CHAPITRE XII
Debout près du buffet, lord Horbury se servit distraitement de rognons.
Stephen Horbury avait trente-huit ans. Avec son crâne étroit et son menton allongé, il paraissait ce qu’il était en réalité : un amateur de la vie au grand air, sans rien de transcendant au point de vue intellectuel. Ajoutez à cela un cœur généreux, une pointe de vanité, une loyauté à toute épreuve et une opiniâtreté inébranlable.
Il s’attabla devant son assiette garnie et commença à manger. Il ouvrit un journal, puis le mit de côté presque aussitôt en fronçant le sourcil. Enfin, il repoussa son assiette à demi pleine, avala une tasse de café, et se leva. Un instant, il demeura l’air hésitant, puis avec un léger mouvement de tête, il quitta la salle à manger, traversa le spacieux vestibule et monta l’escalier. Il frappa à une porte et attendit. De l’intérieur une voix claire se fit entendre :
— Entrez !
Lord Horbury ouvrit la porte et pénétra dans la superbe chambre à coucher où Cicely Horbury reposait, assise dans un immense lit en chêne sculpté de style Elisabeth. Elle était délicieuse en pyjama de soie rose et auréolée des boucles d’or de sa chevelure. Elle venait de déjeuner d’un jus d’orange et d’une tasse de café et le plateau se trouvait placé sur un guéridon à côté d’elle. Tandis qu’elle ouvrait ses lettres, sa femme de chambre allait et venait dans la pièce.
Tout homme eût été excusable de sentir son cœur battre un peu plus vite en présence de tant de grâce, mais lord Horbury n’éprouvait nulle émotion devant le tableau ravissant que présentait son épouse à cette heure matinale.
Il fut un temps – il y avait de cela trois ans — où la beauté éblouissante de sa Cicely bouleversait le cœur de lord Horbury. Il avait été passionnément amoureux d’elle. A présent, tout était fini. Il avait été fou ; maintenant, il recouvrait sa raison.
Surprise de cette visite, lady Horbury l’interrogea :
— Eh bien, Stephen ? Que se passe-t-il ?
D’un ton bref, il répondit :
— Je voudrais vous parler un instant seul à seule.
— Madeleine, dit lady Horbury à sa femme de chambre, veuillez vous retirer.
— Très bien, milady.
La jeune Française quitta la pièce après avoir lancé un coup d’œil dans la direction de lord Horbury. Quand elle eut refermé la porte, lord Horbury prit la parole :
— Je désirerais savoir pourquoi vous revenez ici, Cicely.
Lady Horbury haussa les épaules.
— Et pourquoi n’y reviendrais-je pas ?
— Pourquoi ? Il y a, ce me semble, d’excellentes raisons pour cela.
— Oh ! des raisons…
— Parfaitement. Il a été convenu entre nous, vous le savez bien, que, vu l’état de nos relations, mieux valait ne plus vivre sous le même toit. Je vous abandonne la maison de Londres, avec une très généreuse pension. Jusqu’à un certain point, je vous laissais libre de vivre à votre fantaisie. Pourquoi ce retour soudain ?
De nouveau, Cicely haussa les épaules.
— Je croyais… plus convenable…
— Oui… pour des questions d’argent ?
— Dieu ! que je vous hais ! cria soudain Cicely. Vous êtes l’homme le plus vil qui existe sur terre !
— Vil ! Vous osez me traiter ainsi alors que, pour satisfaire à vos caprices, j’ai dû hypothéquer Horbury !
— Horbury… Horbury… vous ne pensez qu’à Horbury ! Les chevaux, la chasse, les moissons et les vieux fermiers raseurs. Quelle existence, pour une femme !
— Certaines femmes s’en accommoderaient très bien.
— Oui, des femmes comme Venetia Kerr, qui elle-même ressemble à un cheval. Vous auriez dû choisir une compagne comme celle-là.
