CDLXVe nuit
Giafar, toujours résolu de s’abandonner entièrement au destin, et commençant à entrevoir dans son aventure quelque chose d’extraordinaire, et peut-être le terme de son exil., approuva les mesures que lui proposait Attaf, et le remercia de son zèle et de sa générosité. Lorsque tout fut disposé, Giafar partit secrètement.
Au bout de quelques jours, vingt cavaliers arrivèrent à Damas, et annoncèrent que le grand vizir Giafar, après avoir parcouru l’Égypte, parcourait la Syrie, par ordre du kalife, et qu’il allait passer par la capitale de la province.
Cette nouvelle se répandit bientôt parmi tous les habitants. Le gouverneur, Abdalmalek ebn Merouen, fit dresser des tentes hors de la ville, et alla à sa rencontre jusqu’à une demi-journée de chemin, accompagné des principaux officiers et des magistrats. Tous s’empressèrent à l’envi d’offrir à Giafar des présents, et il trouva en entrant dans sa tente un repas magnifique. Toute la ville sortit pour voir le premier vizir, et ce jour fut un jour de fête et de réjouissance publique.
Giafar, au milieu de toute cette pompe et de ces honneurs, envoya chercher le père de la jeune personne dont il était amoureux. Abdallah (c’était, comme on l’a déjà dit, le nom de ce seigneur) s’empressa de se rendre aux ordres du grand vizir et s’inclina profondément devant lui :
« Votre fille, lui dit Giafar, vient d’être répudiée par son mari. – Il est vrai, seigneur, répondit Abdallah, elle est présentement chez moi. – J’ai entendu parler, reprit Giafar, de sa beauté, de son esprit ; je voudrais l’épouser. – Seigneur, reprit Abdallah en s’inclinant de nouveau profondément, je suis prêt à vous remettre entre les mains votre esclave. – Je me charge de sa dot, dit alors le gouverneur de Damas. – Et moi, je l’ai déjà reçue, » reprit Abdallah.
On dressa aussitôt le contrat de mariage. Le gouverneur invita Giafar à venir loger dans son palais ; mais Giafar s’excusa, en disant qu’il devait continuer sa route le lendemain. Il prévint en même temps Abdallah de faire en sorte que sa fille fût prête à partir avec lui.
Abdallah sortit aussitôt pour annoncer à sa fille le nouveau mariage qu’il venait de conclure pour elle. Il l’aborda avec les témoignages de la plus grande joie, et lui vanta beaucoup le rang et les richesses de son nouvel époux. La fille d’Abdallah, qui aimait Attaf, vit avec peine qu’elle allait passer dans les bras d’un autre. Peu sensible aux idées de grandeur et d’ambition qui flattaient son père, elle ne lui répondit que pour lui témoigner sa soumission, et se retira dans l’intérieur de son appartement.
La nuit suivante se passa dans les plaisirs : toute la ville et les maisons de campagne des environs étaient illuminées. Les grands et le peuple étaient également enchantés de la présence du grand vizir, et du mariage qu’il venait de contracter à Damas.
Le lendemain, Giafar fit annoncer qu’il se mettrait en marche sur les trois heures après midi. Abdallah eut soin de tout préparer pour le départ de sa fille, et la fit monter dans une litière magnifique. À l’heure indiquée, les trompettes donnèrent le signal ; Giafar s’avança, accompagné du gouverneur et des principaux de la ville. Derrière eux venait la litière de la nouvelle mariée, environnée de ses femmes et de ses esclaves : le reste du cortège marchait ensuite. Lorsqu’on fut arrivé à l’endroit appelé Cobbat Alasafir, il ne voulut pas souffrir qu’on l’accompagnât plus loin : il congédia le gouverneur et les principaux de Damas, et les remercia des témoignages d’attachement qu’ils lui avaient donnés.
