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Chapter II

On ne peut trop le redire : les enfants lisent à notre façon ; ils se gardent bien de voir dans un livre ce qui n’est pas à leur usage. Ce qui dépasse leur petit savoir n’existe jamais pour eux. Chacun ne prendra donc de ce merveilleux qui vous fait trembler qu’à la mesure de ses forces, c’est-à-dire selon l’âge de sa science et de sa raison.

Et d’ailleurs, autre motif de se tranquilliser : vous imaginez-vous donc que ce qui est prodige pour l’homme soit prodige pour les enfants ? L’erreur serait grande. Si quelque chose distingue l’enfant de l’homme, c’est à coup sûr son sang-froid. À six mois, il allonge son petit doigt pour toucher une montagne qui est à deux lieues de lui ; il ouvre la main pour saisir un oiseau perdu dans les profondeurs du ciel, et fait des signes au nuage qui passe. À deux ans, il demande la lune à son père et la recevrait de ses mains sans sourciller, si celui-ci pouvait la décrocher du ciel à son usage. Qu’est-ce qui étonne donc les enfants ? C’est ce qui est, plutôt que ce qui n’est pas : c’est que l’eau mouille, c’est que le feu brûle ; c’est ce qui les gêne ou les fait souffrir. La douleur est leur seul grand étonnement. Mais faites danser les arbres devant eux, et les maisons, et soyez assurés qu’ils riront à ce spectacle comme à la chose du monde la plus naturelle, si arbres et maisons dansent selon leur caprice, et s’ils sont, eux, placés commodément pour bien voir.

Que de choses nous émerveillent qui les laissent fort tranquilles ! Les comètes, les éclipses qui nous mettent l’esprit à l’envers, tout cela leur est bien égal, je vous jure. Une chère petite fille qui n’est plus là, hélas ! et dont on me pardonnera de me souvenir quand je parle pour les enfants des autres, était un jour sur ma terrasse. Paris était troublé : on attendait une éclipse. Assise sur sa petite chaise, ma pauvre petite Marie n’attendait rien du tout. Elle jouait avec sa poupée. Peu à peu l’éclipse arriva, la nuit se fit ; Marie vint me chercher dans mon cabinet :

« Petit père, me dit-elle, viens donc regarder ! C’est le soleil qui croit qu’il fait nuit, il va se coucher. Il se trompe, dis, petit père ; il n’est pas neuf heures ? »

Je lui expliquai les éclipses. À quoi bon, mon Dieu ?

Je n’ai pas la force de rayer ce souvenir sorti malgré moi de mon cœur.

Revenons aux vivants. Ce n’est pas délaisser ceux qui ne sont plus que de dire à d’autres ce qu’ils vous ont appris.

Obligé de faire un voyage de quelques mois, un de mes amis m’avait confié son petit garçon : un beau bébé âgé de quatre ans et mon filleul. C’était un délicieux petit être, tout plein d’une vie que Dieu a bien voulu lui laisser. Le petit Georges était un peu gourmand, mais sa gourmandise n’était pas ruineuse : il adorait les pommes de terre frites !

Dans une de ses promenades à la campagne, il avait vu comment on plantait les pommes de terre, et sans doute il avait depuis ce moment-là son idée.

La première fois qu’on servit des pommes de terre frites, il en demanda beaucoup.

« Pourquoi beaucoup ? lui dis-je.

– Pour en manger, me répondit-il, et aussi pour en planter.

– Pour en planter ?

– Oui, reprit-il, dans le jardin de Georges. »

Il fit deux parts de ses pommes de terre. Il mangea l’une, la plus grosse, de bon appétit, et quand il eut fini, descendant de sa grande chaise, il s’en alla majestueusement avec son assiette et ses pommes de terre frites dans le jardin, fit un trou, y mit sa friture avec un peu de sel que je lui conseillai d’ajouter pour que sa récolte fût tout à fait bonne, recouvrit de terre sa plantation et revint chercher son verre où il y avait de l’eau rougie pour l’arroser.

Je le laissai faire.

Huit jours se passèrent. Après bien des soins et de nombreux arrosages à l’eau et au vin, Georges trouva un jour une assiette de pommes de terre frites sur la place qu’il avait ensemencée. Nous espérions un peu de surprise… Point ! cela lui parut la chose du monde la plus simple et la plus juste : puisqu’il avait semé, il devait récolter. Il prit l’assiette qui était bien garnie, fit quelques largesses, et ne voulut rien manger ce jour-là que les pommes de terre frites qu’il avait plantées lui-même.

Tâchez donc d’étonner les enfants !

Cependant, ai-je eu tort de laisser croire au petit Georges, dans l’âge où cela pouvait l’amuser et nous amuser nous-mêmes, que les pommes de terre poussaient très bien toutes frites, avec des assiettes par-dessous ? Si j’ai, eu tort, je ne me le reproche guère, et ne me suis point aperçu que l’esprit du cher petit en ait été faussé en aucun temps.

Non, il ne faut pas craindre le merveilleux pour les enfants. Outre que beaucoup s’en amusent, qui n’en sont pas plus dupes que nous ne le sommes des contes à dormir debout que nous nous faisons à nous-mêmes alors que nous nous mettons à la recherche des causes et des effets, ceux qui en sont dupes pendant l’âge où ils peuvent l’être, et ce sont les mieux doués, en rabattent aussitôt qu’il le faut et tout ce qu’on doit en rabattre. Les Fées ont endormi dans leur sourire plus d’enfants que les grotesques gros yeux des ogres et des Barbes-Bleues n’en ont tenu éveillés.

Bref, les châteaux des Fées, ces premiers châteaux en Espagne de l’homme à son berceau, sont, de tous ceux qu’on peut bâtir, y compris les châteaux de cartes, les plus charmants, les plus commodes ; les plus magnifiques et les moins chers.

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