I
La rue étroite et solitaire
Offrait aux regards du passant
Un aspect lugubre, sévère :
La pluie ouvrait le sol glissant.
Et la lanterne vacillante
Ajoutait encore à l’horreur
De cette scène d’épouvante,
Bien faite pour glacer le cœur.
Dans la maison, au coin de l’âtre
Prêt à s’éteindre au moindre vent.
Écoutant le bruit opiniâtre
De l’orage contre l’auvent,
Bertha sentait au fond de l’âme
Un frisson plus froid que l’hiver,
Car son étoile, pauvre femme,
L’abandonnait… Tourment d’enfer !
Elle avait gardé son courage
Et de sa voix la fermeté,
Pour souhaiter un bon voyage
À son frère trop attristé.
Mais, restée au logis, sa plainte
S’exhalait en soupirs ; hélas !
Elle gémissait sans contrainte
Et pleurait sans chercher soulas.
Par devoir, par honneur, son frère
Eût dû protéger Bertha ; mais
Pourquoi part-il ? pourquoi, colère,
S’en va-t-il ? Seule désormais,
La pauvre dame en sa pensée
Derrière elle a jeté les yeux,
Et se dit : je sois insensée !
Il n’est de vrai bonheur qu’aux cieux.
Elle songeait à sa jeunesse
Sacrifiée à l’orphelin,
Car elle avait fait la promesse
De le conduire par la main.
Pour Herbert, sa sollicitude
Jamais n’avait failli un jour ;
Elle le poussait à l’étude,
Et l’encourageait tour à tour.
N’avait-elle pas, douce amie,
Le voyant parfois entraîné,
Calmé cette ardeur ennemie
Et vers le bercail ramené !
Pour l’avenir, ses espérances
En lui seul n’étaient-elles pas ?
Alors pourquoi ces réticences
Lorsqu’il portait ailleurs ses pas !
Dans le beau jardin, chaque plante,
Les feuilles, le gazon, les fleurs,
L’eau de la fontaine écumante,
Les massifs aux vertes couleurs,
Rien n’était changé… Qui pouvait
Ainsi la rendre tout émue,
En songeant qu’il y reviendrait ?
Depuis longtemps, hélas ! son frère
Quand il rentrait semblait distrait :
Bertha paraissait étrangère
À celui qu’elle préférait
À tout autre bonheur au monde.
Aussi croyait-elle devoir
Lui dire : « Viens que je te gronde,
» Ne m’aimes-tu donc plus ce soir ?
» Je t’ai tout donné sur la terre,
» Dans l’espoir de te rendre heureux ;
» Que faut-il, pour te satisfaire ?
» Parle ! un mot ! dis ce que tu veux. »
De quelle parole blessante
Herbert a-t-il frappé son cœur ?
Bertha pleure, elle se lamente :
Le frère a méconnu la sœur.
Est-il donc vrai qu’Herbert partage
Avec un autre son amour !
Le rêve a fui… Bertha, courage,
Cela devait bien être un jour.
« Pourquoi, – fatale destinée ! –
» Mon frère oublie-t-il ainsi,
» Qu’à lui seul je me suis donnée,
» Et que de lui seul j’ai souci ? »
Dans sa mémoire elle rappelle
Là-bas, dans un pays lointain,
Le toit béni, l’amour fidèle
D’un galant homme offrant sa main.
Elle eût trouvé bonheur, richesse,
Joie et santé… La bonne sœur
Refusa par délicatesse…
De quitter son frère elle eut peur.
N’avait-elle pas à leur mère
Promis de se vouer à lui ?
Et ce serment, – folle chimère ! –
Elle le tient même aujourd’hui,
Aujourd’hui qu’Herbert l’abandonne
D’un air froid ; sans se souvenir
Que sur la terre il n’est personne
Que plus qu’elle il doive bénir.
À quoi m’a-t-il servi, dit-elle,
« De sacrifier sans songer
» Mon avenir, d’être rebelle
» À tout sentiment étranger ?
» Le Seigneur m’avait mis sur terre
» Pour y gagner ma part des cieux,
» Pour devenir épouse et mère
» D’enfants joufflus, chéris, joyeux.
» Ah ! qu’elle est longue, la journée,
» Depuis qu’Herbert s’en est allé !
» Hélas ! que serait une année,
» Si tel est le jour écoulé !
» Du Seigneur le vouloir suprême
» Veut-il donc m’éprouver ainsi ?
» Ou n’est-ce pas plutôt moi-même
» Qui suis cause de tout ceci ? »
Le soleil reparaît ; l’orage
S’est dissipé : plus de tourment !
On vient d’apporter un message
Que Bertha lit en souriant :
« Plus de larmes et plus de plaintes !
Il revient… Dieu me l’a rendu !
» Mon frère ! Ah ! tes douces étreintes
» Vont calmer mon cœur éperdu. »
Elle attise au foyer la flamme,
La pluie a cessé… – De retour
Herbert l’embrasse et puis réclame
L’oubli de ses torts… Sans détour
Entre ses bras Bertha le serre ;
Ses lèvres sur ses blonds cheveux
S’appuient tendrement. – Leur mère
Les regardait du haut des cieux.