Le gouverneur de Damas et ceux qui l’accompagnaient rencontrèrent, en revenant de la ville, Attaf qui allait faire ses adieux au premier vizir. On se salua de part et d’autre, et le gouverneur dit à Attaf : « Nous venons de reconduire le premier vizir, et vous ne faites que de sortir ! – Je ne croyais pas, répondit Attaf, qu’il dût partir aussi promptement. Quand j’ai su qu’il était monté à cheval, j’ai rassemblé quelques-uns de mes gens, et je vais pour le joindre. – En vous hâtant, vous le trouverez encore, reprit le gouverneur, près de Cobbat Alasafir. »
Attaf fit faire diligence à sa petite troupe, et joignit bientôt Giafar. Il descendit de cheval, s’approcha du premier vizir, et lui dit : « Je rends grâces à Dieu, qui a rendu le calme et la joie à votre âme en vous donnant l’objet de vos désirs. »
« Mon cher Attaf, répondit Giafar, c’est à toi que je dois mon bonheur ; j’espère reconnaître bientôt le service important que tu m’as rendu. Je ne t’ai causé, jusqu’ici, que trop de peines et d’embarras ; retourne sur tes pas, je ne veux pas que tu passes une nuit hors de ton palais. » Attaf, craignant de se rendre importun, ou de désobliger le premier vizir en l’accompagnant plus loin, lui souhaita un heureux voyage, et reprit le chemin de Damas.
Cependant les ennemis qu’Attaf avait auprès du gouverneur cherchèrent à profiter de la circonstance pour le perdre : « Savez-vous, dit l’un d’eux, nommé Hassan, à Abdalmalek, pourquoi Attaf est parti si tard pour aller faire ses adieux au grand vizir ? – Pourquoi ? répondit le gouverneur. – C’est, reprit Hassan, pour se trouver seul avec lui, et pouvoir l’entretenir plus librement ; car le grand vizir a passé chez lui plusieurs mois incognito. C’est peut-être aussi pour voir encore une fois sa femme qu’Attaf se rend après vous auprès de Giafar. »
« De quelle femme voulez-vous parler ? dit le gouverneur. – De la femme d’Attaf, reprit Hassan ; de cette jeune femme qu’il a répudiée pour la donner au grand vizir. – Comment ! dit le gouverneur, serait-ce la belle Zalica, la plus jeune des femmes d’Attaf, celle qu’il aimait plus que toutes les autres ? – C’est elle-même, reprit Hassan : cette séparation a dû coûter à Attaf, mais que ne fait-on pas pour satisfaire son ambition ! Il espère que le grand vizir, pour prix de cette complaisance, lui fera donner le gouvernement de Damas. »
Ces discours perfides produisirent sur l’esprit du gouverneur de Damas l’effet qu’attendaient les ennemis d’Attaf : il conçut une violente jalousie contre lui, et résolut de s’en défaire sur-le-champ. Dans ce dessein, il fit cacher pendant la nuit, dans le jardin d’Attaf, le corps d’un homme qui venait d’être assassiné. Le lendemain, après quelques perquisitions, faites seulement pour la forme, dans divers endroits, on entra chez Attaf.
L’officier de police chargé de cette commission était instruit de tout et dévoué au gouverneur : le cadavre fut bientôt trouvé. On se saisit de la personne d’Attaf, on l’amena devant Abdalmalek. Il feignit le plus grand étonnement en voyant paraître Attaf conduit par l’officier de police, et parut fort attentif au rapport que lui fit cet officier.
« Savez-vous, dit ensuite Abdalmalek à Attaf, qui a tué l’homme dont on a trouvé le corps dans votre jardin ? – C’est moi qui l’ai tué, répondit Attaf. – Que vous avait-il fait ? continua le gouverneur, et pourquoi l’avez-vous tué ? – Seigneur, reprit Attaf, il est inutile de me faire ces questions : si je me reconnais coupable de ce meurtre, vous devez penser que c’est pour payer seul l’amende, et empêcher que mes voisins ne soient inquiétés et obligés d’en payer une partie. »
Je ne me contente pas, reprit vivement le gouverneur, de punir le meurtre par une simple amende ; je prétends suivre exactement la loi, et juger selon ce précepte divin : « Âme pour âme. »
Le gouverneur, se tournant alors du côté de l’assemblée, interpella plusieurs de ceux qui étaient présents de déposer ce qu’ils venaient d’entendre dire à Attaf. Tous déposèrent qu’il s’était reconnu coupable du meurtre : « Attaf, leur demanda ensuite le gouverneur, jouit-il de toute sa raison, ou a-t-il l’esprit aliéné ? » Tous attestèrent qu’Attaf jouissait de toute sa raison. Le gouverneur dit alors aux juges :
« Vous avez entendu les déclarations des témoins, et l’aveu fait par le coupable ; appliquez la peine portée par la loi, et prononcez la sentence. »
Les juges ne purent s’empêcher de condamner Attaf à mort, d’après sa déclaration : on fit lecture de la sentence, et le gouverneur envoya aussitôt chercher le bourreau.
