CDLXXXVIIIe nuit
Le cousin, atterré par cette réponse, s’en retourna chez lui le désespoir dans l’âme ; il tomba bientôt malade, et mourut de chagrin au bout de quelque temps.
Après avoir fait entrer les ballots, Alaeddin alla faire les provisions nécessaires pour un repas semblable à ceux des soirées précédentes. Étant de retour, il dit à Zobéide : « Je ne m’étais pas trompé dans mes conjectures ; ces derviches sont des imposteurs qui m’ont fait des promesses en l’air : vous voyez comme ils ont tenu leur parole ! »
« Cessez d’avoir une aussi mauvaise opinion d’eux, lui répondit sa femme : vous êtes le fils du syndic des marchands du Caire, et cependant hier encore vous ne possédiez pas la plus petite pièce de monnaie ; dans quel embarras ces derviches, pauvres comme ils sont, ne doivent-ils donc pas être pour se procurer cinquante mille pièces d’or ? »
« Dieu merci, nous n’avons plus besoin d’eux, reprit Alaeddin ; ils n’ont qu’à venir maintenant, je leur fermerai la porte au nez. » « Pourquoi donc ? dit Zobéide ; je suis persuadée, au contraire, que c’est leur présence qui nous a porté bonheur ; et chaque soir ne glissaient-ils pas, à notre insu, une bourse de cent pièces d’or sous un coussin ? »
À la fin du jour, quand les bougies furent allumées, Alaeddin pria son épouse de prendre son luth, et de jouer un de ses airs favoris. Zobéide, qui se plaisait à prévenir ses moindres désirs, s’empressa de le satisfaire ; elle accorda son instrument, et se mit à chanter. Dans ce moment, on frappa assez rudement à la porte de la rue. Zobéide pria son mari d’aller voir ce que c’était. Lorsqu’il eut ouvert, et qu’il eut aperçu les derviches : « Ah ! ah ! s’écria-t-il en riant, entrez, messieurs les imposteurs, entrez. »
Les derviches s’étant assis, Alaeddin fit servir la collation : « Seigneur, lui dit l’un d’eux, l’impossibilité où nous nous sommes trouvés de faire ce que nous voulions n’empêche pas que nous ne prenions le plus vif intérêt à ce qui vous regarde : racontez-nous donc, de grâce, ce qui vous est arrivé avec votre beau-père. »
« Dieu, répondit Alaeddin, nous a comblés de plus de faveurs que nous n’avions osé l’espérer ! »
« Nous en sommes charmés, reprit le faux derviche ; car nous étions fort inquiets par rapport à vous ; et vous devez être persuadé que si nous avions, pu rassembler la somme que nous vous avions promise, nous l’aurions fait de tout notre cœur. »
« Dieu m’a procuré les moyens de me tirer d’affaire, dit Alaeddin : mon père vient de m’envoyer cinquante mille pièces d’or, et cinquante ballots des étoffes les plus précieuses, chacun de la valeur de mille pièces d’or, comme le porte l’étiquette qui est dessus ; il m’a aussi envoyé un habillement complet fort riche, une pelisse de martre zibeline, une mule, un esclave, et une cuvette d’or avec son aiguière ; en outre, je viens de me réconcilier avec mon beau-père ; et ce qui met le comble à ma félicité, c’est de posséder une femme charmante, dont je suis tendrement aimé. Vous voyez donc que Dieu ne m’a pas abandonné dans cet instant critique. »
Alaeddin ayant achevé ces paroles, le kalife fit semblant d’avoir besoin de sortir un moment ; le vizir Giafar, se penchant alors vers Alaeddin, l’avertit de ne rien dire qui pût blesser ses hôtes, et surtout celui qui venait de sortir. Alaeddin lui demanda pourquoi il lui donnait un pareil avis : « Il me semble, ajouta-t-il, que je vous ai témoigné à tous autant d’égards et de politesse que j’en pourrais témoigner au kalife. »
« La personne qui vient de sortir, reprit Giafar, est le kalife lui-même ; je suis le vizir Giafar, et l’un des deux personnages que vous voyez à côté de moi est le scheikh Mohammed-Abou-Naouas, et l’autre est Mansour, exécuteur des jugements de sa majesté. » Alaeddin parut fort étonné de cette aventure, et ne savait que penser :
« Seigneur Alaeddin, poursuivit le vizir, faites-moi le plaisir de réfléchir un moment, et de me dire combien il y a de journées de chemin entre le Caire et Bagdad. » Alaeddin répondit qu’il y en avait quarante-cinq : « Comment donc, reprit Giafar, vos marchandises ont-elles pu faire ce trajet en dix jours ? Comment est-il possible que votre père ait été informé de votre désastre, qu’il ait fait emballer les étoffes que vous avez reçues, et qu’elles vous soient parvenues dans l’espace de dix jours, lorsqu’il en faut quarante-cinq pour les apporter seulement du Caire ici ? »
« Vous avez raison, seigneur, s’écria Alaeddin, mon erreur était grossière : je me perds maintenant dans tout ceci, et je n’y connais plus rien. »
« Tout cela, dit le vizir, s’est fait par ordre du souverain Commandeur des croyants ; c’est lui-même qui vous a fait tous ces présents, par l’affection extrême qu’il a conçue pour vous. »
Le kalife étant rentré sur ces entrefaites, Alaeddin se jeta à ses pieds et lui témoigna sa vive reconnaissance : « Dieu prolonge les jours de votre majesté, s’écria-t-il, et répande à jamais ses bienfaits sur elle, pour la générosité dont elle a usé envers son esclave ! »
Le kalife, ayant fait relever Alaeddin, le pria de lui faire entendre encore une fois la voix de Zobéide, pour le récompenser de ce qu’il venait de faire pour eux. Zobéide s’empressa de répondre à une invitation aussi flatteuse ; elle prit son luth, et chanta d’une manière si ravissante, que le kalife ne pouvait se lasser de l’entendre. Il passa une partie de la nuit dans cet amusement, et il invita Alaeddin, en se retirant, à se rendre le lendemain au divan.
Alaeddin se rendit donc le lendemain au divan, accompagné de dix esclaves qui portaient chacun sur leurs têtes un bassin rempli des objets les plus précieux. En entrant, il se prosterna le visage contre terre ; et s’étant relevé, il adressa un compliment très flatteur au kalife, qui était assis sur son trône, environné de toute sa cour. Il le supplia ensuite d’accepter les présents qu’il venait lui offrir.
Le kalife fit à Alaeddin l’accueil le plus gracieux, et reçut avec plaisir ce qu’il lui présentait ; il le fit revêtir d’une robe d’honneur, le nomma sur-le-champ syndic des marchands de Bagdad, et lui fit prendre place au divan en cette qualité.
Dans ce moment, le beau-père d’Alaeddin, qui était auparavant revêtu de cette charge, étant entré dans la salle, et ayant aperçu son gendre assis à sa place, et couvert d’une robe d’honneur, prit la liberté de demander au kalife ce que cela signifiait.
« Je viens de nommer Alaeddin, répondit ce prince, syndic des marchands : les charges et les dignités n’appartiennent pas exclusivement et pour toujours à ceux qui en sont revêtus, et j’ai jugé à propos de vous déposer. »
« Votre majesté a très bien fait, dit le vieillard ; au surplus, l’honneur qu’elle vient de faire à mon gendre rejaillit sur moi, et c’est Dieu même qui a dirigé son choix ; il élève, quand il lui plaît, les petits aux plus grands honneurs : combien de fois n’a-t-on pas vu les grands venir baiser la main de celui qu’ils dédaignaient la veille ! »