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7 Où je découvre la véritable profession de mon voisin


Le lendemain matin, j’expédiai mes visites avec une hâte condamnable, ma seule excuse étant que je n’avais aucun cas bien sérieux à traiter. À mon retour, Caroline vint à ma rencontre dans le vestibule.

— Flora Ackroyd est ici, m’annonça-t-elle dans un murmure fébrile.

— Quoi !

Je fis de mon mieux pour dissimuler ma surprise.

— Elle t’attend avec impatience. Il y a une demi-heure qu’elle est là.

Caroline prit le chemin de notre petit salon et je lui emboîtai le pas.

Flora était assise sur le canapé, près de la fenêtre. Elle était en deuil et se tordait nerveusement les mains. J’éprouvai un choc en la voyant : toute couleur avait disparu de son visage. Mais quand elle prit la parole, ce fut d’un ton aussi calme et aussi résolu que possible.

— Dr Sheppard, je suis venue vous demander votre aide.

— Bien sûr qu’il va vous aider, mon petit, dit Caroline.

Je crois que Flora se fût volontiers passée de la présence de Caroline. Je suis même certain qu’elle eût infiniment préféré me parler en privé. Mais comme elle voulait aussi gagner du temps, elle se résigna à l’inévitable.

— Je voudrais que vous m’accompagniez aux Mélèzes.

— Aux Mélèzes ? m’écriai-je, effaré.

— Pour voir ce drôle de petit bonhomme ? s’exclama Caroline.

— Oui. Vous savez qui c’est, je suppose ?

— Nous nous imaginions que c’était un coiffeur à la retraite, répondis-je.

Les yeux bleus de Flora s’arrondirent de surprise.

— Mais… c’est Hercule Poirot ! Vous voyez qui je veux dire ? Le détective privé. Il paraît qu’il a fait des choses fantastiques, comme dans les romans policiers. Il a pris sa retraite l’année dernière pour venir se fixer ici. Mon oncle savait qui c’était, mais il avait promis de n’en rien dire à personne. M. Poirot ne voulait pas être importuné.

— C’était donc ça… énonçai-je avec une lenteur pensive.

— Vous avez sûrement entendu parler de lui ?

— J’ai beau n’être qu’une vieille baderne, comme dit Caroline, j’en ai effectivement entendu parler. Tout récemment.

— Incroyable ! commenta Caroline.

J’ignore à quoi elle faisait allusion. À son propre manque de perspicacité, sans doute. Je pesai mes mots :

— Vous souhaitez le rencontrer… mais pourquoi ?

— Mais pour qu’il enquête sur ce meurtre, bien sûr ! lança Caroline. Ne sois donc pas aussi stupide, James.

Ma question n’avait rien de stupide, mais Caroline ne voit pas toujours où je veux en venir.

— Vous ne faites pas confiance à l’inspecteur Davis ?

— Bien sûr que non, décréta Caroline. Et moi non plus.

À l’entendre, on aurait pu croire que c’était son oncle qui avait été assassiné.

— Et qui vous dit qu’il acceptera de se charger de l’affaire ? Il a pris sa retraite, rappelez-vous.

— Voilà pourquoi j’aurai besoin de votre aide, reconnut Flora avec simplicité. Il va falloir le décider.

— Êtes-vous sûre de prendre le parti le plus sage ? demandai-je avec gravité.

— Mais oui, elle en est sûre, trancha Caroline. Je l’accompagnerai moi-même, si elle veut.

— Sans vouloir vous offenser, miss Sheppard, je préférerais que ce soit le docteur qui m’accompagne.

Flora sait se montrer directe quand il le faut ; une allusion plus discrète eût été sans effet sur Caroline. Avec tact, la jeune fille justifia la fermeté de ses propos :

— Voyez-vous, c’est le Dr Sheppard qui a découvert le corps. Et, en tant que médecin, il sera mieux placé que quiconque pour éclairer M. Poirot.

— Oui, ronchonna Caroline. Je comprends.

J’arpentai la pièce pendant quelques instants avant de déclarer d’un ton pénétré :

— Flora, suivez mon conseil. Ne demandez pas son concours à ce détective.

Flora bondit sur ses pieds et le sang afflua à ses joues.

— Je sais ce qui vous fait dire cela, et c’est justement pourquoi je suis si impatiente d’agir ! Vous avez peur, mais pas moi. Je connais Ralph mieux que vous.

