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Chapter IV

Il me reste à finir par où j’aurais peut-être dû commencer, c’est-à-dire à répondre aux bonnes âmes qui redoutent qu’il n’y ait pas une morale assez grosse, assez voyante, j’allais dire assez lourde, dans les Contes de Perrault.

Je voudrais bien savoir quelle idée se font ces moralistes quand même de la morale dans ses rapports avec l’enfance, et qu’on les mît une bonne fois en demeure de formuler leur idée. Je la vois tout entière, pour mon compte, cette morale, dans quelques préceptes plus négatifs qu’affirmatifs, si simples et si familiers, qu’ils ne peuvent être à leur place que sur les lèvres souriantes des mères. Écrivez-le donc, ce code de la première enfance, si vous l’osez : « Il faut aimer son papa, sa maman et le bon Dieu ; » voici pour l’âme. « Il faut manger courageusement sa soupe jusqu’à la dernière cuillerée ; » voilà pour le corps. Et pour la vie pratique : « Il ne faut mettre son doigt ni dans son nez ni dans les pots de confiture. Il ne faut pas jouer avec ce qui coupe ; les couteaux ne sont pas un jeu. Il est abominable d’égratigner son frère, sa sœur et même sa bonne. Il est très mal aussi de marcher dans les ruisseaux, ils ne sont pas faits pour cela. Il faut se laisser débarbouiller sans pleurer. Il ne faut jamais dire non quand c’est oui. Il ne faut donc jamais dire qu’on n’a pas envie de dormir quand huit heures et demie ont sonné, etc., etc. »

Et pour résumer tout cela : « Il faut être bien obéissant. »

Heureux âge que celui où un enfant obéissant a provisoirement toutes les qualités ! Heureux âge que celui où être bien sage, c’est obéir à qui vous adore et vous gâte.

Cette morale, convenablement entremêlée de polichinelles et de contes des fées, est tout ce qu’on mérite de morale tant qu’on n’a pas atteint cette douloureuse phase de la vie où l’on cesse de payer une demi-place dans les chemins de fer et où l’on commence, si prématurément, à compter pour un être tout entier.

C’est à l’exagération de ce bon sentiment qui veut que rien d’immoral n’effleure l’enfance, que nous devons les milliers de livres en plomb dont on écrase le premier âge dans notre soi-disant frivole pays de France. La morale pour convenir aux enfants, on ne saurait trop le répéter, n’a pas besoin d’avoir cent pieds de hauteur ou de profondeur, ni de peser cent kilogrammes. Je la veux légère, aimable et gaie comme eux-mêmes. Elle ne doit donc grandir qu’à mesure qu’ils grandissent, et s’élever qu’à mesure qu’ils s’élèvent.

Tout ce qui amuse l’enfant sans lui nuire, livre ou jouet, dites-vous bien que c’est moral. La joie, la gaieté, l’éclat de rire, sont la santé de l’esprit des enfants. Tout ce qui entretient cette santé : la balle et le cerceau, la trompette elle-même et le terrible tambour (si vous n’êtes pas sujette à la migraine), soyez persuadée, chère lectrice, que tout cela fait partie essentielle de la morale enfantine.

Oui, tout ce qui fait rire et sourire ces petits êtres est pour eux le commencement de la sagesse. La bonne humeur et la curiosité de l’esprit, c’est de la gymnastique dans son genre. Vous tous donc qui faites courir et jouer vos enfants, ne mettez pas plus leur cerveau à l’attache que leur cher petit corps, à l’heure où il a besoin de mouvement ; faites-leur lire, entre temps, ce qui les amuse et laissez-leur par conséquent, comme fonds de bibliothèque, leur ami Perrault. Pourquoi, de toutes les distractions qu’on cherche, ce livre serait-il le seul qui dût faire plisser leur front pur ?

Je n’ai point voulu analyser ici, dans son détail, l’œuvre de Perrault, mais la juger dans son ensemble. Il m’eût paru hors de son lieu de faire, après cent autres, ouvrage de critique ou d’érudit à propos d’une œuvre si achevée, qu’en ôter un mot serait lui faire un tort presque considérable. Qu’en dirais-je d’ailleurs qu’on ne sache ? Quel succès sera jamais plus universel ? Louer ces contes délicieux par leur menu serait un outrage à quiconque les a lus. Or, cherchez-moi l’être assez déshérité pour n’en avoir jamais entendu parler. Il se peut qu’il se rencontre dans l’univers civilisé des gens qui ignorent les noms fameux de César, de Mahomet et de Napoléon. Il n’en est pas qui ignorent les noms plus fameux encore du Petit Chaperon rouge, de Cendrillon ou du Chat Botté. Le lecteur le plus attentif a laissé tomber de sa mémoire les trois quarts des livres qu’il a lus ; le plus distrait n’a pas oublié Barbe-Bleue.

