux.
Le même soir, la nuit venue,
Bertha sortit de la maison
Suivant une route inconnue
Que bornait au loin l’horizon.
Le désespoir… non, l’espérance
De bientôt rendre l’âme à Dieu,
Et de voir finir sa souffrance,
L’amènent devant un saint lieu.
Aussitôt le bonheur rayonne
Dans ses yeux. Un noble lien
L’enchaîne au Christ qui lui pardonne,
Car sur la terre elle aima bien.
J’applaudis de toutes façons à l’éloquence de ce petit poëme et remerciai Jarber de me l’avoir lu. Il me fut cependant impossible de convenir que cette histoire donnât la moindre explication sur la cause pour laquelle la maison dont l’histoire me préoccupait demeurait inoccupée.
Était-ce… l’absence de Trottle, dont les remarques, lorsqu’il était là, émoustillaient la conversation ? Était-ce lassitude, ou fatigue ? Je ne saurai le dire ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que Jarber ne produisit point sur moi l’effet désiré, et qu’il me parut, ce soir-là, ne pas avoir son esprit ordinaire.
En vain me déclara-t-il que l’insuccès de ses démarches ne l’empêcherait pas de les continuer et qu’il allait se mettre en quatre pour faire de nouvelles découvertes. Je fus forcée de remarquer qu’il me parlait avec une certaine nonchalance, une façon d’avoir l’air de penser à autre chose.
Jarber ne tarda pas à me quitter, quoiqu’il fût de très-bonne heure.
Lorsque Trottle fut de retour et que je me permis de l’accuser de s’être absenté pour aller « courir la prétentaine, » non-seulement il se récria avec indignation, mais encore il me déclara avoir pris la liberté de sortir pour mon service. Qui plus est, il me demanda audacieusement un congé de deux jours, plus une matinée, pour s’occuper d’une affaire qu’il déclarait m’être personnelle et devoir m’intéresser.
Eu égard à ses longs et fidèles services, je crus devoir adhérer à sa demande et lui permis de me quitter pour le temps voulu.
En retour de ma condescendance, Trottle me promit de me donner une franche explication de tout ce qui m’intéressait au sujet de la maison mystérieuse, et cela dans une semaine, c’est-à-dire le lundi vingtième jour du mois.
Deux jours avant l’époque convenue, j’envoyai prévenir mon vieil ami Jarber de venir prendre une tasse de thé avec moi.
La maîtresse de la maison dans laquelle il demeurait m’adressa de sa part des excuses qui me firent dresser les cheveux sur la tête.
Le malheureux avait un accès de fièvre, et, dans son délire, il parlait de « mariage à Manchester, d’aventures fantastiques, d’un nain, de trois soirées, » ou plutôt de « trois rendez-vous le soir » à ce que disait la maîtresse du logis où demeurait Jarber, tout cela se passant dans une maison abandonnée, dans laquelle il n’y avait pas de concession d’eau parce qu’on ne la payait pas.
Ces fâcheuses nouvelles me forcèrent à me contenter de la compagnie de Trottle, qui tint sa parole en me lisant, à l’exemple de mon ami Jarber, un papier manuscrit, à cette seule différence près, que mon serviteur s’était contenté d’écrire sur le titre ce seul mot « Rapport, » sans la moindre prétention.