— Ralph ! s’exclama Caroline. Et qu’est-ce que Ralph vient faire là-dedans ?

Ni l’un ni l’autre, nous ne lui prêtâmes la moindre attention.

— Ralph est peut-être faible, poursuivit Flora. Il a pu commettre des folies, dans le passé – et même de graves erreurs –, mais il est incapable de tuer quelqu’un !

— Non ! protestai-je. Non, je n’ai jamais pensé cela de lui.

— Alors pourquoi êtes-vous passé aux Trois Marcassins hier soir en rentrant chez vous, après avoir découvert le corps de mon oncle ?

Je restai muet pendant quelques secondes. Jusque-là, j’espérais que cette visite était passée inaperçue. Je rétorquai :

— Comment l’avez-vous su ?

— J’y suis allée ce matin, après avoir appris par les domestiques que Ralph y était descendu…

Je lui coupai la parole.

— Vous ignoriez donc qu’il était à King’s Abbot ?

— Oui, et je n’en revenais pas. C’est incompréhensible. Je suis allée le demander et on m’a répondu, comme on a dû vous le dire hier soir, qu’il était sorti dans la soirée, vers 21 heures… et qu’il n’était pas rentré.

Elle me défia du regard et, comme pour répondre à une pensée qu’elle me prêtait, me jeta avec véhémence :

— Eh bien, qu’y a-t-il d’anormal à cela ? Il a pu aller… n’importe où. Et même retourner à Londres.

— Sans emmener ses bagages ? demandai-je avec douceur.

Flora tapa du pied. Ses joues s’enflammèrent.

— Peu importe, il doit y avoir une explication toute simple.

— Et voilà pourquoi vous voulez voir Hercule Poirot ? Ne vaut-il pas mieux laisser les choses comme elles sont ? La police ne soupçonne aucunement Ralph. Elle s’est orientée sur une tout autre piste.

— Mais si, on le soupçonne, justement ! Ce matin, un policier est arrivé de Cranchester… L’inspecteur Raglan, un affreux petit homme à la mine chafouine. J’ai découvert qu’il était passé aux Trois Marcassins avant moi. On m’a répété point par point ce qu’il y avait fait et dit, les questions qu’il avait posées. Il croit certainement que Ralph est le coupable.

— Voilà qui diffère sensiblement de l’hypothèse d’hier soir, observai-je. Cet inspecteur ne croit plus à la théorie de Davis, qui incriminait Parker ?

— Parker, vraiment ! ricana Caroline.

Flora vint poser la main sur mon bras.

— Je vous en prie, Dr Sheppard, allons tout de suite chez ce M. Poirot. Il découvrira la vérité.

— Ma chère Flora, repris-je avec douceur en effleurant sa main, êtes-vous bien sûre que nous souhaitions la connaître ?

Elle acquiesça en me regardant bien en face.

— Si vous n’en êtes pas sûr, moi, je le suis. Je connais Ralph mieux que vous.

— Ralph est innocent, cela va de soi ! lança Caroline qui n’en pouvait plus de garder le silence. C’est un enfant prodigue, mais un garçon charmant, et d’une exquise courtoisie.

J’eusse aimé dire à Caroline que nombre d’assassins avaient d’excellentes manières, mais la présence de Flora m’en empêcha. Devant une telle détermination, je fus contraint de capituler et nous partîmes sur-le-champ, sans laisser le temps à Caroline de nous assener une tirade supplémentaire. Laquelle n’eût pas manqué de débuter par son expression favorite : « Cela va de soi ! »

Une vieille femme au chef orné d’une gigantesque coiffe bretonne nous ouvrit la porte des Mélèzes. Apparemment, M. Poirot était chez lui. Nous fûmes introduits dans un petit salon où régnait un ordre méticuleux, et nous ne tardâmes pas à voir entrer mon ami de la veille. Il nous aborda en souriant.

— Monsieur le docteur, mademoiselle…

Il s’inclina devant Flora et j’entrai dans le vif du sujet.

— Sans doute avez-vous entendu parler de l’événement tragique survenu hier soir ?

Le visage de mon interlocuteur devint grave.

— Mais certainement, et Mademoiselle a toute ma sympathie. En quoi puis-je vous être utile ?

— Miss Ackroyd souhaite que… que vous…

— Que vous découvriez l’assassin, acheva Flora sans hésiter.