Lord Horbury se dirigea vers la fenêtre.
— Il est bien temps de me le conseiller. N’est-ce pas vous que j’ai épousée ?
— Et vous êtes lié pour la vie, dit Cicely, éclatant d’un rire malicieux et triomphant. Vous voudriez vous débarrasser de moi, mais vous voyez bien que c’est impossible.
— Pourquoi me rabâcher encore ces sornettes ?
— Avec votre religion et vos idées rétrogrades… Mes amis rient comme des fous lorsque je leur répète vos propos ridicules !
— Grand bien leur fasse ! Revenons à ma question première. Pour quelle raison revenez-vous ici ?
Mais sa femme s’obstinait à faire dévier la conversation.
— Vous avez annoncé dans les journaux que vous ne répondiez pas de mes dettes. Vous trouvez cette attitude digne d’un homme bien élevé ?
— J’ai dû prendre cette décision malgré moi. Je vous ai déjà avertie. Deux fois, j’ai réglé vos factures, mais il y a une limite. Votre passion effrénée du jeu… à quoi bon discuter ? Mais je voudrais savoir ce qui vous amène à Horbury. Ce château vous déplaît, vous vous y ennuyez à mourir. Pourquoi y êtes-vous revenue ?
Cicely Horbury répondit, avec une petite moue :
— J’estime que cela vaut mieux ainsi, pour l’instant.
— Pour l’instant ?
Il répéta ces mots pensivement. Puis il interrogea sa femme d’une voix incisive :
— Cicely, avez-vous emprunté de l’argent à cette vieille usurière ?
— Qui ça ? Je ne sais même pas de qui vous parlez.
— Vous le savez parfaitement. Je fais allusion à cette vieille femme qui a été assassinée dans le Prométhée. Lui avez-vous emprunté de l’argent ?
— Bien sûr que non ! Quelle idée !
— Ne dites pas de sottises, Cicely. Si cette femme vous a prêté de l’argent, mieux vaut me l’avouer. Sachez que cette affaire n’est pas close. Le jugement du tribunal d’enquête concluait à un meurtre avec préméditation commis par un ou plusieurs inconnus. Cette prêteuse laisse sûrement des traces de ses opérations. Si jamais l’on découvre quelque relation entre vous et elle, nous devons prendre l’avis de Floulkes et préparer notre réponse.
Floulkes, Floulkes, Wilbraham et Floulkes étaient les avoués de la famille Horbury depuis des générations.
— N’ai-je pas affirmé devant le tribunal que je ne connaissais pas cette femme ? dit Cicely.
— Cela ne prouve pas grand-chose, observa sèchement son mari. Si vous avez eu affaire avec cette Giselle, soyez certaine que la police s’en apercevra.
Cicely se redressa, frémissante de colère.
— Vous me soupçonnez peut-être de l’avoir tuée… de m’être levée dans l’avion pour lui envoyer des dards empoisonnés au moyen d’un chalumeau. Quelle démence !
— Evidemment, tout cela paraît absurde, acquiesça Stephen. Je souhaiterais néanmoins que vous me rendiez exactement compte de votre situation…
— Ma situation ? Ma situation ? Vous ne croyez pas un mot de ce que je dis. C’est scandaleux ! Pourquoi vous soucier à ce point de moi subitement ? Que vous importe mon sort ? Vous me haïssez et seriez ravi d’apprendre ma mort demain. Pourquoi vouloir prétendre le contraire ?
— Vous exagérez ! Si vieux jeu que je puisse vous paraître, je tiens en tout cas à l’honneur de mon nom… sentiment que vous méprisez sans doute, mais que vous ne changerez pas !
Là-dessus, il fit demi-tour et quitta la chambre.
Le sang battait à ses tempes et les pensées se succédaient dans son esprit avec une rapidité foudroyante.