Toute l’assemblée était consternée ; le peuple, bientôt instruit de cet évènement, accourait en foule, et murmurait hautement. Le gouverneur crut qu’il était prudent de ne pas faire exécuter publiquement Attaf : il parut se rendre aux instances de ceux qui l’entouraient, et commanda qu’on le conduisit en prison ; mais en même temps il fit dire secrètement au geôlier qu’il enverrait étrangler ce prisonnier la nuit suivante.
Le geôlier était attaché à Attaf, dont il avait plus d’une fois éprouvé la bienfaisance ; il fut révolté de la conduite du gouverneur, qui lui parut l’effet de la haine et de la jalousie ; il ne douta pas que, si le kalife était instruit de cette affaire, il ne reconnût l’innocence d’Attaf, et ne punît le gouverneur. Il résolut donc d’exposer sa vie pour sauver celle de son bienfaiteur, et lui donner les moyens de faire entendre ses plaintes.
Dans cette intention, le geôlier s’approcha d’Attaf et lui fit part de ce qu’il venait d’apprendre : « J’attends tranquillement la mort répondit Attaf ; je voulais obliger mes voisins, et les dispenser de payer l’amende ; le service que je leur ai rendu est cause de ma mort : je dois adorer les décrets de Dieu, et me soumettre à ma destinée. – Que dites-vous ? reprit le geôlier ; je veux vous sauver et sacrifier, s’il le faut, ma vie pour racheter la vôtre. Je vais d’abord briser vos chaînes ; ensuite je me ferai plusieurs blessures au visage, je déchirerai mes habits et je m’arracherai la barbe ; vous me mettrez ce tampon dans la bouche, vous sortirez de la prison, et vous vous éloignerez promptement. »
Attaf accepta les offres du geôlier, et le remercia en pleurant de sa générosité. Il sortit de prison quand tout fut exécuté, et prit aussitôt le chemin de Bagdad.
Cependant le gouverneur de Damas, empressé de se défaire d’Attaf, se rendit à la prison vers le milieu de la nuit, accompagne seulement du bourreau ; quelle fut sa surprise, lorsqu’il vit la porte ouverte, le geôlier tout couvert de sang, la barbe arrachée, les habits déchirés, et levant les mains au ciel sans pouvoir parler ! Il fit ôter le tampon qu’il avait dans la bouche, et lui demanda qui l’avait mis dans cet état :
« Seigneur, répondit le geôlier, il y a environ une heure qu’une troupe de scélérats ont brisé la porte de la prison et se sont jetés sur moi. J’ai crié de toutes mes forces, et j’ai appelé au secours ; ils m’ont mis ce tampon dans la bouche, et m’ont assommé de coups. Tandis qu’une partie de ces scélérats me traitait ainsi, les autres ont brisé les fers d’Attaf, et l’ont emmené avec eux. Ils avaient tous le visage barbouillé de noir et de rouge, et ressemblaient à des démons ; de façon qu’il m’a été impossible d’en reconnaître aucun. »
Le gouverneur, au désespoir de voir sa victime lui échapper, ne savait s’il devait ajouter foi au rapport du geôlier, et demanda au bourreau ce qu’il, pensait de cet évènement. Celui-ci dit que le geôlier occupait depuis longtemps cette place, dans laquelle il avait succédé à son père, et que jamais il n’avait laissé échapper aucun prisonnier.
Le gouverneur, pour punir le geôlier, se contenta de lui ôter sa place. De retour dans son palais, il envoya de différents côtés des cavaliers à la poursuite d’Attaf. Ceux-ci, après avoir battu de tous côtés la campagne, revinrent au bout de plusieurs jours, sans avoir pu apprendre aucune nouvelle de celui qu’ils cherchaient.