— Je vois, dit le petit homme. Mais la police va s’en charger, non ?

— La police peut se tromper, repartit Flora, et à mon avis c’est ce qu’elle est en train de faire. S’il vous plaît, monsieur Poirot, voulez-vous nous aider ? Si… si c’est une question d’argent…

Poirot l’arrêta d’un geste.

— Pardonnez-moi, mademoiselle. Non que je méprise l’argent…

Une lueur furtive scintilla dans ses yeux :

— Au contraire. Il a toujours compté beaucoup pour moi. Donc si je me charge de cette affaire, comprenez-le bien, je la suivrai jusqu’au bout. Un bon chien n’abandonne jamais la piste. Et vous pourriez bien regretter de n’avoir pas laissé la police agir seule.

— Je veux la vérité, dit Flora en affrontant son regard.

— Toute la vérité ?

— Toute la vérité.

— Alors j’accepte, répondit le petit homme. J’accepte en espérant que vous ne regretterez pas ces paroles. Et maintenant, racontez-moi tout.

— Je préfère laisser ce soin au Dr Sheppard, il est mieux renseigné que moi.

Sur cette injonction, je me lançai dans un exposé détaillé de tous les faits relatés plus haut. Poirot m’écouta attentivement, glissant une question ici ou là mais la plupart du temps silencieux, le regard au plafond. J’achevai mon récit sur mon départ de Fernly en compagnie de l’inspecteur, la veille au soir.

— Et maintenant, conclut Flora, dites-lui tout au sujet de Ralph.

J’hésitai, mais un regard impératif m’enjoignit de parler.

— Vous êtes donc allé à cette auberge, Les Trois Marcassins, hier soir en rentrant chez vous ? demanda Poirot quand j’eus terminé. Et pour quelle raison, au juste ?

Je pris le temps de choisir mes mots avec soin.

— J’ai pensé que quelqu’un devait informer ce jeune homme de la mort de son oncle. Après avoir quitté Fernly, l’idée m’est venue que, à part Mr Ackroyd et moi, tout le monde ignorait sa présence au village.

Poirot hocha la tête.

— Parfaitement. Et vous n’aviez pas d’autre raison de vous y rendre, j’imagine ?

— Aucune, répondis-je d’un ton raide.

— Ne cherchiez-vous pas à… disons à vous rassurer au sujet de ce jeune homme ?

— Me rassurer ?

— Je crois, monsieur le docteur, que vous saisissez très bien ma pensée, même si vous prétendez le contraire. À mon humble avis, c’eût été un soulagement pour vous d’apprendre que le capitaine Paton avait passé la soirée à l’auberge.

— Pas du tout !

Le petit détective secoua gravement la tête.

— Vous ne m’accordez pas la même confiance que miss Flora, mais peu importe. Ce qui nous intéresse, c’est la disparition du capitaine Paton, dans des circonstances qui restent à… à éclairer. Son cas est grave, je ne vous le cacherai pas. Bien que je n’exclue pas la possibilité d’une explication toute simple.

— C’est bien ce que je disais ! s’exclama Flora avec chaleur.

Loin d’insister sur la question, Poirot me suggéra de nous présenter sans attendre au poste de police. Il jugea préférable que Flora rentre chez elle et que je sois le seul à l’accompagner pour le présenter à l’officier chargé de l’affaire. Nous nous rangeâmes à son avis.

Devant le poste de police, nous trouvâmes un inspecteur Davis des plus moroses, en compagnie de deux de ses supérieurs : le colonel Melrose, chef de la police du comté, et un autre homme que, d’après la description de Flora, il me fut facile d’identifier – à sa mine chafouine, je reconnus l’inspecteur Raglan, de Cranchester.

Je connais très bien Melrose, et je lui présentai Poirot en expliquant la situation. Le chef de la police parut très froissé, l’inspecteur Raglan, furibond. Davis, lui, semblait savourer discrètement le dépit de ses supérieurs.

— Cette affaire est claire comme le jour, grogna Raglan. Inutile que des amateurs viennent y fourrer leur nez. N’importe quel blanc-bec aurait pu la résoudre hier soir, ce qui nous aurait fait gagner douze heures.

Il foudroya du regard le malheureux Davis, qui conserva un calme imperturbable.

