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DXe nuit

Le cortège étant entré dans cette salle, le faux kalife se plaça sous un dais de soie verte, brodé de perles et de diamants, au-dessous duquel était un trône d’ivoire rehaussé d’or, dont l’éclat et la magnificence le disputaient à ceux des Khosroès et des Césars. Le dais était entouré de rideaux de soie jaune relevés avec grâce, et qui se baissaient à volonté avec une promptitude merveilleuse.

Le faux kalife s’étant assis sur son trône, on plaça devant lui l’épée royale, et tous les courtisans se rangèrent au-dessous. On apporta ensuite plusieurs tables couvertes des mets les plus recherchés. Après que chacun eut mangé, on desservit, et l’on présenta à laver dans des bassins d’or. On apporta ensuite à boire ; l’on mit sur la table une multitude de vases de toute espèce, plus riches et plus précieux les uns que les autres, et l’on servit à la ronde les vins les plus exquis.

L’esclave qui versait à boire aux convives, étant parvenu au kalife Haroun, voulut remplir sa coupe ; mais ce prince la retira avec précipitation, et attira par là sur lui les regards du faux kalife.

« Pourquoi donc votre camarade ne veut-il pas boire ? demanda-t-il à Giafar. – Il y a longtemps, seigneur, répondit Giafar, qu’il n’a fait usage de cette boisson. – Eh bien ! reprit le faux kalife, il ne faut pas le gêner. Il y a ici toutes sortes de liqueurs ; qu’il demande librement celle qu’il a coutume de boire. » Haroun Alraschild ayant demandé une autre liqueur, le faux kalife l’invita obligeamment à lui faire raison toutes les fois que son tour de boire arriverait.

Ils passèrent ainsi une partie de la soirée à boire et à se divertir. Lorsque le vin eut commencé à échauffer les têtes, Haroun Alraschild dit à Giafar : « Mon étonnement augmente de plus en plus ; jamais on n’a servi dans mon palais un festin aussi somptueux ni aussi magnifique que celui où nous assistons ce soir. Je voudrais bien savoir, dès à présent, quel est ce jeune homme. »

Le faux kalife, voyant Haroun et Giafar s’entretenir tous deux à voix basse, dit à Giafar : « Vous devez savoir, mon hôte, que parler bas avec ses voisins est dans les assemblées, le défaut ordinaire de la malignité. »

« La malignité, repartit aussitôt Giafar, ne peut trouver à s’exercer ici : mon camarade me disait qu’il avait parcouru beaucoup de pays, qu’il avait été admis à la cour des plus puissants monarques, qu’il avait vécu familièrement avec les grands ; mais que nulle part il n’avait reçu d’accueil aussi flatteur ni aussi distingué que celui que votre majesté a daigné lui faire ce soir, et que jamais tant de grandeur et de magnificence n’avait frappé ses regards. Il me fait observer seulement qu’il a entendu répéter souvent à Bagdad : Rien de plus agréable en buvant que d’entendre de la musique. »

Le discours de Giafar fit sourire le faux kalife, qui frappa aussitôt sur la table. La porte de la salle s’étant ouverte sur-le-champ on vit paraître un esclave noir qui portait un siège d’ivoire incrusté d’or ; il était suivi d’une jeune esclave d’une beauté parfaite, qui tenait entre ses mains un luth fabriqué dans les Indes. La jeune esclave, s’étant assise sur le siège d’ivoire qu’on avait mis au milieu de la salle, accorda son instrument, et après avoir préludé sur vingt-quatre tons, elle rentra dans celui par lequel elle avait débuté, et chanta les paroles suivantes :

« L’amour vous parle par ma bouche, et vous dit que je vous aime. Tout atteste la violence de ma passion : mon cœur est blessé, et les larmes coulent en abondance de mes yeux.

Avant de vous voir, je ne connaissais pas l’amour : tôt ou tard il faut succomber à son destin. »

Le faux kalife parut fort agité, et comme hors de lui-même, tandis que la jeune esclave chantait ; à peine eut-elle achevé, qu’il poussa un grand cri et déchira sa robe du haut en bas. Les rideaux suspendus autour de lui se baissèrent aussitôt, et on lui apporta une autre robe plus riche que la première. Le jeune homme, s’en étant revêtu, se remit comme il était auparavant, et l’on continua à se divertir et à boire à la ronde.

Lorsque le tour du faux kalife fut venu, et qu’on lui eut présenté la coupe, il frappa, comme la première fois, sur la table ; la porte s’ouvrit, et l’on vit entrer un esclave noir, portant un siège d’or massif, accompagné d’une jeune esclave plus belle que la précédente. Elle s’assit sur le siège qu’on lui présenta, accorda le luth qu’elle tenait entre ses mains, et se mit à chanter ces paroles :

« Comment supporter l’état où je suis ? Le feu de l’amour me consume, et mes larmes forment un déluge perpétuel.

La vie n’a plus de charmes pour moi : quel plaisir peut goûter un cœur navré de tristesse ? »

Ces vers firent sur le faux kalife le même effet que les premiers : il poussa un grand cri, et déchira sa robe du haut en bas ; les rideaux suspendus autour du trône s’abaissèrent ; il se revêtit d’une autre robe, reprit sa place comme auparavant, et invita les convives à boire de nouveau. Lorsque son tour fut venu, il frappa pour la troisième fois sur la table. La porte s’ouvrit comme à l’ordinaire ; une jeune esclave, dont la beauté surpassait celle des deux précédentes, s’avança le luth à la main, précédée d’un esclave noir, s’assit au milieu de la salle, et chanta ces vers :

« Cessez vos vains reproches, et traitez-moi avec plus de justice : « mon cœur ne peut renoncer à vous aimer.

Ayez pitié d’un malheureux dévoré d’ennui, que vous avez réduit en esclavage.

Je succombe à la violence du mal qui me consume : vous seule pouvez m’arracher à la mort.

Ô beauté dont l’image remplit mon cœur, comment vous oublier pour m’attacher à une autre ! »

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