« La détester ? La haïr ? oui, c’est peut-être vrai. Me réjouirais-je de sa mort ? Eh bien ! oui ! Je me sentirais libre comme un homme à qui l’on ouvre les portes de sa prison. Quelle vaste blague que l’existence ! Lorsque je vis Cicely pour la première fois dans la revue Allez-y ! qu’elle était ravissante ! Si blonde et si jolie ! Espèce d’idiot que j’étais ! J’en perdais la tête. Alors que je la croyais douce et adorable, jamais elle ne cessa d’être ce qu’elle est à présent ; une tête sans cervelle, une femme vulgaire, perverse et méprisable… Aujourd’hui, je ne lui trouve même plus de beauté ! »
Il siffla et un épagneul accourut vers lui, le regardant de ses bons yeux fidèles.
Il caressa ses longues oreilles :
— Ma bonne vieille Betsy, murmura-t-il.
Il pensait en lui-même :
« Et dire qu’on traite parfois une femme de chienne ! Une chienne comme toi, Betsy, vaut presque toutes les femmes de ma connaissance ! » Enfonçant un vieux chapeau de pêcheur sur sa tête, il s’éloigna de la maison, accompagné de sa chienne.
Cette flânerie sans but à travers sa propriété calma peu à peu sa nervosité. Il passa la main sur le cou de sa chienne favorite, dit un mot au valet d’écurie, puis se rendit à la ferme du château et échangea quelques propos avec la femme de son métayer. Il suivait un sentier étroit, avec Betsy sur ses talons, lorsqu’il rencontra Venetia Kerr sur sa jument baie.
— Tiens ! Bonjour, Venetia !
— Bonjour, Stephen.
— D’où venez-vous ? Vous avez fait trotter votre bête ?
— Oui. Elle devient belle, n’est-ce pas ?
— Superbe. Avez-vous vu ce jeune cheval de deux ans que j’ai acheté à la vente de Chattisley ?
Pendant quelques minutes, ils parlèrent chevaux, puis Stephen Horbury annonça :
— A propos, Cicely est ici.
— Ici, à Horbury ?
Il n’entrait guère dans les habitudes de Venetia d’exprimer sa surprise, mais en l’occurrence elle ne put réprimer son impression.
— Oui. Elle est arrivée hier soir.
Il y eut un silence. Puis Stephen demanda :
— Venetia, étiez-vous au tribunal d’enquête ? Comment… comment la séance s’est-elle passée ?
Elle le considéra un instant.
— Oh ! vous savez, personne n’a beaucoup parlé.
— La police n’a rien laissé entendre ?
— Non.
— Pour vous, ce fut plutôt une corvée.
— Ce ne fut pas une partie de plaisir, je l’avoue, mais je ne m’y suis pas trop ennuyée. Le juge d’instruction s’est montré très bien.
Distraitement, Stephen cravachait les buissons du talus.
— Dites, Venetia, avez-vous un soupçon… sur la personne qui a commis le crime ?
Venetia Kerr secoua lentement la tête.
— Pas le moindre soupçon.
Elle fit une pause, cherchant le moyen de traduire le plus discrètement possible en paroles ce qu’elle désirait lui faire entendre. Enfin, elle se mit à rire et déclara avec un haussement d’épaules :
— Ce n’est sûrement ni Cicely ni moi. Nous nous serions vues l’une et l’autre inévitablement.
Stephen rit à son tour.
— En tout cas, tout est pour le mieux !
Il parlait d’un ton léger, mais Venetia perçut dans sa voix un soulagement. Ainsi, il avait pu songer… Elle repoussa cette pensée.
— Venetia, lui dit Stephen, il y a longtemps que nous nous connaissons, n’est-ce pas ?
— Mais oui. Vous souvenez-vous de ces stupides leçons de danse où nous allions ensemble dans notre enfance ?
— Si je m’en souviens ! Eh bien, en ma qualité de vieux copain, puis-je vous parler à cœur ouvert ?
— Bien sûr.