— La famille de Mr Ackroyd agira comme elle le jugera bon, cela va de soi, dit le colonel Melrose. Mais il n’est pas question d’entraver en quoi que ce soit la marche de l’enquête officielle. Naturellement, ajouta-t-il avec courtoisie, je connais la brillante réputation de M. Poirot.

— Malheureusement, rétorqua Raglan, la police ne peut pas faire sa propre publicité !

Ce fut Poirot qui sauva la situation.

— Il est vrai que j’ai renoncé au métier, annonça-t-il, et je n’avais certes pas l’intention de m’y remettre. En outre, s’il y a une chose que je déteste, c’est bien la publicité. Je dois vous prier, au cas où je contribuerais à éclairer le mystère, de ne pas citer mon nom.

L’inspecteur Raglan parut un tantinet moins sombre.

— J’ai entendu parler de certains de vos remarquables succès, accorda le colonel, radouci.

— J’ai beaucoup d’expérience, admit posément Poirot, mais je dois la plupart de mes réussites à l’aide efficace de la police. J’admire énormément la police anglaise. Et si l’inspecteur Raglan m’autorise à le seconder, j’en serai aussi honoré que flatté.

L’expression de l’inspecteur se fit nettement plus indulgente et le colonel me prit en aparté.

— D’après la rumeur, ce petit homme a fait des choses assez étonnantes, murmura-t-il. Et naturellement, nous aimerions beaucoup mieux ne pas avoir à faire appel à Scotland Yard. Raglan me paraît très sûr de lui, mais j’hésite à me ranger à son avis. Vous comprenez, je… hum !… je connais mieux que lui les personnes en cause. Ce Poirot ne semble pas chercher à se faire mousser, qu’en pensez-vous ? Est-ce qu’il saurait travailler… discrètement ?

— … et pour la plus grande gloire de l’inspecteur Raglan ? Je vous le garantis, affirmai-je d’un air solennel.

La voix du colonel Melrose retrouva sa sonorité ordinaire.

— Parfait, dit-il d’un ton jovial. Monsieur Poirot, il faut que nous vous exposions en détail nos récentes conclusions.

— Je vous remercie, colonel. Mon ami, le Dr Sheppard, m’a laissé entendre qu’on soupçonnait le maître d’hôtel ?

— Grotesque ! trancha Raglan. Ces domestiques de grande maison sont tellement froussards que leurs moindres gestes ont des allures suspectes.

— Et les empreintes ? hasardai-je.

— Rien à voir avec celles de Parker.

L’inspecteur ébaucha un sourire et ajouta :

— Ni avec les vôtres ou celles de Mr Raymond, docteur.

— Et qu’en est-il de celles du capitaine Ralph Paton ? s’informa Poirot d’un ton égal.

J’admirai à part moi sa façon de prendre le taureau par les cornes et vis le regard de l’inspecteur se nuancer de respect.

— Je vois que vous ne perdez pas de temps, monsieur Poirot, et j’aurai grand plaisir à travailler avec vous, j’en suis sûr. Nous prendrons les empreintes de ce jeune homme dès que nous aurons mis la main sur lui.

— Je ne peux m’empêcher de croire que vous faites erreur, inspecteur, intervint le colonel Melrose avec chaleur. J’ai connu Ralph Paton en culottes courtes ! Il ne s’abaisserait jamais à commettre un meurtre.

— Possible, jeta l’inspecteur d’un ton indifférent.

— Quelles charges relevez-vous contre lui ? demandai-je.

— Il est sorti hier soir à 21 heures précises. Il a été vu aux abords de Fernly Park vers 21 heures 30, mais pas revu depuis. Il semble avoir de sérieux problèmes d’argent. J’ai ici une paire de chaussures à semelles de caoutchouc : elles lui appartiennent. Il en possède deux autres paires pratiquement semblables. J’ai l’intention de les comparer aux empreintes dont nous disposons, et qu’un agent surveille afin qu’elles ne soient pas brouillées.

— Allons-y tout de suite, décida le colonel. M. Poirot et vous nous accompagnerez, je suppose, docteur ?

Le petit homme et moi acquiesçâmes, et nous partîmes tous ensemble dans la voiture du colonel. Impatient d’aller vérifier ses empreintes, l’inspecteur demanda à être déposé devant le pavillon du gardien. En effet, presque à mi-chemin de la maison, un sentier bifurquait sur la droite pour rejoindre la terrasse, près de la fenêtre du cabinet d’Ackroyd.

