Scène IX
Coconnas, un juge, un greffier, puis Caboche, suivi de ses valets.
Accusé Marc-Annibal de Coconnas, il va vous être donné lecture de l’arrêt rendu contre vous.
Ah ! je respire.
Accusé, à genoux !
À genoux ?
Oui, à genoux.
« Arrêt rendu par la cour séant à Vincennes, contre Marc-Annibal de Coconnas, atteint et convaincu d’empoisonnement, de sortilège et de magie contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la sûreté de l’État… En conséquence de quoi sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de sa prison en la place Saint-Jean en Grève pour y être décapité, ses biens seront confisqués, ses bois de haute futaie coupés à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l’aire un poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et le châtiment. »
Quant à ma tête, je crois bien qu’on la tranchera, car elle est en France, et fort aventurée ; même ; mais, quant à mes bois de haute futaie et quant à mes châteaux, je défie toutes les scies et toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans.
Silence !… Continuez, greffier.
« De plus, sera ledit Coconnas… »
Comment ! il me sera fait encore quelque chose après que j’aurai eu la tête tranchée en Grève ?… Oh ! oh ! ceci me paraît bien sévère.
Non, monsieur, mais auparavant.
« Et, de plus, sera ledit Coconnas, avant l’exécution du jugement, appliqué à la question extraordinaire. »
La torture !… et pour quoi faire ?
« Afin de le forcer d’avouer ses complices, complots et machinations dans le détail. »
Mordi ! voilà ce que j’appelle une infamie !… bien plus qu’une infamie : voilà ce que j’appelle une lâcheté…
Faites !
Faites quoi ?
Faites selon la teneur de l’arrêt.
(On s’empare de Coconnas, on retend sur la chaise de question, on le garrotte.)
Misérables ! torturez-moi, brisez-moi, mettez-moi en lambeaux… Ah ! vous croyez que c’est avec des morceaux de bois et des morceaux de fer que l’on fait parler un gentilhomme de mon nom ?… Allez, allez, je vous en défie.
Préparez-vous à écrire, greffier.
Oui, prépare-toi ; si tu écris ce que je vais vous dire à tous, infâmes bourreaux !… tu auras de la besogne… Écris… écris.
Voulez-vous faire des révélations ?
Allez au diable !
Allons, maître, ajustez les bottines à monsieur.
(Caboche s’approche, lent et impassible ; Coconnas le regarde venir comme s’il regardait un spectre.)
Oh ! c’est vous ?
Commencez ! (Caboche attache des planches aux jambes de Coconnas et prépare des coins. – À. Coconnas.) Voulez-vous parler ?
Non !
Premier coin de l’ordinaire !
(Caboche lève son maillet, frappe sur le coin, qui glisse entre les planches. Le visage de Coconnas n’exprime que l’étonnement, et pas la moindre douleur.)
Le coin est-il entré jusqu’au bout, maître ?
Jusqu’au bout, monsieur…
Voilà un chrétien bien dur…
Mais criez donc, malheureux !…
Ah ! je comprends… Digne Caboche, va !… Oui, oui, sois tranquille, je vais crier, puisque tu le commandes ; et, si tu n’es pas content, tu seras difficile.
Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt ?
De nous asseoir à l’ombre.
Deuxième coin !…
(Caboche enfonce le coin.)
Ah ! ah !… Hou ! hou !… Prenez garde ! vous me brisez les os !… (À Caboche.) Est-ce bien comme cela ?
Oui, pas mal.
Ah ! celui-ci fait son effet… Que faisiez-vous dans la forêt ?
Eh ! mordi ! je viens de vous le dire, je prenais le frais.
Avouez !
Quoi ?
Ce que vous voudrez ; mais avouez quelque chose.
(Il lève le maillet.)
Non, non, c’est inutile… Que désirez-vous savoir, monsieur le juge ?
Ce que vous veniez faire dans la forêt.
Je venais pour assister à la fuite de M. le duc d’Alençon… Ah ! tu nous as dénoncés, face blême ?… Attends… attends !
Laissons là M. le duc d’Alençon et revenons au roi de Navarre. Que savez-vous de la fuite du roi de Navarre ?
Mais je sais que M. d’Alençon avait des rendez-vous avec M. de Mouy ; que M. d’Alençon avait réuni les huguenots pour fuir avec eux ; que M. d’Alençon…
Assez… Nous ne faisons pas le procès du duc d’Alençon, nous faisons celui du roi de Navarre… Que savez-vous du roi de Navarre ?
Ah ! du roi de Navarre, c’est autre chose, je ne sais rien.
Que savez-vous de la figure de cire trouvée chez M. de la Môle ?
Je n’en sais rien.
Que savez-vous de la reine Marguerite ?
Je n’en sais rien.
(À chaque réponse, Caboche a enfoncé un coin.)
Eh bien, maître ?
Je suis au bout, monsieur, et je crois que l’accusé n’en pourrait supporter davantage.
« Et ayant, l’accusé, malgré la question ordinaire et extraordinaire à lui donnée en notre présence, refusé de répondre, avons clos le présent procès-verbal… » Et maintenant, maître, l’accusé vous appartient… Il n’a plus affaire qu’à vous et à Dieu.
(Il se retire.)