Ce qu’il importe de faire remarquer, c’est que, comme presque tous ceux qui ont eu l’heureuse fortune de savoir se faire lire par l’enfance, Perrault a été un excellent et très galant homme dont le caractère n’a pas déparé le talent, et que l’amour paternel a été sa vraie muse. Né à Paris en 1628, il mourut en 1703. C’est pour son fils que, toujours jeune d’esprit, il a écrit, à soixante-neuf ans, en 1697, le recueil de ses contes, et c’est même sous le nom de ce très heureux fils, alors âgé de onze ans seulement, qu’il les publia tout d’abord.

Les sujets des Contes de Perrault sont-ils, dans tous leurs détails, de Perrault ? Quelques savants ont tenté de faire de ceci une question. Je répondrai avec eux qu’il paraît que non et que la plupart de ces contes, comme la plupart des fables de La Fontaine, existaient dès longtemps soit à l’état de mythes ou de légendes dans la mémoire des grands-mères, des nourrices et des érudits, soit dans des livres peu connus et qui probablement méritaient de l’être peu. Perrault les a tirés de l’ombre où ils sommeillaient, et grâce à l’incomparable façon dont il les ressuscita, grâce à l’exquis mérite de la forme dont il les revêtit, il leur a donné une véritable et définitive existence, il les a faits immortels. En nous apprenant ce que Perrault savait mieux qu’eux, ce qui n’était sans doute pas de l’érudition de son temps, témoin les deux vers de La Fontaine antérieurs à la publication des Contes de ma mère l’Oie :

Si Peau-d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême ;

en nous apprenant que les Contes de Perrault ne sont pas sortis entièrement de son invention, les érudits leur ont rendu le service de les mettre hors de toute contestation comme valeur de sujet. Ces contes sont si vieux et à ce point cosmopolites, que remonter à leur vraie source est presque une impossibilité. Ils ont donc la consécration de tous les temps et de tous les pays. Quant à Perrault, en empruntant à la vie antérieure de ses fictions ce qui méritait d’en être conservé, il a fait œuvre d’inventeur au même degré que l’auteur d’un drame ou d’une tragédie, d’un roman ou d’un poème, quand il emprunte une part de son sujet à l’histoire, à la fable ou à la légende. Perrault est donc l’auteur du Petit Poucet tout aussi bien que l’auteur de l’Iliade, cette reine des épopées, l’est de ses vers, bien qu’il n’ait pas inventé le grand Achille ; tout aussi bien que Virgile, Racine, Corneille, Shakspeare, et, de notre temps, Victor Hugo, sont les auteurs de leurs poèmes et de leurs drames, alors même que leurs personnages appartiennent au passé.

Les érudits ne servent pas à rien. Mais quatre fois sur dix, heureusement, ils arrivent à prouver et à trouver le contraire de ce qui faisait l’objet de leurs recherches. Néanmoins fouiller est toujours bon. On ne sait pas ce que la pioche peut faire sortir des entrailles de la terre.

Nous finirons par un éloge que méritent, entre toutes les œuvres du cœur et de l’esprit, les Contes de Perrault. Ils sont extrêmement courts. Le Petit Chaperon rouge, pour ne citer que lui, est en deux pages un chef-d’œuvre achevé. Ils sont courts, et cela leur permet d’être pleins d’esprit dans chacun de leurs mots sans jamais dépasser le double but qu’ils se proposent : captiver l’enfant, faire sourire et faire penser l’homme. C’est la gloire de la France que quelques écrivains y ont poussé l’esprit jusqu’au génie, et cette gloire a pour base principale que ces écrivains ont presque tous su, dans les œuvres où l’esprit devait avoir une grande part, rester brefs. Toute œuvre d’esprit doit être courte en effet ; il est dans le jeu de l’esprit, comme dans celui d’une flèche, de ne jamais prendre le plus long. On peut citer tels chefs-d’œuvre d’esprit à l’étranger, Tristram Shandy et Gulliver, par exemple, auxquels leur longueur a enlevé, et justement, les trois quarts des lecteurs et du succès que chacune de leurs pages prises en elles-mêmes était en droit d’attendre. Savoir s’arrêter à propos, c’est la moitié du talent. Je m’aperçois un peu tard que j’aurais dû penser à me donner, faute de l’autre, cette moitié du mérite de nos maîtres.

P.-J. Stahl.

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