— Irez-vous avec l’inspecteur, monsieur Poirot, s’enquit le chef de la police, ou préférez-vous examiner d’abord le cabinet de travail ?

Poirot choisit la seconde proposition. La porte nous fut ouverte par un Parker guindé et déférent, qui semblait tout à fait remis de sa terreur de la veille. Le colonel Melrose tira une clé de sa poche, ouvrit la porte de communication et nous fit entrer dans le cabinet de travail.

— À part le fait que le corps a été enlevé, la pièce est dans le même état qu’hier, monsieur Poirot.

— Et… où se trouvait le corps ?

Je décrivis le plus précisément possible la position d’Ackroyd. Le fauteuil était toujours devant la cheminée, et Poirot alla s’y asseoir.

— Et cette fameuse lettre bleue, où se trouvait-elle quand vous avez quitté la pièce ?

— Mr Ackroyd l’avait posée sur cette petite table, à sa droite.

Poirot fit un signe de tête.

— À part cela, chaque chose est exactement à la même place ?

— Oui, enfin je crois.

— Colonel Melrose, auriez-vous l’extrême obligeance de vous asseoir un instant dans ce fauteuil ? Je vous remercie. Maintenant, monsieur le docteur, veuillez être assez bon pour m’indiquer la position exacte du poignard.

Je m’exécutai, tandis que le petit homme allait se placer dans l’embrasure de la porte.

 

— Le manche était donc bien visible de l’entrée : Parker et vous avez dû le voir tout de suite ?

— Oui.

Poirot marcha vers la fenêtre et lança par-dessus l’épaule :

— Bien entendu, la pièce était éclairée quand vous avez découvert le corps ?

Je répondis par l’affirmative et le rejoignis, tandis qu’il examinait les traces laissées sur l’appui.

— Les semelles présentent le même motif que les chaussures du capitaine Paton, observa-t-il tranquillement.

Puis il revint au milieu de la pièce et la parcourut d’un regard vif, inquisiteur, auquel nul détail n’échappait. Le coup d’œil exercé du professionnel.

— Dr Sheppard, demanda-t-il enfin, êtes-vous observateur ?

— Il me semble, répondis-je, quelque peu surpris.

— Je vois que l’on a fait du feu dans la cheminée. Quand vous avez enfoncé la porte et trouvé le cadavre de Mr Ackroyd, où en était ce feu ? Sur le point de s’éteindre ?

J’eus un rire assez penaud.

— Je… je n’en sais vraiment rien. Je n’y ai pas prêté attention. Peut-être Mr Raymond ou le major Blunt…

Le petit homme eut un léger sourire et secoua la tête.

— On devrait toujours procéder avec méthode, et vous poser cette question fut de ma part une erreur de jugement. À chacun son métier. Si vous me décriviez l’état de la victime, aucun détail ne vous échapperait. Si je voulais des renseignements relatifs aux papiers posés sur ce bureau, Mr Raymond serait en mesure de m’indiquer l’essentiel. En ce qui concerne le feu, je m’adresserai donc à celui dont le rôle est d’observer ce genre de choses. Si vous permettez…

Il alla tirer le cordon de sonnette, près de la cheminée. Une ou deux minutes plus tard, Parker se présenta.

— On a sonné, monsieur ? s’enquit-il d’une voix hésitante.

— Entrez, Parker, dit le colonel Melrose. Ce monsieur souhaite vous poser quelques questions.

L’attention respectueuse de Parker se reporta sur Poirot.

— Parker, commença celui-ci, quand vous avez enfoncé la porte avec le Dr Sheppard, hier soir, et trouvé votre maître décédé, comment était le feu ?

Parker n’eut pas besoin de réfléchir pour répondre :

— Très bas, monsieur. Presque éteint.

— Ah ! s’exclama Poirot avec un accent de triomphe. Et maintenant, regardez autour de vous, mon brave. Cette pièce est-elle exactement dans le même état qu’à ce moment-là ?

Le maître d’hôtel s’exécuta, et son regard s’attarda sur la fenêtre.

— Les rideaux étaient tirés, monsieur. Et la lampe allumée.

Poirot eut un mouvement de tête approbateur.

— Rien d’autre ?

— Si, monsieur. Ce fauteuil était un peu plus en avant.

