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Chapter III

Les moins chers ? Je me trompe presque aujourd’hui. L’édition des contes, à laquelle ces notes vont servir de préface, cette extraordinaire édition va coûter beaucoup d’argent… Aussi cher que la représentation d’un ballet à l’Opéra, qu’un joujou moyen de chez Giroux ou de chez Tempier, qu’une boîte de bonbons de chez Boissier, qu’une fleur artificielle d’un prix modéré, que la fumée, enfin, de quelques cigares de choix.

Je le veux bien : ce qui est trop d’argent, pour une chose qui reste, ne serait rien pour la chose qui passe ; mais avouez qu’elle est vraiment hors de comparaison avec toutes celles qui l’ont précédée, cette édition de Perrault, et qu’on a bien fait de donner à ce premier de nos livres, à ce premier de nos classiques, cette forme magnifique et magistrale.

Si ce monument, élevé à la gloire de Perrault et au profit de ses admirateurs de tous les âges, voit le jour, prenez-vous-en au plus jeune, au plus vaillant de nos génies contemporains. Tout en composant intrépidement à ses frais, à ses risques et périls, sa grande et sombre illustration de Dante, Gustave Doré désirait que dans le même moment et que dans le même format splendide parussent, comme pendant et comme contraste, les Contes des Fées de Perrault. D’un côté, le merveilleux dans ce qu’il a de plus funèbre, de plus tragique et de plus ardu ; de l’autre, le merveilleux divertissant, spirituel, émouvant jusque dans le comique et comique jusque dans l’émouvant, le merveilleux à son berceau. Il voulait ainsi, tout à la fois, rasséréner son crayon, au sortir des épouvantes un peu monocordes de l’enfer, et prouver la variété de ses moyens.

L’éditeur de ce livre a compris ce désir et n’a pas reculé devant cette énormité apparente, un très grand livre très cher, pour les petits enfants. Il s’est dit que les pères et les mamans ne seraient pas fâchés de revoir et de relire, dans une forme enfin saisissante et digne d’eux, les contes aimés de leur enfance ; il s’est rappelé aussi sans doute qu’il avait eu plus d’une fois l’occasion de donner à des enfants des poupées et des polichinelles, et que ceux-là seulement avaient été reçus avec un enthousiasme bien senti, qui étaient trop grands ! Qui ne le connaît cet amour inné du trop grand et en quelque sorte de l’embarrassant dans les petits ?

Un joli bambin s’était mis en tête de se faire promettre par moi une montre à un âge où il ne savait encore ni n’avait besoin de savoir mesurer le temps. Je lui promis de combler ses vœux, et je lui ouvris généreusement un crédit de vingt-cinq sous sur ma caisse pour le jour où il aurait trouvé la montre qu’il rêvait. La tête du bambin se monta. Il entraîna le jour même, sans en rien dire, sa bonne chez un horloger, un vrai horloger, pour y choisir la montre promise. Là, il s’amouracha, devinez de quoi ? d’un cartel, le plus vaste du magasin.

Une fois en vue de sa montre, il prétendait ne plus la quitter.

« Prends-la, ma bonne, disait-il, nous reviendrons demain la payer.

– Vous êtes donc riche ? lui dit l’horloger, entrant dans sa fantaisie.

– J’ai vingt-cinq sous, répondit l’enfant avec fierté, que mon parrain m’a promis.

– Eh bien, lui dit l’horloger, revenez demain avec vos vingt-cinq sous et le parrain qui vous les doit, et je tâcherai de vous arranger, quoique vingt-cinq sous, ce soit bien bon marché. »

Je ne sais plus à l’aide de quelles obsessions câlines, dont les enfants ont le secret, le petit Paul m’amena à aller voir avec lui le cadran qui l’avait fasciné : toujours est-il que j’y allai. Arrivé chez l’horloger, j’espérai un moment me tirer d’affaire. L’idée m’était venue de suspendre au cou du triomphant petit garçon l’horloge de son choix ; je croyais ainsi le guérir de sa passion par sa pesanteur même. Je ne le guéris que de l’envie de la porter, et j’en fus pour ce cartel énorme. Bon gré, mal gré, il passa du magasin de l’horloger dans la chambre de l’enfant toujours émerveillé : il y est encore.

La moralité de cette anecdote, c’est que ce volume, qui ne dépasse pas, après tout, par ses dimensions, le journal l’Illustration et les autres journaux à images en possession de la faveur de l’enfance, pourrait bien, au fond, paraître encore à son petit public fort au-dessous de ce qui lui est dû, s’il ne se distinguait que par la grandeur de son format. Il n’est donc pas superflu qu’il ait pour lui d’autres recommandations plus sérieuses. Aucune ne lui manque : les graveurs, l’imprimeur, le fabricant de papier, l’éditeur et le dessinateur ont essayé d’en faire une sorte de merveille. Si je n’y avais rien fait, je dirais volontiers qu’ils y ont tous réussi.

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