Elle hésita, puis ajouta d’une voix calme :
— Il s’agit sans doute de Cicely ?
— Exactement. Dites-moi, Venetia, savez-vous si Cicely était en rapport avec cette dame Giselle ?
Lentement, Venetia répondit :
— Je l’ignore. N’oubliez pas que je viens du midi de la France et que je n’ai pas encore entendu les potins du Pinet.
— Personnellement, qu’en pensez-vous ?
— En toute franchise, j’avoue que cela ne m’étonnerait pas.
Stephen hocha la tête.
— Pourquoi vous tracasser ? lui dit Venetia. Vous vivez pour ainsi dire chacun de votre côté, n’est-ce pas ? Cette affaire ne concerne qu’elle seule.
— Tant que nos vies sont liées, cela me regarde également.
— Ne pourriez-vous… divorcer ?
— Un scandale à grand fracas ? Je doute qu’elle l’accepte.
— Divorceriez-vous si elle vous en donnait l’occasion ?
— Certainement, si elle me fournissait un motif.
Il parlait d’un ton amer.
— Et elle connaît vos intentions ?
— Oui.
Venetia pensait, en son for intérieur : « Elle n’a guère plus de moralité qu’une chatte ! Mais elle est prudente et ne se fera pas pincer. » Tout haut, elle conclut :
— Alors, rien à faire.
Stephen la regarda, pensif :
— Si j’étais libre, Venetia, consentiriez-vous à m’épouser ?
Le regardant bien en face, elle déclara d’une voix qui ne trahissait aucune émotion :
— Peut-être.
Stephen ! Elle l’avait toujours aimé, depuis les jours anciens des leçons de danses prises en commun et des courses à travers bois à la recherche des nids. Stephen l’aimait bien aussi, mais pas suffisamment pour résister aux manœuvres habiles d’une girl de music-hall.
— Et dire que nous aurions pu être si heureux ensemble ! soupira Stephen.
Des images flottèrent devant ses yeux ; scènes de chasse, le thé avec les rôties, l’odeur de la glèbe humide et des feuilles mouillées… Et puis… oui, des enfants… Tout cela serait le bonheur… le bonheur que Cicely ne lui procurerait jamais. Un brouillard embua ses yeux. Alors, il entendit la voix toujours calme de Venetia qui lui disait :
— Stephen, si vous le désirez réellement… pourquoi hésiter ? Si nous partions ensemble, Cicely serait bien obligée de demander le divorce.
Il l’interrompit :
— Croyez-vous que je puisse vous laisser commettre pareille folie ?
— Peuh ! Que m’importe l’opinion publique ?
— Eh bien, j’en tiens compte, moi ! trancha-t-il d’un ton qui n’admettait aucune réplique.
« C’est désespérant, songea Venetia Kerr. Il est farci de préjugés, mais si gentil, tout de même ! Tel quel, il me plaît. »
Tout haut, elle prononça :
— Alors, Stephen, je continue ma route.
De son talon, elle fit partir son cheval. Lorsqu’elle se retourna pour dire au revoir au jeune homme, leurs yeux se rencontrèrent et dans ce regard ils échangèrent tous les sentiments que leurs paroles n’avaient pu exprimer.
À un coude du sentier, Venetia laissa tomber sa cravache. Un promeneur la ramassa et la lui rendit avec un salut exagéré.
« Un étranger, pensa-t-elle en le remerciant. Mais il me semble avoir déjà vu cette tête-là. »
La moitié de ses pensées se perdit dans les jours ensoleillés de Juan-les-Pins, tandis que l’autre accompagnait Stephen.
Au moment où Venetia arrivait chez elle, sa mémoire, à demi endormie, se réveilla en sursaut :
« Mais oui ! C’est le petit bonhomme qui m’a cédé sa place dans l’avion. Au tribunal, on a dit qu’il était détective. » Une autre idée se présenta aussitôt à son esprit : « Que vient-il donc faire ici ? »