Il désigna une grande bergère à oreillettes, sur sa gauche, entre la porte et la fenêtre. Je joins à ces notes un plan de la pièce, en marquant ce siège d’une croix.

— À quel endroit, au juste ? demanda Poirot. Montrez-moi.

Le maître d’hôtel écarta la bergère du mur d’une bonne cinquantaine de centimètres et la tourna face à la porte.

— Voilà qui est curieux, murmura Poirot en français et comme pour lui-même, avant de reprendre à notre intention : Personne n’irait s’asseoir dans un fauteuil tiré de la sorte, j’imagine, et je me demande qui a bien pu le remettre à sa place initiale. Serait-ce vous, mon ami ?

— Non, monsieur. J’étais bien trop bouleversé de voir mon maître dans un état pareil.

Poirot me jeta un regard.

— Alors vous, docteur ?

Je fis signe que non et Parker crut bon de préciser :

— Il avait repris sa place quand je suis revenu avec la police, monsieur, j’en suis certain.

— Curieux, répéta Poirot.

— Raymond ou Blunt peuvent très bien l’avoir repoussé, suggérai-je. Cela ne doit pas avoir tellement d’importance ?

— Pas la moindre, affirma Poirot, qui ajouta à mi-voix : Et c’est justement ce qui est si intéressant.

— Veuillez m’excuser un instant, dit le colonel Melrose.

Sur quoi, il quitta la pièce en compagnie de Parker. J’interrogeai le détective :

— Croyez-vous que Parker dise la vérité ?

— À propos du fauteuil, oui. Pour le reste, je ne sais pas. Si vous étiez souvent mêlé à ce genre d’affaires, monsieur le docteur, vous sauriez qu’elles présentent toutes un point commun.

— Ah ! Et lequel ?

— Tous les intéressés ont quelque chose à cacher.

— Même moi ? demandai-je en souriant.

Poirot me dévisagea et déclara sans s’émouvoir :

— Je pense que oui.

— Mais…

— M’avez-vous vraiment tout dit, au sujet du jeune Ralph Paton ? (Il sourit en me voyant rougir.) Oh ! ne craignez rien, je ne forcerai pas vos confidences. Chaque chose en son temps.

— J’aimerais beaucoup que vous me parliez de vos méthodes, répliquai-je précipitamment pour cacher ma gêne. Au sujet du feu, par exemple…

— Rien de plus simple ! Vous avez quitté Mr Ackroyd à… 9 heures moins 10, c’est bien cela ?

— Oui, exactement… si l’on peut dire.

— Bon. À ce moment-là, la fenêtre était fermée au loquet et la porte n’était pas fermée à clé. À 10 heures et quart, quand on découvre le corps, la porte est fermée à clé et la fenêtre ouverte. Qui l’a ouverte ? Il est évident que seul Mr Ackroyd a pu le faire, et cela pour une ou deux raisons. Ou la température de la pièce était devenue insupportable, ce qui ne saurait être le cas puisque le feu était mourant et que le thermomètre est brutalement descendu la nuit dernière. Ou Mr Ackroyd a fait entrer quelqu’un par là. Et dans ce cas, il devait s’agir d’un de ses familiers, n’est-ce pas, puisqu’il venait de se montrer tellement inquiet au sujet de cette même fenêtre.

— Cela paraît tout simple, en effet.

— Tout est simple, si vous classez les faits méthodiquement. Pour l’instant, notre tâche consiste à identifier la personne qui se trouvait ici hier soir à 9 heures et demie en compagnie de Mr Ackroyd. Selon toute apparence, c’est aussi celle qu’il a fait entrer par la fenêtre. Et bien qu’il ait été vu vivant un peu plus tard par miss Flora, nous ne tiendrons la solution du problème qu’en découvrant l’identité de ce visiteur. La fenêtre a pu rester ouverte après son départ et ainsi livrer passage à l’assassin. Ou alors, la même personne a pu revenir une seconde fois… Ah, voici le colonel !

Le colonel Melrose revenait. Et il avait l’air porteur d’une nouvelle intéressante.

— On a fini par retrouver la trace de cet appel téléphonique : il n’émane pas d’ici. On a demandé le Dr Sheppard hier soir à 22 heures 15 d’une cabine publique, à la gare de King’s Abbot. Et à 22 heures 23, le train de nuit part pour Liverpool.

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