Je ne m’en défends point : mes pleurs, belle Ériphile,
Ne tiendront pas longtemps contre les soins d’Achille ;
Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir,
Lui donnent sur mon âme un trop juste pouvoir.
Mais de lui-même ici que faut-il que je pense ?
Cet amant, pour me voir brûlant d’impatience,
Que les Grecs de ces bords ne pouvaient arracher,
Qu’un père de si loin m’ordonne de chercher,
S’empresse-t-il assez pour jouir d’une vue
Qu’avec tant de transports je croyais attendue ?
Pour moi, depuis deux jours qu’approchant de ces lieux,
Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux,
Je l’attendais partout ; et d’un regard timide
Sans cesse parcourant les chemins de l’Aulide,
Mon cœur pour le chercher volait loin devant moi,
Et je demande Achille à tout ce que je vois.
Je viens, j’arrive enfin sans qu’il m’ait prévenue.
Je n’ai percé qu’à peine une foule inconnue ;
Lui seul ne paraît point. Le triste Agamemnon
Semble craindre à mes yeux de prononcer son nom.
Que fait-il ? Qui pourra m’expliquer ce mystère ?
Trouverai-je l’amant glacé comme le père ?
Et les soins de la guerre auraient-ils en un jour
Éteint dans tous les cœurs la tendresse et l’amour ?
Mais non ; c’est l’offenser par d’injustes alarmes.
C’est à moi que l’on doit le secours de ses armes.
Il n’était point à Sparte entre tous ces amants
Dont le père d’Hélène a reçu les serments :
Lui seul de tous les Grecs maître de sa parole,
S’il part contre Ilion, c’est pour moi qu’il y vole ;
Et satisfait d’un prix qui lui semble si doux,
Il veut même y porter le nom de mon époux.